‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 9 sur 122 · Voir Tableau annexe, H · texte numérisé non relu

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3. Étude du Dr Farkas, citée par Léopold, La siluation des paysans en Hongrie, p. 12.

d'autre part une concentration très grande de la terre en

peu de mains expliquent les phénomènes socianx que l'on peut aujourd’hui observer en ce pays.

La crise sociale agraire née en Hongrie de cette réparütion de la propriété se manifeste par des mouvements sociaux que l’on peut analyser en les groupant sous trois ordres d'idées : en premier lieu, un désir violent de la terre s’est emparé de l'esprit des paysans et ce désir n’est pas satisfait ; en second lieu, une véritable lutte sociale se livre entre propriétaires et journaliers, produite par l’envie de plus hauts salaires ; enfin paysans et-journaliers, découragés devant leurs espérances inassouvies, fuient la Hongrie et émigrent. Désir de la terre, désir de hauts salaires, émigraiion, telles sont les trois manifestations principales de la crise sociale actuelle.

Nul paysan n’a peut-être dans le sang un plus vif amour de la terre que le paysan magyar : avoir assez de jochs pour en pouvoir vivre, y être seigneur et maitre, c’est la joie suprême du cultivateur hongrois ; si le travail de la ville et de l'usine lui répugne, celui des champs F'attire; mais 1] veut que ce travail soit indépendant et volontaire ; avec le légitime orgueil de la race, il aspire à cette espèce de noblesse qu'est la propriété et à cette autonomie qu'elle donne; aussi un grand propriétaire a-t-il pu décrire cet «amour sans borne de la terre » qui anime les paysans qu'il a vus vivre autour de lui’. Ce sentiment est surtout violent chez celui qui a des terres, qui éprouve la joie âpre

1. Comte Mailath, Les problèmes agraires el la vie rurale en Hongrie, Revue économique internationale, janvier 1905; p. 68,

du propriétaire, mais qui n’en a qu'insuffisamment : son appétit paraît augmenté de ce qu'il a touché au fruit, mais juste assez pour s’enivrer du goût, et dans toute la Hongrie on note chez ces demi-paysans, demi-ouvriers, ce que l’on a appelé si justement d’une forte expression : « la faim de la terre ».

I faut penser, pour comprendre l’état d'esprit du paysan, qu'il considère tout propriétaire comme une espèce d’aristocrate, de seigneur : le temps du servage n’est pas oublié; alors n'existait que deux classes : les maitres et les serfs; parmi ces derniers, possesseurs serfs ct serfs domestiques étaient dans une situation sociale très analogue ; presque seule l'étendue ‘de leurs biens différait, mais leur dépendance était semblable. Or l'abolition du servage a rendu le possesseur serf propriélaire indépendant et celui-ci s’est senti élevé au rang de seigneur. Au contraire, le journalier, son compagnon de servage d'autrefois, a été affranchi de la juridiction seigneuriale, mais il est demeuré un assujetti. Aussi les petits propriétaires se sont-ils vite éloignés de lui : les différences entre eux se sont peu à peu accentuées et aujourd’hui un paysan et un journalier sont des êtres de classes différentes ; le paysan vit avec un certain décor, s'habille avec soin les dimanches, s’installe avec un certain luxe ; il se sent d’une condition sociale supérieure à celle du journalier ; un cultivateur indépendant, par exemple, ne donnera presque jamais sa fille en mariage à un ouvrier agricole ; dans les fêtes villageoises, ses enfants ne frayent pas avec ceux des journaliers ; les deux sociétés resteront séparées el chacun ne dansera qu'avec les membres de son groupe. La noblesse paysanne est aussi particulariste et exclusive que l’autre. Avec cet état d'âme le paysan sent comme une déchéance douloureuse et pres: que honteuse la nécessité, si elle se présente, de travailler

chez autrui. Sa« faim de la terre » est faite pour une large part de son esprit foncièrement aristocratique, de son ambition de s’élever à la classe des petits propriétaires indépendants ou de ne pas déchoir. :

Ce violent désir a produit un phénomène économique curieux : €’est une hausse générale du prix de la terre en Hongrie. Il est difficile de donner des chiffres précis à cet égard, mais nous avons rencontré l'unanimité d'opinion chez tous les propriétaires hongrois que nous avons interrogés ; l’un d’entre eux, par exemple, qui s'occupe avec le plus de compétence de questions agraires, le comte Mailath, membre de la Chambre des magnats, qui habite à Perbenyik dans le comitat de Zemplen, au nord de la grande plaine, nous disait à la fin de 1906 : « Sans doute, le prix de vente des terres a en moyenne doublé depuis quinze ans; en tous cas, dans ces dix dernières années, l'augmentation a été de 40 à 100 p. 100 selon les lieux et les qualités : dans l'arc des Karpathes, le joch, qui valaitil y a dix ans de 150 à 300 couronnes, est payé aujourd’hui de 250 à 500 couronnes ; les petits payans vont passer quelques années en Amérique, reviennent ou envoient de l’argent, paient leurs dettes et achètent les terres qu'ils peuvent trouver. » Un. autre propriétaire remarquait devant nous que très souvent ce paysan quelque peu enrichi ignorait la valeur de la terre ; pour avoir le morceau qu'il désirait, l'exploitation qui lui paraissait convenable, il donnerait tout son avoir : on dirait que pour lui le lopin de terre qu'il convoite n’a pas de prix. Ainsi, la psychologie paysanne a produit un effet qui parait contradictoire à l'ensemble des phénomènes économiques : un capital augmente de prix, quand son revenu à plutôt tendance à baisser.

Ce fait s'explique, parce que le cultivateur ne trouve pas de terre à acheter. En règle générale, ni le grand, ni le

moyen propriétaire ne veulent vendre ni parceller leur domaine. Aujourd’hui que la période aiguë de la crise des

propriétaires est passée, ils se trouvent rarement réduits à

abandonner leurs biens et de leur propre volonté ils ne s’en défont guère. Toutefois, il semble que, lorsque le prix des denrées, particulièrement du blé, diminue, on constate une certaine tendance à une parcellation, très limitée du reste : le revenu du propriétaire baïissant, il est incité à vendre, soit pour tirer de son argent un plus grand profit, soit pour trouver des ressources. Or, dans la dernière période, le prix du blé diminueet le prix des bestiaux augmente ; le premier affecte surtout la grande propriété, le second Ja petite; il y a donc en cela un élément de consolidation pour celte dernière et d’affaiblissement pour la première ; si, comme le croit le savant professeur de Hall, le professeur Conrad, cette évolution n’est qu'à son début, il en pourra sortir d’heureux effets pour les paysans magvyars. Toutefois, depuis 1905, le prix des céréales s’est quelque peu élevé en Hongrie, par l'effet du nouveau tarif douanier.

A l'heure présente, si l’on considère les transformations de ces vingt dernières années, on ne peut pas dire que dans l’ensemble une satisfaction même partielle ait été donnée au désir de la terre des petits cultivateurs. IL y a cependant deux catégories de régions où un accroissement de la petite propriété aurait été possible : celles où l'émigration procure de l'argent et celles où la fertilité de Ja terre enrichit le paysan. Dans les deux cas, celui-ci acquiert une faculté d'achat.

Il y a bien, en effet, un certain nombre de comitats (ou départements) où la comparaison des dénombrements de 1890 et de 1900 permet de constater que, — contrairement à ce qui se passe dans l’ensemble de la Hongrie, — le nombre des ouvricrs agricoles a diminué et le nombre

des propriétaires a un peu augmenté : ce fait est noté dans certains comitats des Karpathes, ceux de Abauj-Torna, de: Saros, de Szepes, de Csik, de Szeben ! ; comme ce sont des Pays pauvres el précisément des pays d'émigration, il en résulie que ce sont les ouvriers agricoles parus de chez eux el enrichis en Amérique, qui rapportent de l'argent et acquièrent des terres.

Dans d’autres pays, une Lransformation s'est aussi produile, mais elle est plus ancienne et ne parait pas continuer actuellement ; toutefois, la propriété y reste plus lorte, plus consolidée qu'ailleurs et ne rétrograde pas. C’est dans l’Alfüld et aussi sur la rive gauche de la Tisza que les événements historiques et la fertilité du sol ont permis aux pelils propriétaires un certain développement et un certain enrichissement. Aussi constate-t-on que là est plus nombreuse qu'ailleurs la propriélé en quelque sorte solidifiée, ayant atteint la normale, c’est-à-dire l'étendue que le paysan et sa famille peuvent exploiter eux-mêmes, sans autre Concours que des aides passagers ou exceptionnels. Nous avons bien rangé plus haut, dans la catégorie des pelits propriétaires indépendants, ceux qui possédaient de 2 et demi à 50 hectares (5 à 100 jochs) ; mais la classe paysanne forte, dépourvue dans son ensemble d'envie sinon de désirs, constituant l'élément sain et stable du pays, est celle qui a une propriété moins fragile, moins misérable, dont les terres s'étendent sur 10 à 50 hectares ; or, dans la Hongrie entière, il n°y a que 240.000 exploitations de cette contenance et sans doute environ 200.000 Cullivateurs propriélaires, L’AIf6ld, ou la région d’entre Danube et T iSZA, qui constitue à peine le seplième du sol arable de la Hongrie proprement dite, possède le cinquième des exploi-

1, Dénombrement, etc., % partie, p. 40*.

tations hongroises de 10 à 50 hectares; comme, d’autre part, dans cette région tout le sol est arable, qu'il y a peu de forêts ou terrains de montagnes dépendant généralement des latifundia, on voit que la moyenne propriété paysanne est là particulièrement développée. C’est dans cette région que se trouvent les centres paysans de Szeged, de Csongrad, d’Oroshàza, d'Hôdmezüvasèrhely, etc.; c’est là le cœur de la Hongrie, la partie exclusivement magyare du pays, le milieu paysan le plus riche et le plus anciennement libre aussi, car, tandis que les autres cultivateurs n'ont été affranchis qu’en 1848, on trouve là des familles libérées du servage depuis 200 ans, des villages qui doivent leur liberté à Rackosy. Tous ces faits réunis expliquent pourquoi en cette contrée la propriété paysanne s’est développée et fortifiée plus qu'ailleurs. Mais cet accroissement paraît s'arrêter actuellement ; du moins, de 1890 à 1900, l’état de cette moyenne propriété paysanne était stationnaire. Il est difficile de savoir à l'heure actuelle si une modification se produit. Ce qui est en lous cas cer-. tain, c’est que ces dernières années ont été des années de vaches grasses pour ces cultivateurs : le prix du blé a un peu haussé, les récoltes de 1905, 1906 et 1907 ont été ou bonnes ou même exceptionnelles ; surtout, ce qui constitue essentiellement la richesse du paysan, l’élevage du bétail a été d’un singulier profit: la concurrence américaine ne se fait encore sentir que pour les céréales, et le prix de la viande s’est partout élevé dans l’Europe occidentale et surtout dans l'Europe centrale. Toutefois, nous ne

4. À parler rigoureusement, l'Alf6ld comprend (voir la carte I hors texte) la région d'entre le Danube et la Tisza, la rive gauche de la Tisza et la région d'entre la Tisza et le Maros. Le développement relatif de la forte propriété paysanne et aussi de la moyenne propriété, au détriment de la très grande et de la petite propriété, est surtout marqué dans la

région d'entre le Danube et la Tisza et dans celle d’entre la Tisza et le Maros (Voir documents annexes, tableaux (&, To).

pouvons dire actuellement si cette prospérité de la moyenne

propriété et même de la petite propriété paysanne, pendant les années dernières, a eu une répercussion sur la répartition des terres.

Si, au lieu de ne considérer que la région de l’Alfüld ou celle des comitats d'émigrants, on envisage l’ensemble de la Hongrie, on se trouve en présènce d’une évolution qui doit donner à réfléchir aux Hongrois.

Ne parlons pas des années antérieures à 1890: la statistique officielle a soin de nous dire qu'on ne peut comparer avec exactitude les données des recensements de 1869 et de 1880 avec celles des derniers dénombrements. Toutefois, on ne peut manquer d’être frappé de l’effritement de la petite propriété depuis l'abolition du servage. En 1851, dans la Hongrie (non compris la Transylvanie et la Croatie), sur 545.000 petites exploitations, 22.000 seulement s’étendaient sur moins de 5 jochs’. En 1895, en Hongrie et Transylvanie, sur 2.364.000 petites exploitations, 4.279.000 comprennent moins de 5 jochs. Si peu comparables que soient les statistiques, une pareille différence dénote une parcellation des petites propriétés, par suite, dans un assez grand nombre de cas, la nécéssité pour le petit cultivateur de devenir journalier. Mais examinons seulement la situaüon telle que nous la présentent les derniers chiffres : nous ne pouvons mieux faire que de reproduire la comparaison présentée par la statistique officielle elle-même dans l'exposé qui précède la deuxième parue du dénombrement de 1900. Il constate que, sur 100 individus occupés dans l'agriculture, 35 étaient en 1890 propriétaires, fermiers ou mélayers (ceux que le recensement nomme à tort comme ayant une profession indépendante) ; en 1900, le

1. J. Bunzel, Die Landarbeilerfrages in Ungarn. Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, mars 4907, p. 439.

chiffre s’abaisse à 31; de même, les domestiques agricoles passent du nombre de 11 à celui de 10 ; par contre, les Journaliers augmentent de 2% à 27. Cette diminution relative du nombre des propriétaires est d’autant plus grave qu'elle s'accompagne d’une diminution absolue : le nombre total des indépendants décroit de 1.613.000 à 1:537.000 en dix ans‘.

Ce phénomène est des plus sérieux qui se puissent signaler ; non contents de ne pouvoir satisfaire leur violent désir de la terre, les paysans magyars sont amenés à s’en défaire, et vont accroître l’armée errante, malheureuse et grosse de revendications, des journaliers agricoles. Dans un État où la stabilité sociale réclamerait une extension de la propriété paysanne, c’est en présence d’une concentration de la terre que nous placent les enquêtes de 1890 et de 1900. |

Cette espèce de décadence de la propriété paysanne tient en partie aux causes qui ont produit la crise de la moyenne. propriété ; elle a été précipitée par le peu de richesse et d'épargne des petits cultivateurs, par la division des héritages entre les enfants selon la loi successorale hongroise. Très longtemps, le pouvoir crut avoir tout fait en abolissant le servage et les corvées ; il était imbu de l'esprit de l'École de Manchester et laissait faire en proclamant une relative liberté commerciale. Or, l’agriculture hongroise était assez routinière, elle ne s’occupait guère de modifier ses vieux errements, la culture intensive n’était pas son fait, les machines agricoles ne pénétrèrent qu’assez tard en Hongrie, et il faut attendre les trente dernières années du xix° siècle pour voir naître des organisations qui mettent le machinisme à la portée des petites exploitations?.

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