SES IDÉES ET SES TENDANCES
I. Le programme et son esprit : le marxisme « orthodoxe »: le programme du parti en 1890, sa revision en 1903, les revendications pratiques ; le programme dés congrès syndicaux dé 1899 et 19014,
‘ leurs revendications pratiques ; l'identité de ces programmes, leur esprit démocratique, étatiste et réaliste, leur affirmation verbale de la lutte de classes, leur appel constant à l'État bourgeois et leur esprit non-révolutionnaire.
IL. Le mouvement et ses tendances : le programme et le milieu; les caractéristiques de l'activité pratique : 4 œuvre des mécontents, sans conviction précise, ni tactique pratique et organisée; les non socialistes dans les syndicats et la masse amorphe; les mineurs, les grèves de maçons : — 2° la tendance démocrate et politicienne : l’activité du parti et des syndicats absorbée par la lutte pour le suffrage universel; les ententes avec des mouvements « bourgeois » ; l’alliance avec le ministère absolutiste, les bons rapports avec le nouveau parti radical bourgeois de M. Kristoffy et avec les députés démocrates des villes ; l'alliance avec le parti des paysans ; le rapprochement avec les députés des nationalités ; la conclusion d’une coalition en vue de la conquête du suffrage universel; le mouvement intellectuel et politico-social de la société de sociologie et l'éducacation donnée aux ouvriers des syndicats à l’ « Ecole libre », — 3° l'adoption d'idées propres à plaire au nationalisme hongrois : le patriotisme et l'hégémonie magyare, le centralisme, le protectionnisme et la séparation économique d'avec l'Autriche, l'agitation menée contre le nouveau compromis ; — 4° la pratique révolutionnaire innée de la masse ; l’atmosphère du parti et celle des syndicats ; le goût des ouvriers hongrois pour la grève en masse et l’action directe ; le mouvement libertaire indépendant et le groupe du comte Batthyany, les intellectuels et les idées syndicalistes révolutionnaires.
De cette unité réelle du parti et des syndicats, il résulte que leurs idées directrices sont identiques : leur programme
fondamental est, en effet, le marxisme avec les formules et l'interprétation que lui donnent ses interprètes «orthodoxes » d'Allemagne.
Dès les premiers congrès du parti de 1890 et de 1893, on à transposé dans le programme des social-démocrates hongrois toutes les affirmations de ces docteurs et, on peut le dire, les yeux fermés et sans discussion, comme parole d’évangile. L'activité pratique intéressait alors beaucoup plus les initiateurs que les discussions d'école. Ils manifestaient leurs tendances en proclamant l’internationale ouvrière, en fêlant le 1° mai, en réclamant la journée de huit heures, une législation protectrice et une inspection des fabriques par les délégués des ouvriers. Tendances collectivistes, étatistes et internationales, c’est ce que révélait leur action, préoccupés alors de la lutte contre le parti « national-démocrate », qui cherchait à enrôler les ouvriers dans un groupement ami de la paix sociale, d'esprit nationaliste, repoussant la fête du 1°” mai et intervenant pour terminer les grèves.
Le programme a été revisé au 10° congrès de 1903 et copié sur le programme allemand ; le texte préparé par le comité a été adopté à peu près sans discussion par le congrès, — preuve nouvelle du peu d'intérêt pris à ces problèmes idéologiques. La partie théorique reproduit les affirmations sur le déterminisme économique, sur la nécessité historique pour la société hongroise d'évoluer vers la société collectiviste, sur « la grande exploitation qui élimine de plus en plus la petite exploitation, forme économique surannée et inapte à la concurrence ».
Les revendications pratiques du parti montrent ses tendances étatistes et démocratiques ; il réclame, avant tout peut-être, le suffrage universel ; il fait appel à l’intervention de l’État pour améliorer le sort de l’ouvrier industriel
et agricole par l'établissement de la journée de huit heures et d’un repos continu de trente-six heures par semaine, par l'abolition du truck-system et le paiement du salaire à l'heure, par la création d'assurances obligatoires ; il cherche à étendre le rôle de l’État actuel en demandant qu'il confisque à son profit les mines, les forêts, les forces hydrauliques, la main-morte religieuse et même communale dont il ürerait profit en donnant les terres à des associations coopératives, qui lui paieraïent un fermage. Organisation démocratique, intervention de l’État, collectivisme d'État, tels sont les desiderata du parti. :
Les syndicats, dans leurs premiers congrès, ont fait expressément adhésion à ces doctrines, tout comme le parti politique, dont ils émanaient, Ils n’ont pas gardé une façade de neutralité, comme cela se produit ailleurs. Ils ont imprimé que leurs membres devaient regarder comme un devoir d’appartenir au parti, et ils ont discuté et admis à leurs réunions de 1899 et de 1901 un programme préparé par les chefs du parti. Discuter est peut-être de trop, car la plupart des articles de ce programme ont été adoptés de suite à main levée sur la proposition du comité. Il commence par une courte déclaration de principes, d’un « élatisme » extrême : « La production moderne repose sur l'exploitation des classes laborieuses. Cette exploitation est le moyen par lequel s’enrichissent les membres de la société et ces classes, qui disposent des moyens de produclion. La possession de ces moyens est synonyme de possession de la puissance sociale. Cette puissance trouve son “expression dans la force de l’État, dans les mains duquel se trouventen dernière analyse le bien et le mal du peuple».
1. Cette déclaration de principes a été revisée au 2 congrès syndical de 1901 (Cf. Prolokoll, p. 34) et cette dernière phrase supprimée : « L'ordre économique moderne repose sur la propriété privée des
Suit alors une série de revendications pratiques « recommandées à l'attention du gouvernement » : la protection du travail de la femme et de l’enfant est insuffisante, comme le repos du dimanche, qui doit être au moins de trente-six heures sans interruption; des salaires minima devraient être établis par contrat collectif entre patrons et ouvriers ; la durée maximum de la journée de travail serait fixée à dix heures; l'inspecteur des fabrique sserait obligé d'entendre les ouvriers ou leurs représentants; « des tribunaux d’industries doivent être créés pour toutes les branches d'industrie et composés en parties égales d'ouvriers et de patrons, — ainsi qu'ils existent dans les corporations de métiers comme tribunaux d’arbitrage » ; le gouvernement devrait instituer des assurances obligatoires contre la maladie, les accidents, la vieillesse et l’invalidité, sans charges pour les ouvriers et en leur garantissant le droit d'administration, enfin reconnaitre la liberté de la grève, de la coalition et le droit d'association‘. Comme on le voit, ces revendications sont les mêmes que celles du parti, mais plus développées. Ce dernier recueille les têtes de chapitre pour les inscrire à son programme ; les syndicats énumèrent plus longuement les réformes économiques, auxquelles leurs fonctions les intéressent particulièrement. Leurs demandes révèlent un esprit imbu de confiance en l'État, de qui ils attendent beaucoup,
moyens de production. Cela et la libre concurrence agissent de telle sorte que les moyens de production sont concentrés dans les mains de quelques-uns, pendant que la partie la plus nombreuse de la société dispose exclusivement de sa force de travail. Cette situation livre à la classe possédante le pouvoir d'exploiter les sans-propriétés, c'est-àdire la classe ouvrière. La possession des moyens de production est synonyme de possession de la puissance sociale. Cette puissance trouve son expression dans la force de l'Etat. Cette domination de classe a pour résultat l'appauvrissement complet, l’affaiblissement matériel et moral de la population. Cette situation disparaîtra avec la cessation de l’ordre social actuel ».
1. Protokoll des ersten Landeskongress, p. 31-33, p. 53; Prolokoll des IL Kongresses, p. 34-35, p. 42.
une tendance constante dé faire appel au pouvoir, même à ce gouvernement qui leur est hostile. Écoutez cette fin de discours, prononcé au nom du comité directeur, par M. Charles Teszàrsz : « Nous, social-démocrates, nous affirmons comme principe, que l’État a le devoir d'étendre sa sollicitude sur tous les citoyens du pays, et nous avons préparé la résolution suivante en ce sens, pour pouvoir la proposer au gouvernement. » Sur quoi un Congressiste, — une exception, — s’exclama : « Je désapprouve que nous espérions tout du gouvernement. Nous devons agir nous-mêmes de nos mains et de notre travail! »,
Ces revendications indiquent aussi une préoccupation opportuniste et prudente : réclamer des tribunaux mixtes et approuver des tribunaux d’arbitrage, comme il semble qu'on doive interpréter le passage que nous avons traduit ci-dessus, exiger la journée de dix heures seulement ne marquait pas un souei révolutionnaire. Sur €e dernier point s'éleva quelques discussions. Le rapporteur répondit à ceux qui désiraient la journée de huit heures, que ses sentiments étaient d'accord avec les leurs, qu'il était bien résolu à travailler avec eux en ce sens, mais qu’on ne pouvait présentement exiger du pouvoir que l'interdiction des journées de travail excessives de douze, quatorze et scize heures. Sur quoi le congrès vota la résolution du comité?, Mais celui-ci, à la revision du programme en 1901, proposa d'y inscrire « la fixation à huit heures du temps de travail normal ».
En somme, quand on lit ces comptes rendus de congrès syndicaux, qui résument en une soixantaine de pages les débats, on a l'impression qu'ils posent des principes, ayant tout l'air de formules verbales empruntées ailleurs et inté-