‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 61 sur 122 · Protokoll des Il Kongresses, p · texte numérisé non relu

Protokoll des Il Kongresses, p

fortes qu’un programme. Is le laissent subsister, mais parfois d’autres règles de conduite sont pratiquées.

Ce mouvement, s’il est nettement socialiste et marxiste par lesprit des chefs, ne l’est pas toujours dans l'âme des masses qui les suivent. Ces masses ouvrières viennent souvent au syndicat non parce qu'elles sont socialistes, mais parce que celui-ci leur donne des avantages pratiques, des secours en cas de chômage, le viaticum s'ils voyagent, l'envoi dans des sanatoria s’ils sont malades, un appui en cas de salaires trop faibles par le moyen de la grève et des fonds secrets de grèves. Ces ouvriers obéissent souvent aux suggestions de leurs camarades plus audacieux, à leurs railleries, à leurs conseils; ils se laissent embrigader dans les syndicats, sous le couvert d'intérêts corporaltifs à défendre ; puis on les détermine à s'inscrire au parti et à s'abonner au journal du parti, en les qualifiant, s'ils ne le font pas, de traîtres à la solidarité ouvrière ou de « compagnons honoraires » s'ils ne paient pas leurs cotisations. De cela il résulte qu'en dehors d’une petite minorité d'hommes actifs, entreprenants et conscients du dessein poursuivi, un grand nombre de socialistes et de syndiqués n’ont pas de sentiments bien nets et bien fermes ; leur éducation ouvrière est minime, leur conviction socialiste douteuse ; ils flottent au gré des hommes et des événements ; si la minorité dirigeante ne peut agir sur eux avec assez d'efficacité, ils demeurent une masse amorphe, comme cela arrive pour les mineurs, qui n’ont encore presque aucune organisation de n'importe quelle tendance.

Souvent ces ouvriers sont simplement des mécontents, des « agités » dont l'éducation primitive et la conscience imparfaite ne permettent aucun groupement cohérent, capable de poursuivre un dessein voulu avec une tactique adaptée : en 1907, par exemple, il y eut des grèves de

mineurs, mais ridieulement conduites, sans organisation, ni prévoyance, limitées à un ou à quelques propriétaires, et qui ne pouvaient aboutir à rien.

De même agissent les ouvriers du bâtiment : ils proclament la grève à chaque instant, sans causes et sans raisons, Comme un sport; l'industrie du bâtiment est ruinée par ces grèves continuelles et par le sabotage: dans l'été de 1907, les maçons se sont, dans toutes les régions de la Hongrie, tour à tour mis en grève ; les patrons, incapables, sous peine de faillite, de céder à leurs exigences, ont dû proclamer un lock-out général de la maçonnerie et se condamner ainsi à un appauvrissement forcé. Or, à quel résultat voulaient arriver les ouvriers ? à rien, Car ils ne désiraient pas la hausse qui s’est produite de leurs propres loyers et de celui des petits bourgeois. Ils auraient eu une conduite logique et compréhensible, étant donné leur point de vue, s'ils avaient pu ou faire augmenter leur salairé, ou remplacer leurs patrons. Mais les entrepreneurs ne pouvaient payer le travail à plus haut prix; d’autre part, les ouvriers et les syndicats n'ont même pas songé à prendre la place des patrons ; l'observateur aurait compris qu'ils ruinent les industriels et se disent : cette ruine nous délivre des concurrents ; nous allons ramasser: les outils, nous associer en Coopératives ou en syndicats et nous libérer ; ce sera désormäis nous qui dirigerons le travail, et ainsi commencera notre émancipation. Ces constructions de maisons opérées par des coopératives ouvrières auraient pu d’autant mieux réussir que les loyers étaient devenus excessivement chers par suite de ces grèves répétées (un logement de 800 couronnes en 1905 en valait souvent 1.200 en 1907) et que plusieurs fédérations socialistes faisaient bâtir des immeubles pour le siège de leur société ou comme maison de rapport. Mais ni Ouvriers, ni syndicats n’ont

même pensé à cela. Ces grèves ne pouvaient donc être l’œuvre que de travailleurs mécontents et « agités », sans instruction ouvrière, ni volonté claire d’un dessein poursuivi. Ce n'étaient pas des ouvriers socialistes org'anisés, mais des inconscients. C’est la première caractéristique du mouvement actuel, qui est souvent l’œuvre de mécontents peu instruits, sans desseins, convictions, ni tactique pratique.

Cet état d'esprit permet de comprendre pourquoi le mouvement revêt une attitude si démocratique et « politicienne », délaissant l’organisation spécifiquement ouvrière, le travail intérieur d'éducation et d'institutions propres au prolétariat. Il est plus facile d’intéresser une masse peu instruite, peu consciente et peu convaincue à la conquête du suffrage universel, à l'obtention de telle ou telle réforme législative, qu’à une œuvre obscure, profonde et laborieuse. Facile à comprendre, excitant aisément l'enthousiasme, ne réclamant que des paroles, des cris et des cortèges, l’agitation en faveur du suffrage égal et secret a absorbé depuis plusieurs années et surtout depuis 1905 toute l’activité du parti et même des syndicats, dont les membres ont été commandés maintes fois « de manifestation ». Les socialistes ont fini par ne plus rien voir que cette réforme, par ne plus s'occuper que de cette réforme, et par suite à soumettre à cette préoccupation dominante toute autre visée. me |

Les congrès annuels du parti à Pâques en 1905, 1906, 1907 et 1908 ont consacré leurs séances aux moyens de forcer la main au gouvernement et au Parlement. Dans le 15° congrès du parti, tenu à Budapest en avril 1908,

G. LOUIS JARAY. a *

les social-démocrates ont à nouveau * pris la décision de proclamer la « grève en masse politique », si le suffrage universel n’était pas établi. La plupart des orateurs ont critiqué la conduite du comité directeur, qu’ils ne trouvaient pas assez hardie et ils ont préconisé une activité révolutionnaire plus décidée pour conquérir le suffrage universel. Finalement ils ont fait adopter la résolution suivante : « Le congrès considère le retard intentionnel dans l’accomplissement de l'obligation du gouvernement hongrois à introduire le droit de suffrage universel, secret et communal, d’une obligation, qui est inscrite dans le pacte conclu avec la couronne, comme la préparation d’un dessein politique contre les intérêts des milliers de travailleurs du pays. Le congrès déclare en même temps que, si le gouvernement devait proposer au Parlement le droit de suffrage plural avec le vote public, la classe ouvrière industrielle et agricole de Hongrie y répondrait par la proclamation de la grève en masse politique. La mesure, la durée et la modalité de cette grève seraient déterminées par un congrès extraordinaire du parti convoqué en temps opportun par la direction du parti. Le congrès donne comme devoir en même temps à la direction du parti et à la direction des organisations composant le parti sur le territoire du pays entier de s'occuper immédiatement et avec ardeur au travail préparatoire de cette grève d'accord avec la direction céntrale du parti. Les organisations du parti ont le devoir de fournir au secrétariat du parti sur le progrès du travail d’agitation des rapports systématiques. »

Comme le gouvernement a inscrit, dans son projet de rélorme du suffrage, le droit de vote plural, le comité

1. Le 12° congrès du parti en avril 1905 avait déjà adopté une résolution en ce sens (Volksslimme, 4 mai 1905), reprise par le 43° congrès de juin 1906 (Volksstimme, 7 juin 1906).

directeur à convoqué un congrès extraordinaire du parti en 1908, comme il s’y était engagé. Le 6 décembre, les délégués de 171 comités de la capitale et de 179 comités provinciaux se sont réunis à Budapest pour examiner la situation et à nouveau ils ont proclamé la grève générale au cas où le projet gouvernemental serait accepté.

Ainsi, après avoir mobilisé à Budapest toutes les forces du parti et des syndicats en de grandioses cortèges dont les pancartes portaient la revendication du suffrage universel, on prépare tous les ouvriers du pays entier à ne plus songer qu’à cette conquête, à tourner de ce côté toute leur activité. \

Une telle tactique tend à donner au mouvement socialiste une tendance démocratique et politique plus que spécifiquement ouvrière et prolétarienne. Dès lors il est facile de prévoir que ce socialisme à couleur « démocrate » fait alliance ou au moins agit en bonne entente avec des mouvéments « bourgeois » soit politiciens, soit sociaux. C'est effectivement ce que l'on peut observer et ces « marches parallèles » ou « en accord » ne se comptent plus : tour à tour les socialistes ont peu ou prou lié partie d’une part avec le ministère absolutiste du général Fejervary, avec le parti bourgeois de M. Kristoffy, avec les démocrates, avec les socialistes agraires, avec les députés des nationalités, d'autre part avec les hommes de l'École libre.

Nous avons déjà en plusieurs endroits indiqué que les socialistes avaient marché d’accord avec le ministère du général Fejervary, l’avaient soutenu de leurs manifestations publiques, de leurs journaux, de l'appui promis de leurs adhérents. Cette alliance a été contractée sur la promesse du suffrage universel et il est visible que les socialdémocrates seraient tout disposés à recommencer l’expérience, ou du moins à la continuer, si elle se présen-.

tait à nouveau, Contre une aristocratie qui voudrait délier les liens qui rattachent la Hongrie à l'empereur-roi, ils sont tout prêts à prendre fait et cause pour la couronne contre les nobles nationalistes ; la dernière résolution du

congrès de 1908 rappelle à ces derniers avec menaces les promesses à eux arrachées et les journaux hongrois ont conté que le parti aurait essayé d’envover une députation auprès du roi à Vienne pour obtenir de lui qu'il exige de la Coalition l'introduetion promise du suffrage universel égal et secret”.

C'est le ministre de l'Intérieur, M. Kristoffy, qui avait en 1905 suggéré cette tactique d'alliance entre la couronne, le pouvoir et les ouvriers ?. Aussi n'est-il pas étonnant que ses rapports avec les socialistes se soient maintenus très cordiaux, quand celui-ci créa un nouveau parti politique, après la chute du ministère absolutiste. Il était devenu, un peu malgré lui ou du moins sans qu'il le voulut, le héros du socialisme ; il reste apte à former, le cas échéant, un « bloc de gauche » avec les social-démocrates. Lui-même

4. C'est le Budapesti Hirlap du 19 septembre 1908 qui a raconté les démarches des socialistes hongrois, qui: du reste n’auraient trouvé aucun aboutissant auprès de l’empereur. Ils voulaient, paraït-il, lui envoyer une députation composée des délégués de tous les partis hostiles au projet électoral du gouvernement. Ils auraient consulté les partis socialistes étrangers sur lorthodoxie d'une telle démarche auprès du roi: tous, et spécialement le parti autrichien, s y seraient montrés favorables, sauf les partis russe, suédois et belge. En France, MM. Jaurès et Lafargue n'y auraient pas été hostiles, MM. Vaillant et Sembat l'auraient déconseillée. Mais cet article demande confirmation. :

2. Qui en avait donné l'idée originelle ? On ne le sait pas encore avec certitude. M. Kristofy ne parait pas être un esprit d'uné originalité assez grande pour l'avoir lancée de lui-même. Pourles uns, c'est Vienne qui la lui aurait suggérée. Pour les autres, ce serait soit un de ses partisans, comme le très adroit directeur du Budapesti Naplo, soit un de ses collègues du ministère, comme le ministre du Commerce du ministère Fejervary, M. Läzlo de Vôsrüs, homme très actif et compétent qui a beaucoup fait pour les employés pendant son passage au pouvoir, y a beaucoup travaillé et du reste y a recueilli de sérieux avantages, appréciables dans une situation difficile.

et son parti ÿ représenterait les petits bourgeois radicaux, adversaires de la noblesse, des églises, des idées conservatrices ; il serait prêt à recueillir les suffrages de tous les mécontentements sociaux et propice aux intérêts des peutes gens ‘ Son groupement, organisé au début de année 1908, a pris le nom de parti radical bourgeois et dans l’assemblée constitutive tenue le 7 mars une trentaine d'organisations locales étaient déjà représentées, Le discours-programme prononcé par M. de Kristoffy révèle ses tendances ? : il se demande qui est traître au pays de ceux qui ne parlaient que de la langue de commandement hongrois, ou de ceux qui plaçaient avant cette revendicaüon celle du suffrage universel à obtenir du roi en faveur de la nation et il conclut : « Si nous continuons à mépriser les intérêts de la grande masse du peuple, c’est la ruine fatale de Ja nation hongroise. Mais si nous donnons une règle de justice aux instincts puissants et groupons avec sagesse les forces nouvellement nées à notre vie sociale, nous pourrons les utiliser comme levier pour une politique

1. L'assemblée du parti, présidée par M. Ladislas Kaffka, ancien secrétaire d'Etat au ministère de l'Intérieur en même temps que M. Kristoffy était ministre, inscrivit dans son programme la sécularisation des biens d'églises, la reprise par l'État de l'administration des sociétés de régularisation des eaux, l'introduction du Homestead et avant tout l'institution du suffrage universel ; un passage du programme déclare que l’ausgleich de 1867 a réglé « définitivement » les rapports entre l'Autriche et la Hongrie, et que par suite la politique présente doit se fonder sur une base économique.

2. Toute une partie de ce discours est la première justification essayée officiellement de l’action du ministère absolutiste : ce plaidoyer pro domo invoque le droit constitutionnel de la couronne de nommer le ministère Fejervary, et d'autre part le droit de celui-ci de gouverner contre la majorité, car le principe de la majorité n’est pas codifié dans la constitution hongroise et la responsabilité ministérielle politique ne se trouve pas dans les lois de 1848. En tous cas, dit M. Kristoffy, si ce point de vue est critiquable, ne peuvent me faire le reproche « d'avoir porté une grave atteinte au grand principe du parlementarisme », ceux qui non seulement y portent atteinte, mais le « foulent aux pieds ». Et il paraphrasa l'idée célèbre : sortir de Ja légalité pour rentrer dans le droit.

qui aurait pour résultat non des ruines, mais le bien-être et le contentement. A la Coalition doit s’opposer une contrecoalition, qui à une politique de droit public oppose une politique économique, qui au lieu d’un chauvinisme excessif poursuive une politique sociale honorable. C’est la voie de l’avenir. »

Dans cette lutte entre les deux coalitions, les socialistes et le nouveau parti bourgeois radical se sentent les coudes en frères d'armes montant à la conquête du suffrage universel.

À côté d'eux se placent quelques fractions démocrates, déjà représentées au Parlement, dont l'évolution va s’accentuant avec le prochain avènement d’une réforme électorale. Les unes sont formées de petits paysans mécontents, dont toute l'ambition serait de se partager les terres des grands propriétaires : M. Varkonyi et M. Achim essaient de se créer parmi eux un parti radical, démocrate et agrarien, le premier en accentuant davantage la note révolutionnaire ; aussi une véritable alliance s’est-elle de fait développée: entre lui et les organisations agricoles des social-démocrates : dans les villages, les uns s’adressent aux hommes sans (erres, aux ouvriers, journaliers, domestiques, les autres aux petits cultivateurs, dont le champ trop petit ne satisfait pas les désirs; unies par des aspiralions également révolutionnaires, ces organisations ont travaillé d’accord comme de véritables alliées.

D’autres démocrates sont des représentants des villes. des petits bourgeois ou employés à tendances radicales, parfois des milieux industriels et commerçants ennemis 1 influences au pouvoir et s’alliant avec tous les adversaires possibles pour lutter contre elles. Parmi eux, les plus connus sont M. Guillaume Vazsony, M. Charles Eütvôs, M. Polacsek-Pethô, M. Brody ; ils ont tous fait partie de la

Coalition, au moment de la lutte contre le ministère absoluüiste, surtout pour protester contre le coup d’État de Vienne et poussés par l’esprit nalionaliste’ du milieu ; mais, depuis qu'elle a conquis le pouvoir, ils ont tous conservé une attitude soit hostile, soit indépendante, prêts à former le noyau d’un parti démocrate dans un Parlement futur élu sur une plus large base.

À vrai dire, ils se réservent à l’heure présente, pour le moment où de plus hautes destinées pourraient être ouvertes à ces nouvelles tendances. Ce sont des hommes intelligents, ambitieux et opportunistes, qui maintiennent avec les social-démocrates des rapports assez bons, sans cependant s'engager à fond. M. Vazsony et M. Eütvüs sont des avocats de grande éloquence, regardés à Budapest comme les premiers orateurs du Palais, et des esprits de haute valeur. Dans le journal quotidien, le Polgär (le bourgeois) le premier défendait autrefois les intérêts de la petite bourgeoisie ; la Coalition a essayé de l’absorber en elle, en lui offrant, dit-on, une situation gouvernementale, qu'il a refusée. M. Eütvüs n’est pas seulement un illustre avocat; il est aussi écrivain connu et il a défendu jadis, de la plume et de la parole, les juifs accusés de meurtre rituel, à une époque où leur puissance moins forte permettait à l’antisémitisme de se donner une carrière plus libre ; .aujourd’hui le suffrage universel est, son client dont il attend son avenir ‘. M. Polacsek-Pethü et M. Brody sont des

1. Les socialistes l'ont gourmandé assez vivement pour son opportu; nisme, en le citant parmi les publicistes hongrois sans conviction : « L'idole des petits bourgeois hongrois est collaborateur principal de l'organe officiel du parti de Kossuth ef appartient cependant, au Parlement, au parti adverse de Banffy; en même temps, il est dans le Vledistrict de Budapest, où il demeure, un membre du Casino, qui est l’organisation politique du parti gouvernemental et dans l'assemblée représentative de la capitale, il appartient, comme président du club démocra-

‘tique dans le VILe district, au parti démocratique de M. Väszonyi. » (Aus der Geschichte, p. 48.)

députés démocrates, défenseurs, le premier surtout, de toutes les causes socialistes, « flirtant » avec le parti sans lui appartenir, La lutte contre les influences conservatrices, aristocratiques et religieuses, un sentiment contaire aux défiances de la Coalition pour les influences juives, une commune aspiration vers la conquête du suffrage universel, tels sont les liens qui unissent socialistes, bourgeois radicaux, partis démocrates paysans et députés démocrates, Mais ces derniers, plus prudents et opportunistes, défendent les mêmes causes sans s’allier ouvertement à ces groupements.

Un rapprochement semblable s'est opéré entre les « nalionalistes » et les socialistes. Les députés des nationalités au Parlement de Budapest, surtout les Slovaques et les Roumains, sont par la force des choses des démocrates ; la situation sociale de leur peuple les rend nécessairement favorables à toutes les réformes en faveur des basses classes de la population; les intérêts de leur nationalité leur font désirer ardemment le suffrage universel ; se plaignant tôut comme les socialistes des mesures g'ouvernementales relatives aux réunions, aux associations, ils protestent contre elles et sont souvent au Parlement les seuls défenseurs de ces causes ; les radicaux magvyars vous disent souvent : c’est à la Chambre le seul groupe nombreux de députés, luttant contre le pouvoir sur le terrain de la liberté et non du chauvinisme exaspéré.

Cette description des tendances de ces divers partis fait comprendre combien naturelle était la nouvelle, donnée d’abord par l'organe du parti national slovaque, le € Slovensi Tyzdenik », et confirmée par la « Nepszava » en août 1908 ; les députés des nationalités, disait-on, avaient conclu avec les socialistes internationaux, ‘le parti des paysans et le parti bourgeois radical, une coalition, pour

lutter d'accord en faveur du suffrage universel et égal. Le Journal socialiste ajoutait que cette alliance était une nécessité politique pour son parti el rien n’indique mieux les tendances et la tactique de ce dernier.

Mais depuis lors cette « Contre-Coalition », comme on l’appelait déjà, n’a pas su se consolider ; à la veille même de publier un manifeste commun, en octobre 1908, elle s’est dissoute : les partis des nationalités n’ont pas voulu coopérer à une action avec les radicaux de M. Kristoffy ; il semble aussi que les social-démocrates les aient quelque peu « effarouchés » et aient été trouvés, après Les premiers meetings tenus en commun, des alliés compromettan(s ; comme par ailleurs des compétitions personnelles retenaient hors de l'alliance M. Varkonyi et M. Achim, M. Mezoffy et les députés démocrates, cette « contre-coalition » n’a pas eu, jusqu'à présent, de lendemain. Mais créé sous l’inspiration des socialistes, ce projet éclaire leur état d'esprit.

A ces alliances politiques, se juxtapose une entente de fait avec un mouvement intellectuel et social bourgeois, qu'on peut dénommer le mouvement de la Sociélé de sociologie. C’est un mouvement de professeurs et de jeunesse universitaire, d’intellectuels radicaux, anti-religieux, proches des idées socialistes, mais point du tout amis de la violence, ni des organisations spécifiquement prolétariennes. C'est vers 1898 que de jeunes étudiants se réunirent, fondèrent d’abord une petite revue, le XX° Siècle, puis une société qu’on appela la Société de Sociologie ; ils étaient de tendances diverses, d'opinions opposées et discutaient seulement des problèmes idéologiques.

Mais bientôt une crise les scinda en deux groupes : les uns, les modérés, étaient aux côtés du président de la Société, le futur ministre de l'Intérieur du gouvernement de la Coalition, le comte Jules Andrassy; les autres, les avan-

cés, prenaient parti pour les démocrates et M. Kristoffy ; en 1906, on réélit celui-ci membre de la Commission ; le comte Andrassy, alors ministre, donna sa démission de président, trouvant inacceptable cette réélection qui semblait, disaient ses amis, une approbation donnée au gouvernement du coup d'État. Les membres de la Société, alors en majorité radicaux, profitèrent de celte démission, ne renommèrent pas pour président le comte Andrassy et ne lui adressèrent même pas l'expression de leurs regrets. A la suite de cet incident, les modérés quittèrent la Société, les radicaux en restèrent les maîtres et celle-ci, devenant un centre d’agitation doctrinale au lieu d’une société purement . spéculative, vit monter à la fin de 1906 ses membres de 400 à 800 environ.

La Société de sociologie, nouveau modèle, représente dès lors des tendances intellectuelles nettes : ses membres sont des « progressistes », comme ils se nomment, ennemis des conservateurs et des aristocrates ; ce sont des intellectuels radicaux luttant pour le suffrage universel, des bourgeois adversaires des agrariens, des philosophes positivistes, disciples de Comte et surtout de Spencer, dont l’influence est considérable en Hongrie, des hommes hostiles aux idées religieuses, des rationalistes, élèves de Rousseau, comme le président de la Société, M. Pickler, des adeptes de la pensée marxiste, orthodoxes ou non, des amis des théories syndicalistes-révolutionnaires, — ceux-ci encore rares, — des admirateurs des doctrines de M. Durekheim, bref des intellectuels d’esprit fort divers, mais unis tous par un fond commun d'idées et par les mêmes adversaires.

Cette Société se compose de 40 membres et d’un nombre indéfini d’associés; elle a élu comme président nouveau, M. Pickler, un professeur à l’Université, que les conservateurs accusent d’attaquer la religion et la patrie, et comme

secrétaire général, M. Oscar Jäszi ; ce dernier est en même temps un des principaux conférenciers de l'École libre, et le directeur du Journal des libres penseurs. Ce journal est l'organe des socialistes intellectuels, bourgeois et anticléricaux ; il paraissait comme supplément à un des grands quotidiens de Budapest, le Budapesti Naplo, qui professa les idées du parti radical bourgeois. M. Jäszi, M. Léopold, et bien d’autres membres de la Société de sociologie, sont les collaborateurs de la revue, le XX° siècle, devenue d’inspiration franchement socialiste, mais au sens le plus large, le plus vague du mot; elle fait la théorie des idées socialistes, en laissant à chaque auteur une complète indépendance ; aussi est-elle avec ses rédacteurs en marge du parti; c’est un mouvement parallèle, ami, mais autonome‘.

Enfin ce même groupe d'hommes a organisé en 1906 l'École libre (Szabad Iskola) ; cette école est ce que nous appellerions en France une «université populaire » : d’esprit socialiste, de méthode spencérienne, elle prétend enseigner toutes les sciences dans leur fondement, selon le système de Comte; créée depuis 1905, elle enseigne en 4 cours du soir, de 6 ou de 12 leçons, la géologie, la sociologie sous la forme de l’histoire du travail, l'hygiène sociale, le droit ouvrier, la littérature moderne et l’histoire de l’art ? ; nous avons assisté à l’une des grandes séances de cette école, le 6 novembre 1906; M. Oscar Jäszi parlait de la sociologie, une salle comble ne parvenait pas à contenir les quelque 500 personnes qui s’y pressaient ; dans ce publie,

4. Voir le livre français publié par les collaborateurs de cette revue : La Hongrie contemporaine el le suffrage universel, Paris, 1909. On y trouvera résumées les vues intéressantes de ce groupe sur la vie hongroise contemporaine.

2. Cet enseignement est dominé par l'influence de Spencer, en tant que penseur individuel, et les idées françaises et allemandes, les premières se faisant sentir surtout dans la science,les secondes dans la littérature et les choses politiques.

quelques étudiants coudoient quelques rares intellectuels, des rédacteurs de la revue /e XX° siècle, un secrétaire de M. Stereyi '; peu de femmes sont mêlées à la masse composée surtout d'ouvriers et d'employés, qui écoutent avec admiration et dont quelques-uns même prennent des notes.

Ainsi autour de quelques hommes se développe dans divers sens un mouvement intellectuel et social : on ne peut dire qu’ils font à proprement parler de la politique, püisque, à l'égard du public, ils se tiennent à l'écart et du parti socialiste et du parti radical bourgeois; mais ils aspirent, comme me le disait un de ses membres, à être l’âme d’une politique nouvelle, les hommes de science qui, selon la conception de Comte, montrent les voies que cette politique doit suivre, Ces voies, ce sont celles d’un socialisme d’État, d’un socialisme réformiste, aux mains d'hommes poursuivant une lutte d'influence contre la puissance aristocratique et religieuse ; l’un des inspirateurs du mouvement nous disait : « Nous sommes avant tout des antiféodaux ; dans notre pays tous les grands hommes arrivés sont des nobles ; nous sommes oppressés par une grande aristocratie agrarienne ; aussi nous voulons faire, comme la France de 1789, notre grande révolution : nous menons la lutte d’abord contre les féodaux, ensuite contre l'Église, pour le triomphe

1. M. Sterenyi est une des personnalités les plus adroites de la Hongrie actuelle; l'habileté de cet homme politique est consommée : il était en 1904 conservateur et libéral; quelques mois avant la victoire de la Coalition, il en eut le pressentiment, eut, en tant que fonctionnaire Spécialiste, des conversations avec M. de Kossuth sur les choses commerciales ; aussi, quand ce dernier arriva au ministère du Commerce, le prit-il comme secrétaire d'État. La Coalition ne l’a pas eu en grande sympathie, car elle ne le sent pas acquis aux intérèts aristocratiques, se rappelle son origine juive (sa famille s'appelait Stern) et redoute ses tendances intimes. Mais celui-ci, extrèmement avisé, opportuniste et intelligent, lui rend de si grands services au ministère, qu'il dirige de fait, M. de Kossuth étant constamment malade, qu'il à fini par se faire admeltre. Le milieu de la société de sociologie considère avec attention ses évolutions et ne doute ni du succès d'elle-même, ni des sympathies intimes qu'il pourra un jour lui manifester.

d’un tiers-état, industriel, bourgeois et ouvrier. » C’est donc l’ascension d’une nouvelle couche sociale, encore peu développée, la bourgeoisie magyare, qui s’impatiente d’être exclue du pouvoir ou du moins de ne pas le diriger et qui aspire à en avoir les profits‘.

Malgré leurs idées socialistes, ces hommes sont des bourgeois qui veulent rallier à eux les socialistes pour une lutte commune. Ils y réussissent, et cela encore indique très bien les caractères de la tactique pratique du socialisme hongrois. Ce sont, par exemple, les syndicats qui fournissent à l’École libre un public d'ouvriers ; le syndicat choisit ceux dont l’âge et les aptitudes paraissent dignes de cet honneur, il paie à l'École libre 12 couronnes par an et par tête, tandis que l’ouvrier ne donne que 2 km.; en comptant quelques entrées de faveur, l'École s’est assurée en 1906 un public de 400 syndiqués environ, inscrits sur le registre d'entrée ; n’ést-il point symptomatique, ce genre d'éducation choisi par les syndicats socialistes pour instruire leurs meilleurs ouvriers ? ;

Ces ententes, ces accords, ces alliances révèlent la ten-

1. Ces intellectuels aiment à interpréter l’histoire au point de vue social, mais surtout à y montrer la latte menée contre la classe aristocratique : ainsi, à propos du retour des cendres de Rakoczy, le XXe Siècle a publié en novembre 1906 un article destiné à prouver que la guerre menée par celui-ci était une guerre non point nationale, mais sociale, dirigée à la fois contre l'Autriche et les nobles : Rakoczy, dit-on, est un seigneur plein de pitié et de compassion, ses lettres en font foi; il sé trouvait à l'étranger, et, en revenant, trouve à la frontière ses paysans qui venaient au-devant de lui ; ce fut le premier camp; cette lutte est donc dans sa cause fondamentale une guerre sociale des paysans misérables contre les nobles, comme il y en eut d'autres en Hongrie, et les nobles, pour se défendre contre les paysans, S’entendirent avec l'Autriche. Aussi, après la victoire, celle-ci donna-t-elle les terres de Rakoczy et dé ses amis à des familles aristocratiques, comme les Karolyi et d’autres; dans la loi récente, qui abrogea la loi décrétant de haute trahison Rakoczy et ses compagnons, on a par suite soin de stipulér que cette abrogation n'aura aucune conséquence quant aux biens, pour éviter des réclamations des descendants pauvres de Rakoczy.

dance démocrate et politique du mouvement socialiste hongrois, l’impulsion que lui donnent présentement les chefs du parti et des syndicats.

Un même souci de s’attirer des adhérents leur a fait accepter des idées propres à plaire au nationalisme mag var. Certes les partis bourgeois accusent les socialistes marxistes d’être internationalisies, traîtres à la patrie magyare, dociles aux influences étrangères et importateurs de sentiments hétérogènes.

A vrai dire, les socialistes hongrois malgré leur adhésion à « l’Internationale » sont beaucoup plus « nationaux » qu’on ne le dit parfois. Sans doute ils luttent contre le chauvinisme magyar si vibrant, dont tous les autres partis politiques se réclament. Sans doute certains intellectuels, adhérents du parti ou simplement amis, professent des théories « antimilitaristes » ; des naturalisés de fraîche date, nouveaux venus en Hongrie etémigrants de l’Est, n’ont pas des sentiments patriotiques bien vifs. Mais le socialisme hongrois ne professe pas l’antipatriotisme, tout au contraire; il ne fait pas de propagande antimilitariste, quoique l’armée commune n’ait pas une grande popularité en Hongrie et que le nationalisme magyar travaille à la supprimer. Il respecte une des « idées-fétiches » en ce pays, si l’on nous permet cette expression, celle de l’hég'émonie magyare en Hongrie ; pas plus libéraux que démocrates, catholiques que socialistes n’ont renoncé à cette aspiration ; on parle le moins possible de cette question dans les congrès, on ne veut pas froisser les nationalités et on est résolu à pratiquer une politique de tolérance et de douceur, mais de fédéralisme national, non point. L'égalité de droit pro-

clamé est interprétée comme signifiant la liberté des usages locaux, non comme la reconnaissance d'organismes politiques distincts.

Pour l'instant, les socialistes magvyars sont des partisans déterminés du centralisme dans leur organisation propre et dans celle de l’État; ils maintiennent l’hégémonie magvare, en l’appliquant de la façon la plus opportune et la plus tolérante. S'ils laissent dans leurs congrès et leurs journaux la liberté de la langue, ils ne font pas autrement que les catholiques ‘eux-mêmes dans la conférence annuelle de leur parti. Peut-être ces sentiments se modifieront-ils plus tard, pour obéir à la nécessité de maintenir l'unité du parti. Aujourd’hui ils respectent l'idée fondamentale du nationalisme magyar. Ki

Et ils ont adopté une de ses revendications essentielles, celle de la séparation économique d’avec l'Autriche. C’est au Congrès du parti de 1903 que la question a été discutée et résolue : comme en Allemagne et en Autriche, on se demandait si le protectionnisme est nuisible ou utile à la classe ouvrière, et plus spécialement si l’union douanière avec l'Autriche était profitable ou non. La solution protectionniste et nationaliste a élé adoptée avec une grande netteté, non sans amener des critiques de la part de quelques militants!: « l'union douanière de la Hongrie avec l’Autriche, dit la résolution adoptée, a pour effet de tuer l’industrie hongroise au profit de l’industrie autrichienne. L'intérêt de la Hongrie demande que ses forces de production industrielles entrent dans le champ de la grande industrie capitaliste et répondent ainsi aux besoins du pays, fournissant du travail à la population ouvrière et utilisant les matières premières de la région. Pour:ces raisons, le Parti socialiste hongrois

4, Popovitch. Le mouvement socialiste, 1903, p. 537.

réclame : 1° la séparation douanière de la Hongrie avec l’Autriche ; 2° des encouragements à l'industrie nationale au moyen de tarifs protectionnistes ; 3° la conclusion de traités de commerce à longs termes avec les: puissances étrangères. »

Dans cette question ouverte et si délicate, le parti socialiste pouvait adopter une solution à sa guise. Représentant surtout les intérêts des ouvriers d'industrie, il pouvait fort bien penser qué la séparation douanière leur profiterait, comme aussi croire qu’elle leur nuirait, en accroissant le coût des produits et de la vie. Considérant les intérêts généraux de la nation, il pouvait estimer que ceux-ci exigeraient le maintien de la situation actuelle, pour éviter une crise économique et financière ; il lui était loisible de prendre l'attitude inverse, tout en n’employant pas la phraséologie nationaliste habituelle ; beaucoup d'’intellectuels, de bourgeois radicaux, nullement incités par des pensées chauvines, pensent que la séparation douanière est: pour eux une nécessité : notre pays, disent-ils, ‘ne peut plus subsister de son agriculture ; nous émigrons: nos paysans et notre nation ne peuvent vivre toute l’année de ce qu'ils recueillent pendant quelques mois comme récoltes incertaines ; l'industrie nous est nécessaire pour nous développer, pour devenir un état moderne; si des difficultés d'exportation se produisent, cela rendra ingénieux et aussi plus actifs nos agriculteurs, aujourd'hui stationnaires ; c’est une vie nouvelle à créer, à l'instar de celle qu'ils se créent en Amérique, de nouvelles places à prendre ; nos compatriotes apprendront à travailler autrement et à prendre le chemin de l'usine; en tous cas, c’est au prix d'une crise passagère le remède nécessaire à cette crise nationale autrement grave, l'impossibilité pour notre peuple de ne vivre que d’agrieulture,

Dès lors les intellectuels et la bourgeoisie, qui pensent ainsi, sont tout acquis à la séparation douanière et, en attendant, aux lois de subvention à l’industrie. Dans les lois nouvelles, ils critiquent la forme, l'arbitraire laissé au ministre pour distribuer des subventions, le consentement de la Chambre nécessaire seulement dans quelques rares cas faciles à éviter (on donne deux fois 25.000 k., au lieu d'attribuer en une seule 50.000 k.), l'absence de conditions légales pour obtenir ces faveurs à l’encontre des anciennes dispositions, ete. ; mais ils approuvent le principe, l’aide apportée par l'État au développement de l’industrie. Or, nous savons que ces milieux sont en connexion intellectuelle intime avec les socialistes. Dès lors, il n’est pas étonnant pour toutes ces raisons que ceux-ci aient adopté le point de vue protectionniste.

Mais où l’on voit bien qu’ils ont voulu se servir des sentiments nationalistes pour en faire profiter leur cause, c’est dans la conduite pratique qu'ils ont suivi. Quand le nouveau compromis a été conclu à la fin de 1907, il élait sans doute tout ce que pratiquement on pouvait obtenir dans le sens de la séparation économique. Cela n’empécha point les social-démocrates hongrois de prendre immédiatement position contre lPAusgleich et surtout de commencer une campagne contre son adoption : en octobre 1907, la direction du parti décide d'organiser dans tout le pays un mouvement contre le compromis, d'exiger des députés qu’ils viennent exposer leur point dè vue sur cette question dans les réunions provoquées, de protester en même temps contre l'augmentation présumée des impôts de consommation ; une brochure, tirée à 500.000 exemplaires, attaque vivement l'attitude des hommes politiques à cet égard ; en novembre, le parti organise dans environ 25 villes de province des meetings de protestation contre le projet

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