‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 71 sur 122 · Volksstimme-Kalender, 1907, p. 105, note · texte numérisé non relu

Volksstimme-Kalender, 1907, p. 105, note

campagnes ? C’est le problème fondamental pour l'avenir du socialisme hongrois. Or, il paraît très douteux que le socialisme, sous la forme du collectivisme, que le marxisme orthodoxe aient une grande prise sur les masses paysannes. Même les ouvriers agricoles, quand ils ont quelques épar-gnes, aspirent à devenir propriétaires, à acheter des terres. Si donc la social-démocratie se présente avec son programme officiel, il ne paraît pas qu’elle puisse prendre une extension très grande dans les campagnes. D'autre part, tous les agitateurs socialistes ne sont pas des Csizmadia; beaucoup sont des gens de la ville, voire des naturalisés de fraiche date etles paysans magyars ne sont pas en communauté de sentiments avec eux. En réalité, trop de petits propriétaires et ouvriers agricoles ne vibreront qu’à un mot d'ordre, c’est celui du partage du sol; c’est la panacée magique qui seule peut calmer sa faim de la terre. Soit que le socialisme marxiste s’approprie ce cri de guerre, soit qu'un mouvement socialiste indigène s’en réclame, c’est seulement sous cette égide que l’on pourra conquérir le peuple des campagnes.

Les classes dirigeantes le sentent très bien; aussi ne tolèrent-elles à aucun degré une agitation en ce sens et on peut être sùr qu'avec ou sans le suffrage universel leur conduite ne variera pas. Le comte de Mailath écrit sans restriction : « Si nous laissions agir librement l’excitation causée par la promesse du partage des terres et si les meneurs pouvaient faire croire aux ouvriers agricoles qu’en les suivant, le peuple aura des terres, alors le camp des socialistes agraires grandirait considérablement et par suite du suffrage universel les meneurs pourraient arriver à la députation. Mais au point de vue de l’ordre de l'État et de la paix sociale, on ne peut permettre une pareille agita-

tion. »

Aussi longtemps done que les classes dirigeantes garderont le pouvoir, on peut être fixé sur leur politique. Mais on sent aussitôt tout ce que pourrait accomplir un homme qui posséderait le pouvoir et voudrait gouverner contre elles.

Aujourd’liui les social-démocrates agraires sont sans forces ; dans la lutte pour l'amélioration des contrats agricoles; ils ont été vaincus : leur action était peut-être prémalurée, peut-être trop ambitieuse, peut-être aussi trop restreinte ; cependant l’histoire de la Fédération des ouvriers . agricoles et sa vie de trois années n’est pas sans intérêt ni signification pour l’évolution sociale de la Hongrie; elle montre les possibilités d'avenir, avec un gouvernement complice. :

I ne parait pas très probable que le socialisme agraire renaisse Sous la mêmé forme : la fédération a beaucoup promis et en somme n’a pas eu la force de réaliser ; d’autre part les clisses dirigeantes ont vu le danger ; elles se sont appliquées à promulguer quelques réformes, à hausser les salaires, à développer le mouvement coopératif; elles ne reculeront pas sans doute devant des mesures destinées à favoriser l’acquisition du sol par le prolétariat agricole.

Or le nœud du problème est la. Dans des circonstances favorables, le prolétariat suivra celui qui lui promettra des terres, Sous üne forme quelconque. Si donc les classes au pouvoir en Hongrie sont conscientes de leurs vrais intérêts, elles n’hésiteront pas sur la politique à suivre.

Surtout elles. ne s’attacheront ni à l'échec de Csizmadia, ni à l'impuissance relative de ces partis socialistes autonomes, dont nous allons parler, ceux des Varkonyi, des Achim, des Mezüli, ete. Il n’est pas dit que les ‘socialdémocrates seront toujours assez peu politiques pour présenter aux paysans un marxisme orthodoxe; il n’est pas

dit non plus que ne naïtra pas un jour un Magyar socialiste, qui, au lieu de rester un cultivateur-peu cultivé, se révèle un entraîneur d'hommes, un chef de paysans, en un mot une force véritable. |

Ce jour-là le suffrage universel pourra jouer le rèle de soupape de sûreté, mais il pourra être le moyen tout préparé de forcer les portes du pouvoir.

L'avènement du suffrage universel peut amener des transformations dans le mouvement socialiste tel qu’il est dès aujourd'hui existant. ;

- Noûs avons dit que maintenant déjà se dessinent certaines tendances à délier les liens si étroits qui unissent syndicats et parti ; ces liens paraissent bien temporairement consolidés par la prise d'influence récente des chefs de syndicats sur le parti. Mais lorsque ce dernier aura pris contact, par la force des choses, avec le milieu électoral et le milieu parlementäire, des’ aspirations différentes et des voies diverses ouvertes à Factivité ne dissocieront-elles pas syndicats et parti ?

Le parti n’adoucira-t-il pas son intransigeance, déjà entraînée dans une voie fort « opportuniste »? Des esprits avertis, amis du s{afu quo, pensent en Hongrie que les socialistes seront beaucoup moins dangereux aux intérêts conservateurs dans le Parlement, que si on les laisse au dehors. S'ils ont raison, c’est que le parti glisserait alors sur la pente du « réformisme ». Sans doute certains de ses chefs ne seraient pas éloignés de concilier un « marxisme » théorique avec un « réformisme » pratique. Mais on peut se demander si la masse les suivrait, et ce sera d’un intérêt des plus vifs de l’observer. Une politique démocratique,

comme elle a été pratiquée en France et en Italie, attire près du pouvoir les socialistes et les réconcilie quelque peu avec l’ordre de choses actuel. Mais le milieu social dirigeant parait readre très difficile une telle politique en Hongrie et désirer plutôt une lutte sans armistice contre la socialdémocratie. Mème en ce cas, les alliances avec des partis bourgeois-radicaux, déjà pratiquées aujourd’hui, peuvent confirmer les desseins de ces conservateurs, qui veulent attirer les chefs socialistes sous les coupoles gothiques et sur les marches dorées du palais du Danube.

Mais si le part fait de la politique démocratique et électorale, ne sera-ce pas la cause d’une grande désillusion ? Nous avons assez dit que toute l’activité socialiste avait été dirigée ces dernières années vers le suffrage universel. Quand les ouvriers l’auront pratiqué, peut-être se diront-ils que peu de chose est changé dans l’organisation sociale : ils finissent par voir en lui le grand remède, une panacée universelle. S'ils se sentent désabusés, vers qui se porteront-ils? Il est vraisemblable que si un grand désenchantement s'emparait de la classe ouvrière, une partie de celle-ci aurait quelque propension à adhérer à un mouvement syndicaliste et révolutionnaire.

Un tel mouvement, on le sait, a encore peu d’impor tance aujourd'hui. Ce n'est pas à dire que des facteurs ne travaillent pour lui : cette désillusion des combinaisons politiques d’abord, si elle survenait, serait l’atout le plus fort; le tempérament national et le sens révolutionnaire du Magyar, que la pratique actuelle révèle déjà, est une assurance que les réactions du prolétariat pourraient ne pas se produire en Hongrie de la même façon qu’en Allemagne ou en Angleterre, Enfin des influences nouvelles se font sentir : jusqu’à présent, le collectivisme orthodoxe allemand est demeuré le père et le tuteur spirituel du socialisme

hongrois. Or des courants récents paraissent s’annoncer, provenant de Russie et de France. En toute matière, une certaine réaction se produit en Hongrie contre les influences intellectuelles allemandes, presque exclusives depuis 1870, la liltérature proprement dite exceptée. Les Magyars ne considèrent plus que, pour s’affilier à la culture européenne et moderne, il faut et il suffit que l’on s’assimile la culture allemande ; comme celle-ci, d'autre part, n’est pas, par ses qualités de minutie, de recherche approfondie, de travail scrupuleux, mais parfois sans art ni goût de la forme, en harmonie avec le tempérament hongrois porté à l'élégance, au splendide, au rationnel, au séduisant, on conçoit qu'un certain détachement ait pu se produire, au jour où l’admiraüon d'antan devenait moins exelusive. Les classes dirigeantes ont senti quelque désillusion quand elles ont vu que la politique allemande ne voulait pas s’associer à toutes leurs revendications, quelque froideur quand ses intérêts ont été lésés par des mesures douanières et vétérinaires peu favorables. Les esprits à tendance démocratique ont été choqués par la discipline extrême, le militarisme à l’excès, le caporalisme prussien. En même temps la révolution russe survenait : les masses russes ne paraissaient plus arriérées ; l’attention était attirée vers les écrivains, les littérateurs, les philosophes, les hommes de science russes ; les Slaves, aperçus alors comme moins redoutables politiquement, devenaient en même temps plus sympathiques, au moins plus considérés intellectuellement. Quoi d’étonnant dès lors que la situation misérable et les efforts révolutionnaires du prolétariat russe ne donnent à songer en Hongrie. L'explosion russe s’est fait sentir en ce pays, comme un exemple que l’on a fragmentairement imité. Le sentiment révolutionnaire hongrois en a été fortifié. A côlé de l'influence russe, des influences françaises se

font sentir dans un sens analogue, mais d’une façon plus” restreinte. Il est certäin que des hommes, comme M. Szabo, ont médité sur l'exemple donné par la Confédération générale du Travail et la politique socialiste en France ; de cette leçon de choses, il à tiré une application à son pays et un désir d'y créer ün mouvement syndicaliste, purement ouvrier, porté vers l’action directe et sans attache avec les choses de la politique et du Parlement.

Il n’est donc pas impossible que ces facteurs, qui agissent dans le inême sens, créent dans l’avenir un socialisme hongrois plüs original, dégagé des influences allemandes encore prépondérantes, où loi sente plus vivement la réaction spécifique du tempérament national hongrois. Ce jourà, où pourrait parler d'un véritable socialisme hongrois d'inspiration marxiste et prolétarienne, et non plus d’une imitation, d’un reflet du collectivisme orthodoxe et étatiste allemand.

: GHAPITRE IX UN MOUVEMENT DE LUTTE DE CLASSES M. VARKONYI, M. ACHIM Ef LEURS PARTISANS

Un mouvement de lutte de classes néen Hongrie; le partage des terres et les sentiments des paysans; l'éclosion d' agitateurs : M. Achim; la propagande de M. Vàrkonyi et la renaissance de son parti en 1905: les rapports de M. Vàarkonyi et du. parti social-démocrate; l'extension limitée du parti et la personnalité de M. Varkonyi.

Il existe cependant un mouvement né sut le sol hongrois et non venu de l’étranger, qui tend à grouper certains éléments du prolétariat et est imprégné, comme le socialisme marxiste, d'un esprit de lutte de classes.

Mais ce mouvement est exclusivement agraire et les idées qu'il propage sont celles d’un partage des terres. Ce que nous avons exposé de la psychologie des Magyars, de leur « faim de la terre », et, d’autre part, la description que nous avons esquissée de la division du sol et du grand ombre de paysans dont la ue ne sulfisait pas ou

sullisait difficilement à assurer l'existence, expliquent la

naissance spontanée dans les campagnes hongroises d’un parti de ce genre.

Quelle propagande plus simple, qui semble devoir être fructueuse et éminemment ädaplée au milieu, que celle d'hommes venant dire : Ce‘qu’il faut établir, c’est la terre également partagée entre tous, c’est la division des biens d'églises, des Jatifundia des riches propriétaires. Il: n’est

besoin ni de plus ample programme, ni de doctrines savantes. Ces paysans, qui aspirent à agrandir leur champ trop restreint, n’ont que faire des théories marxistes, du « Capital » et de la loi d’airain. Ils n’ont qu’une envie et qu'une haine, et un parti peut être fort en spéculant simplement sur ces deux sentiments et en les servant.

C'est ce qu'a voulu tenter M. Vàrkonyr. D’autres agitateurs ont bien essayé d’une propagande analogue : le moins inconnu d’entre eux est un fils de paysan du nom d'André Achim; ce dernier a même été député, mais son mandat a été annulé et il n’a pas été réélu ; il avait d’abord adhéré à la Coalition contre le ministère Féjervary, puis s’est rendu suspect à celle-ci par son esprit d'entente avec les « nationalistes’ » ; il continue sa propagande parmi les paysans de VAI ; il a fondé, d'accord avec M. Varkonyi, l’Association des petits cultivateurs et des petits propriétaires, mais bientôt des rivalités personnelles l'ont plus ou moins séparé de ce dernier, et aujourd’hui ce radical agrarien se débat dans des difficultés qu’il ne paraît point apte à surmonter. Ni lui, ni ses partisans ne méritent qu’on arrêle sur eux l'attention.

Le # *

C'est en faisant violemment appel à la lutte-de classes, à la violence, à l’action directe, que M. Vàrkonyi a formé un parti autonome. Il avait d’abord adhéré à l’org'anisation social-démocrate ; en 1897 il s’en est séparé, non sans éclat el injures, et le nouveau parti tint un congrès séparé à Czegléd, qui proclama le partage des terres. Sa propa-

1. Son invalidation par la Coalitioñ en a fait l'adversaire de celle-ci ; il s’est déclaré l’allié des social-démocrates et des nationalistes, pour

la conquête du suffrage universel : mais les social-démocrates le soutiennent fort peu.

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