‹ La question sociale et les principes théologiquesChapitre 19 sur 27 · ET LES PRINCIPES TIIÉOLOCIQUKS · texte numérisé non relu

ET LES PRINCIPES TIIÉOLOCIQUKS

l'Etat a reinpli son devoir. Il ne lui ru.sLe pins rpi'à laisser agir le jeu normal des vertus liuTuaines. Si cluicun fait son devoir, Téquilibre soeial en résultcM-a néeessaireinent. Il est toutefois peu probable cpu* les eitoyens comprennent et surtout praticpient tous ce devoir ; mais il est possible que les meilleurs d'entre eux suppléent par leur dévouement et leur générosité à l'égoïste insuflisancc des autres. Vraisemblablement la perfection ne sera jamais réalisée ; mais cet aléa est le sort de toutes les institutions humaines. Les choses morales ne s'ordonnent pas mathématiquement. La cité que nous avons à édifier sur la terre n'est pas une cité de cocagne d'où sera bannie toute injustice et d'où la charité chassera toute misère. Vouloir prévenir les défaillances possibles de la charité par des interventions directes de l'Etat au nom de la justice générale, c'est, sous prétexte de remédier au désordre accidentel des membres, introduire îé désordre normal dans la tête. « Le premier principe à mettre en avant, dit à ce propos sagement Léon XIII, c'est que l'homme doit prendre en patience sa condition ^. ))

Néanmoins, une intervention directe de l'Etat peut et doit licitement se produire en matière de charité. C'est, avons-nous dit, lorsqu'une nécessité impérieuse tirée de l'intérêt général et non des intérêts privés l'y

^ Encyclique Rerum nov^arum^ op, ciL^ p. 31.

oblige. Et cette nécessité se présente sous une double forme :

1^ C'est tout d'abord le cas d'extrême nécessité dont l'Etat, au nom de la société, se fait le pourvoyeur. Si la nécessité extrême confère exceptionnellcutent au pauvre le droit réel d'user du bien d'autrui dans la mesure où cet usage est nécessaire à son existence, il n'est pas opportun, il serait même désastreux pour la paix sociale d'abandonner la désignation du bien d'autrui nécessaire au hasard des circonstances ou au caprice des intéressés. Que d'abus, que d'injustices se commettraient au nom du droit créé par la nécessité ! Il est infiniment plus profitable à l'intérêt général que l'Etat, représentant la collectivité, puisse directement subvenir

aux nécessités extrêmes des citovens. La

paix et la tranquillité sociales lui en font une obligation et aucun sociologue catholique ne refusera au gouvernement le droit et le devoir de subvenir immédiatement aux besoins les plus urgents des miséreux de toute catégorie : orphelins sans protecteurs ; vieillards sans asile ; déshérités de la nature, malades ou blessés qui, abandonnés de tous et privés de ressources, s'adressent à lui. 11 faut donc que dans le budget de l'Etat (et par Etat on entend ici non seulement le gouvernement de la nation, mais encore celui de la province ou de la commune), on réserve une part en prévision de ce devoir immédiat

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de charité publique ; ce qui, toutefois, ne sifi^nific pas encore nécessairement que l'impôt oMijratoirc, prélevé sur les citoyens, doive constituer cette portion du hudj^et. Avant (Tiniposer a tous, en vue de la paix sociale et au nom de l'intérêt commun, une charité léfïalomcnt obligatoire, l'Etat devra chercher à alimenter son trésor de bienfaisance par les dons volontaires, directs ou indirects. Et j'appc^lle dons directs, les legs, les donations, les fondations charitables qui ne manquent pas de se produire, dans une société bien organisée, même en faveur des établissements publics de bienfaisance. J'appelle dons indirects, les taxes que l'Etat pergoit, du consentement des intéressés dûment avertis, sur les dépenses de jeux ou les frais de plaisirs des citoyens à qui leur fortune permet des récréations coûteuses.

2^ En second lieu, une véritable nécessité sociale imposerait à TEtat le devoir d'intervernir dans l'hypothèse, difficilement réalisable d'ailleurs, où les riches se refuseraient obstinément et universellement à secourir les malheureux. La perturbation serait alors telle dans la société que l'intérêt général, la paix sociale imposeraient à l'Etat l'obligation d'intervenir et d'obliger, sous une forme ou sous une autre, les riches à remplir leurs devoirs de charité. L'aumône, accordée en de pareilles conditions, restera toujours formellement un acte de charité ; mais parce que

commandé par rautorilé légitime, cet acte deviendra également un acte d'obéissance, une dette légale. Acte éliclte de charité, il deviendra acte commandé par la justice générale et par la loi elle-même, selon la distinction si fréquemment employée pour réprimer ce double aspect psychologique de nos actes vertueux. C'est en ce sens que le P. Liberatore autorise l'Etat, dans une société où le paupérisme sévit à l'état endémique à imposer aux riches le devoir légal, dehitum légale^ de la charité. L'Etat serait de même autorisé à intervenir, au nom du bien commun, dans le cas où, le salaire dû en justice commutative étant insuffisant pour assurer la vie des ouvriers et de leurs familles, les autres membres de la société, les patrons surtout, se refuseraient obstinément à compléter, par voie de charité, le minimum de bien-être nécessaire que la justice ne parviendrait pas à donner. On suppose, en effet, dans ce cas exceptionnel, que le refus des riches mettrait vraiment en péril la paix, la tranquillité et l'ordre public par suite de l'extrême misère où tomberaient les pauvres : ce serait l'équivalent du paupérisme envisagé par le P. Liberatore. Ces hypothèses, difficilement réalisables, si on les considère d'une façon absolue, se trouveront assez facilement vérifiées, dans une proportion qui varie selon les circonstances^ en temps de crise industrielle et économique ou du fait de la concurrence

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eïîivuèv. Parlois, les patrons peuvent T'irc mis dans rini|)nssibililé de remplir même leurs ohli^^^alions de justice. L'intervention de Tautorilé pul)li(|ue est donc rendue nécessaire par la force même des choses ^. Mais cpiand il s'aj^il de déterminer la manière dont elle doit s'exercer, la plus grance prudence s'impose. Les excès de l'étatisme sont toujours à redouter. En principe, Tintervention directe de TEtat ne peut se produire (\\i accidentellement et iransiioireinenl ; elle ne peut se concevoir comme érigée en système normal.

* La crise do la natalité, par exemple, intcrcsso au plus haut point le bien commun : c'est l'existence même do la société qiâ est en jou. D'autre part, lorqu'clle est le résultat do* calculs égoïstes de beaucoup do citoyens, une question de justice se pose à la conscience des gouvernants. Leur devoir est, certes, de favoriser et, par là, d'encourager les familles nombreuses. On no saurait dire que c'est un devoir do charité ; c'est plutôt une obligation de justice — générale à l'égard de la société, distributivc à l'égard des particuliers qui ont le droit de participer au bien commun dans une mesure équitablo — de diminuer les charges sociales de familles nombreuses et d'aggraver celles des citoyens égoïstes.

Tous ces cas particuliers d'intervention directe sont une application du principe de l'eTrLeixsia; cf. S. Thomas, Somme théologique, 11^ 11^®, q. cxx, a. l et 2 : « A certaines heures d'obscurité, de crise, de danger, dit le R. P. Janvier dans ses belles conférences sur la Justice (carême 1918), le seul moyen de rester juste, c'est de s'élever au-dessus de la lettre qui tue pour entrer dans l'esprit qui vivifie, c'est de sacrifier tous les intérêts privés à l'intérêt commun, c'est de subordonner toutes les lois particulières à la loi souveraine qui les a dictées : lex suprema, salus populi, la loi suprême, c'est le salut du peuple. Saint Thomas déclare que cette forme de la justice légale est la plus parfaite, eut pars pot i or legalis juslitiac [loc, cit., a. 2, ad 2).

212 LA QUESTION SOCFALE

Je ne parle pas des abus auxquels, en fait, elle donnera presque toujours lieu, à cause de la répartition trop absolue des charges nouvelles qu'elle implique, ni des obstacles de toutes sortes que Tesprit de parti lui suscitera forcément dans son application. Je fais simplement remarquer que son caractère, nettement accidentel et transitoire, ne convient qu'aux époques de crise. On en conçoit ' la possibilité, oui, mais à la façon dont on comprend l'application de la loi martiale ou la proclamation de l'état de siège. La faire passer, comme y pousse la tendance actuelle, à l'état d'institution permanente, poursuivre par elle la réalisation d'un nouvel ordre social où l'organisation de la prévoyance et de la bienfaisance sera estampillée par l'obligation de la loi et garantie par la sanction du souverain, c'est inconsciemment introduire dans le gouvernement des peuples le principe du nivellement des inégalités sociales par la force de l'autorité. C'est l'utopie socialiste, à laquelle aucun catholique ne peut souscrire.

Nous devrons nous défier plus que jamais de cette tendance funeste après les convulsions qu'aura provoquées la guerre. Depuis la crise nationale que l'on vient de traverser, les rapports sociaux des hommes ont été bouleversés. La nécessité urgente de pourvoir,

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avant tout, an salut do la patrie vu (lanf^or, a rntraînc'î bien d(îs iiiecoimaissanccs du droit des particidiers et arrêté presque comphHenieîit le jeu normal des vertus civi((UC3 du temps de paix. I/l.^'Aat a rté ohlijré d'intervenir à tout instant pour réji;ler, au mieux des cireonstances, les dillîcultés social(»s pendantes. Nous avons eu le moratoriuin, les allocations de toutes sortes, les restrictions, les taxations et certains monopoles. Nous attendons pour atténuer les effets désastreux de cinc( années de mobilisation, d'autres mesures dont ropportunité ne peut même pas venir en discussion et dont la loi sur les loyers est un exemple. En toutes ces manifestations de l'autorité souveraine, on ne peut pas dire que la justice soit moins en cause que la charité : ce qui domine surtout, c'est le souci de l'intérêt général et de la paix sociale. Ces interventions sont donc nécessaires. Mais si l'heure critique que nous traversons les justifie pleinement, il ne faut pas qu'elles se présentent à notre esprit comme un idéal à conserver, ou tout au moins comme une organisation dont les effets doivent être à longue portée dans l'avenir. Tous nos efforts, au contraire, doivent tendre à nous débarrasser le plus vite possible de mesures anormales qui, si elles venaient à s'implanter dans les mœurs nationales, paralyseraient rapidement les meilleures énergies et sonneraient l'heure de notre décadence.

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