CHAPITRE VI Du rôle social de la charité
Snint Thomas d'Aquin fait ({uchiue part la réilexion suivante : « La notion de chose due [ration dvhiii) est moins sensible à l'égard des autres vertus qu'à l'égard de la justice. C'est pourquoi les préceptes qui portent sur les actes des autres vertus ne sont pas aussi connus du peuple que ceux qui regardent la justice ^ ». Cette méconnaissance partielle des préceptes qui portent sur les actes de vertus autres que la justice paraît être la raison fondamentale des discussions soulevées entre catholiques, relativement au rôle social de la charité. Ou, pour parler plus exactement, la méconnaissance de ce rôle social de la charité se trouve à la source de toutes les discussions. Trop souvent, en efTet, on conçoit la charité comme « une bienfaisance privée » ne s'exerçant qu'à l'occasion des besoins urgents des pauvres qui existeront toujours, même dans l'organisation sociale la plus parfaite. C^n consent à lui adjoindre « une certaine bienfaisance publique, organisée par l'Etat, mais dont l'action limitée à des cas très déterminés, demeure d'ordre
^ Somme théologique^ I» il*», q. c.^ a. 8, ad 3.
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aussi privé que l'action de la bienfaisance des particuliers, c'est-à-dire sans influence sociale véritable.
Et ainsi, d'une part, l'on affirme que cette bienfaisance ne touche en rien à l'organisation de la société en vue du bien commun : « La fonction d'organiser la société en vue du bien commun est dévolue en propre n la justice légale, auprès de laquelle, par rapport au bien commun qu'il faut promouvoir, la charité n'a qu'un droit très secondaire et accidentel ». La conclusion immédiate de cette afTirmation c'est que, relativement au bienêtre des classes ouvrières, toute organisation ne relevant pas de la justice, n'est qu'un palliatif, essentiellement provisoire et universel en ce sens qu'il ne se rattache à aucune fonction sociale, s'exerce en marge de la société et n'atteint que les individus. Inspirée et limitée par la justice. « l'œuvre vraiment sociale, au contraire, est un rouage de la fonction et atteint les professionnels comme tels ; elle puise dans l'épargne et dans l'entr'aide mutuelle les ressources et les énergies nécessaires à son objet, à sa prospérité et à la sauvegarde du lendemain. » — D'autre part, on s'insurge à bon droit contre l'ingérence possible de l'Etat au nom de ces principes de sociologie ; de l'Etat, qui, sous le couvert de la justice, ferait sien le domaine de la charité où pourtant la liberté doit être laissée à chacun de disposer de ses
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l)i(Mis, Dieu ayant doiuié aux richcîs un droit rool vX absolu, dans roxcrcicc duquel ils iM)nt de comptes à rendre qu'a cux-niènics.
§ 1. - Fondement naturel du rôle social do la charité.
C'est à l'ordro de la justice générale ou lépale qu'il faut raltacluîr le caractère social des œuvres de charité, dette allirmation, < Il apparence paradoxale, est cependant l'expression de la vérité pure. — La justice générale ou légale, en eiïet, déborde de beaucoup les limites étroites de la loi humaine. On l'a définie plus haut ^, avec un théologien contemporain : « une vertu, donc un devoir qui ordonne tous les actes des autres vertus, donc tous les autres devoirs, au bien commun de la société ». Le mot «légale» n'apporte pas de restriction à cette emprise universelle de la justice générale ; il exprime la connexion que possède.cette vertu, non pas uniquement en regard de la loi humaine, portée par le chef de TEltat en vue de sauvegarder le bien commun, mais encore vis-à-vis de toute espèce de loi, loi naturelle et loi positive, loi humaine et loi divine. Or, Tordre social ne repose pas seulement sur l'obéissance aux lois humaines ; il se fonde, avant tout, sur le respect de la loi naturelle, de cette loi qui commande, de près ou de loin, à tous les
1 Voir p. 38.