‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 70 sur 122 · Taschenbüch für Bauarbeiter, 1908, p · texte numérisé non relu

Taschenbüch für Bauarbeiter, 1908, p

distinction entre le dogme et le clergé, qu’est due la résistance qu'offrent les catholiques au mouvement socialiste. On observe, en effet, que les catholiques sont les plus difficiles à convertir au dogme nouveau ; les luthériens viennent ensuite et offrent une résistance sensiblement plus forte que les calvinistes : ceux-ci, au dire d’un observateur compétent, sont ceux chez qui les idées religieuses s’allient le plus aisément avec les idées socialistes ou s’effacent devant elles, selon la conception que l'on adopte. Des pasteurs calvinistes, comme MM. Jänosi, Balthazär, etc., ont des-affinités avec le socialisme et, à la différence des chrétiens-sociaux catholiques, ne cherchent pas à lutter contre l'organisation social-démocrate. Des orthodoxes, il est très difficile de parler en connaissance.de cause, puisque le socialisme a à peine atteint les régions où ils habitent, celle des Slaves du Sud et surtout celle des Roumains.

Au contraire, les juifs permettent un diagnostic assuré : un des chefs du parti nous disait que tous les ouvriers juifs, fort nombreux à Budapest, étaient socialistes. D'autre part, si le nombre des intellectuels juifs est relativement peu élevé dans le parti, leur proportion est très forte par rapport aux intellectuels chrétiens ; sont, par exemple, ou étaient israélites, parmi les dirigeants : le D' Goldner, M. Kardosch, M. Weltner, M. Israël, etc., un certain nombre des rédacteurs de la Nepszava, qui tous ont joué le premier rôle dans le parti ; certains avaient des sympathies pour le mouvement, mais demeuraient en marge, comme M. Jaszi, M. Leopold, M. Pickler, et d'autres collaborateurs du journal le Budapesti Naplo, du journal les Libres penseurs et de la revue le XX° siècle.

C'est cette facilité de propagande dans les milieux israélites ouvriers et ces adhésions des intellectuels qui expliquent le surnom donné fréquemment aux socialistes par

leurs adversaires. Ils les appellent les Jack, Jack étant en Hongrie un prénom spécial aux juifs, dont il commémore l'ancêtre : Jacob. C’est une des manières de faire servir les sentiments antisémitiques à la lutte contre le socialisme.

De cette revue des milieux, nationaux ét religieux, où dès maintenant le mouvement socialiste a trouvé des adhérents, oh peut se rendre compte qu'il a créé une organisation, qu'il possède des cadres et a recruté un effectif déjà important. Par son développement, que les faits observés rendent vraisemblable, il constituera certainement dans les villes et sans doute aussi dans les campagnes un milieu d’agitation sociale et politique, dont le rôle ira grandissant avec l'éducation de la masse et l'extension du droit de suffrage.

La propagande socialiste a obtenu éé premier résultat : le nombre; elle a obtenu aussi cet autre : donner à ses adversaires Comme à ses amis une impression de force, ce qui suppose, à côté du nombre, la cohésion, la solidarité.

Deux ordres de faits montrent l'impression ressentie. La puissance syndicale parait si dangeureuse aux patrons qu'ils veulent la briser par des lock-outs ou lutter contre elle par des associations : c’est en 1904 seulement que le procédé du lock-out fut employé pour la première fois à Budapest par des patrons serruriers ; depuis lors, il se répéta sans grand succès d'abord dans les villes de Szeged, de Debreczin et de Nagy-Varad.

L’accroïssement du nombre des grèves accéléra le mouvement : 36 en 1905, le nombre des lock-outs doubla l'année suivante. Mais ses premiers succès véritables datent de 1907; les patrons tenaient mieux en main cette

arme et reçurent du pouvoir un secours plus efficace. Aussi se risquèrent-ils à un lock-out national dans l'industrie du bâtiment. Les ouvriers maçons et les charpentiers avaient fait de nombreuses grèves les années précédentes, remporté maintes victoires, obtenu des contrats collectifs; mais leurs attaques désordonnées donnèrent prise à une riposte des patrons. Ceux-ci firent cesser le travail dans tout le pays; les ouvriers furent vaincus et durent accepter les conditions patronales. En même temps, le gouvernement prononçait la dissolution de la Fédération des maçons. Le coup était sérieux. Il se répéta en 1907 pour les ouvriers zingueurs, et ce fut une des causes de l'arrêt de développement que l’on constate dans le mouvement syndical depuis cette année,

J usqu'à présent, à notre connaissance, les patrons d’industrie n’ont pas formé d'union de résistance permanente ; ils ont seulement conclu des ententes passagères pour briser des grèves et déclarer le lock-out. Les propriétaires, au contraire, se sont inquiétés déjà de créer des associations pour lutier contre le socialisme agraire : quelques-uns avaient pensé à utiliser dans ce dessein les sociétés d’agriculture ; mais celles-ci sont presque complètement inactives. On s’est rejeté vers l’organisation professionnelle la plus commode, celle des Chambres d'agriculture, au nombre d’une dizaine, réglementées par la loi et soutenues par l'État, Il semble que les tentatives en ce sens sommeillent un peu pour le moment. Le mouvement socialiste agraire, nous l’avons dit, marque aujourd’hui le pas ou, pour mieux dire, est en recul. Aussi les propriétaires sentent-ils moins le besoin d’une organisation professionnelle d’attaque et de défense. |

Mais les manifestations extérieures, qui ont donné surtout le sentiment de la force au mouvement socialiste et aux

adversaires de celui-ci, ce sont les grèves, particulièrement les grèves générales locales, dont nous avons parlé, et les grands meetings. Depuis 1902, ceux-ei se sont répétés de plus en plus fréquents. De temps en temps, le parti a eu ses grandes journées à Budapest; elles consistaient dans une mobilisation générale de ses effectifs : au jour donné, les ouvriers organisés cessaient le travail, formaient un cortège et traversaient en rang les boulevards et les avenues de Pest, manifestaient dévant tel ou tel « casino » ou club, puis se massaient devant le Parlement ou plus g généralement au pelit bois de ville, au bout de l'« Andrassy- ul »; là les orateurs du parti faisaient en plein air le procès du gouvernement et de Ja société et préchaient la solidarité ouvrière, dont la réunion était un vivant symbole. C’est en août 1903, pour la première fois, cfoyons-nous, qu'un défilé d’une dizaine de mille de personnes parcourut les rues de la capitale pour aller écouter le D' Goldner et M. Israël attaquer le ministère Khuen- Hedervary : pendant le conflit entre le roi et la Coalition, les socialistes sont fréquemment descendus dans la rue, pour empécher les manifestations des « nalionalistes » et donner au roi et au ministère absolutiste l'appui de leur force : la voix du tribun Bokanyi était alors fort appréciée du « compagnon » Fejervary ; c’est lui qui joua le rôle de « ténor » dans les grands meelings d'avril et septembre 1905 ; le 15 septembre, en particulier, les masses ouvrières furent dirigées devant le Parlement, et les partisans de Ja Coalition durent affréter un bateau sur le Danube pour y manifester en Sürelé, et du reste en petit nombre ; le 23 septembre, quand les chefs du part ( de l'Indépendance revinrent de Vienne, leurs amis s 'apprétaient à les recevoir triomphalement ; ce furentencore des manifestants socialistes qui troublèrent ces desseins ; depuis lors, à Budapest, la rue appartient aux

ouvriers organisés ef non plus aux « nationalistes »…, du moins quand la police le veut-bien. Lorsque la Coalition . reprit le pouvoir, les démonstrations socialistes devinrent plus fréquentes et plus violentes : en juillet 1906, le « gou- -vernement des Tulipes » fut honni devant le club de l’Indépendance et au bois de ville, où M. Weltner et M. Garbai haranguèrent la foule ; la « Marseillaise des travailleurs » est entonnée comme chant de guerre, et la police n'ose interdire ou interrompre ces manifestations. En 1907, l'agitation redoubla et le suffrage universel en fut le principal objet; de grandes réunions furent organisées sans cesse; l’une des démonstrations les plus importantes eut lieu lors de l’ouverture d’une session du Parlement, le 40 octobre 1907, le « jeudi rouge », comme on l’appela ; dans tout le pays le chômage futorganisé, dans les grandes villes, des cortèges et des meetings ; à Budapest, 80.000 ouvriers, dit-on, cessèrent le travail et un cortège d’une cinquantaine de mille de personnes se rendit par les avenues au Parlement; là les délégués remirent au président de la Chambre une pétition et l’un d'eux laccompagna même d’un discours ; la démonstration demeura pacifique, mais elle avait paru assez inquiétante pour que la garnison entière fût mobilisée et que tous les magasins et cafés demeurassent clos.

L'action de la Coalition, depuis trois ans au pouvoir, a eu sa répercussion dans ces démonstrations publiques ; des observateurs ont eu l'impression que la force du mouvement, au lieu d'aller toujours s’accroissant, s’affaiblissait ; là grève générale du 31 décembre 1908 a marqué à cet égard un reeul sensible sur les manifestations antérieures ; le ministre de l'Intérieur avait prononcé la dissolution des fédérations d'ouvriers de la métallurgie et du bois; la réplique fut la proclamation de la grève générale à Bu-

dapest pour vingt-quatre heures, du 31 décembre au matin au 1* janvier 1909. Mais 10.000 ouvriers au maximum sur 100.000 chômèrent; dans quelques corporations, le mot d'ordre fut assez bien suivi; ainsi les typographes empéchèrent tous les journaux, sauf le Budapesti Hirlap et le Budapest, de paraître; les ouvriers des grandes minoteries et des constructions navales cessèrent le travail; mais un dixième seulement des ouvriers métallurgistes firent grève ; ceux de l’alimentation, des transports, des voies ferrées continuèrent à travailler ; les socialistes, pour couvrir leur faiblesse ou leur préparation médiocre, dirent bien qu'il ne s'agissait que d’une répétition générale de la grande grève concertée contre la réforme électorale ; mais cette répétition manqua de brillant.

Ainsi, quoique le parti ne soit pas représenté au Parlement, il n’en a pas moins joué un rôle politique ; ce rôle, pour être indirect, n’a pas été sans importance, et c’est avec raison que le rapport de la police d'État de Budapest sur le mouvement ouvrier socialiste avait écrit : « Le parti social-démocrate hongrois joua en cette année 1905 un rôle important dans la crise politique. Tous les partis du Parlement le considérèrent comme un facteur politique et s’efforcèrent d’assurer à leurs desseins son activité’. »

Avec l'avènement du suffrage universel, le parti socialiste hongrois va se trouver transplanté dans un nouveau milieu. Comment va-t-il y évoluer ? Rien ne sera plus intéressant que d'observer ses transformations possibles.

Réussira-t-il à attirer dans ses cadres le petit peuple des

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