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CHAPITRE VIII La Justice (( sociale

Dans l'EncycHque sur saint Grégoire-le- Grand {Jucunda sane)^ le Pape Pie X appelle son glorieux prédécesseur justitiae socialis publicus assertor, défenseur public de la justice sociale. Le sens du terme « justice sociale ^) apparaît ici clairenic^nt. En glorifiant les vertus publiques de celui qui fut vraiment, à la fm du vi^ siècle, le promoteur de l'ordre social dans la chrétienté. Pie X ne parle d'aucune espèce de justice en particulier, mais de toutes les manifestations possibler. de cette vertu.

Il serait donc exagéré de vouloir trouver, en cette expression de Pie X, une justification et, pour ainsi dire, une consécration d'un terme employé aujourd'hui couramment en sociologie. On a dû remarquer que, dans tous les chapitres précédents, ce terme a été presque systématiquement écarté. On s'en est tenu à l'ancienne terminologie scolastique, divisant la justice en deux espèces, la justice générale ou légale et la justice particulière, et subdivisant la justice particulière en justice commutative et justice distributive.

i:r i.i;s munciimcs î iii':<)LO(;if^iîi':s 2\lt

Néanmoins il csl impossible (l<* paraîLn* plus loii{j;lem|)s ignon^r uno litrminologio l'nMpïominonl employée et que l'usage semble avoir rousaeréc. ICxposer les raisons pour les(|uelles, ce nonobstant, on croit devoir In rejeter, ce sera du même coup résumer nos enseignemcîUs et tirer de ces études une conclusion importante par sa répercussion doctrinale.

D'éminents théologiens identifient justice générale et justice sociale. Le mot « social >>, d'après eux, indique simplement l'objet de cette justice, lequel est le bien commun, c'est-à-dire le bien de la société ^. Est-il besoin de dire qu'en soi rien ne s'oppose à cette nouvelle appellation, si l'on maintient, à la (( justice sociale », le sens précis et déterminé que l'Ecole attribue à la « justice générale ou légale » ? Tout en étant d'accord sur le fond même de la doctrine avec des représentants autorisés de la théologie thomiste, sera-t-il toutefois permis de formuler une réserve touchant l'expression nouvelle de cette doctrine ? Le mot de justice sociale, dans son sens obvie, ne correspond pas, en effet,

^ C'est ainsi que, dans ses conférences d© Notre-Dame de Paris, carême 1918, le R. P. Janvier parle de la Justice sociale. Le R. P. Giilet, dans son beau livre, la Faînille et la Société no comprend pas la justice sociale autrement ; ci. p. A 6.

à ridée qu'on doit se faire de la justice générale ou légale. La justice est appelée générale quand elle a pour objet le bien commun de la société, auquel elle ordonne tous les actes des vertus ; sa fin est donc exactement caractérisée par le mot « générale ». Le mot « sociale )), au contraire, n'implique pas nécessairement que le bien commun de la société est la fin poursuivie. Social ^ qui concerne la société {Nouveau Larousse illustré^ t. vu, p. 725) ; or, la société est constituée par les rapports des hommes entre eux. Mais précisément, toute justice, qu'elle qu'elle soit, distributive, commutative ou légale, règle les rapports des hommes entre eux : ex sua ratione justitia habet quod sit ad alterum, dit I saint Thomas. Toute justice est donc sociale, absolument comme tout cercle est rond.

I Voilà pour le mot.

D'autre part, le sens du mot social, dans I la bouche et sous la plume de ceux qui l'emi ploient, est souvent loin d'être déterminé et précis. Les théologiens formés à l'école de * saint Thomas ont maintenu, sous une forme nouvelle, les vieilles et solides doctrines. Ils conservent les divisions classiques : justices générale et particulière ; justices commutative et distributive. Mais les théologiens de la sociologie contemporaine sont loin d'être tous aussi fidèles à la pensée traditionnelle. Il suffit, à les entendre, que le bien commun

^ Somme théologique, I^ 11^, q. lviii, a. 2.

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soil (rmn^ fîH'cm ([U(*I(M)ii(|ii(' en (:;ni><\ pcjur (pron soil en droit de parler de jnSlicc soci.ile. Ils oublient, s(Mnl)lc»-t-il, (pir \o bien commun pou! so trouver en cause de deux fa<;ons fort dinerentes : il se présente, en cfFet, comme un terme d'arrivée ou comme un point de départ. Dans la solutioîi des eonllits sociaux, il s'agit, ou bien d'ordonner les efTorts des citoyens \ ers un bien formellement commun à toute la société, tel que la paix, la tranquillité. Tordre public, la sécurité du territoire, la prospérité des finances, la conservation de la race, le respect de la justice, etc. ; ou bien, il s'agit de donner à chacun des membres de la collectivité sa part clYcctive et personnelle de bien commun. Sans doute, plus le partage sera réglé proportionnellement aux mérites et aux réels besoins de chacun et mieux la marche générale de la société en sera assurée et, par là, le bien commun atteint. Cet heureux effet n'est pas d'ailleurs l'objet immédiat du partage, il est du tout entier à une répercussion indirecte du bien particulier sur le bien général. En lui-même, il relève de la justice générale ; mais il est clair cjue la justice qui a pour objet immédiat et direct cette « distribution )) équitable du bien-être commun entre tous les membres de la société n'est autre que la justice distributive, justice particidière et non justice générale.

Or, on nous répète, sous milles forme diffé-

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rentes, que « l'organisation » économique de la société doit être telle qu' « elle procure en fait le bien-être au plus grand nombre de ses membres » et que « c'est là une question de justice sociale ». Soit. Mais, en ce cas, la justice sociale n'est pas uniquement la justice générale ou légale ; elle doit également comprendre la justice distributive. Voici donc le point précis où certains sociologues contemporains introduisent une confusion : dans la justice générale des anciens et dans la justice sociale des modernes, il est question du bien commun ; mais tandis que les théologiens anciens maintiennent la justice générale formellement dans l'ordre des parties au tout, ordo partium ad totum, ces sociologues contemporains ajoutent, dans la compréhension de la justice sociale, à l'ordre de la justice générale celui de la justice distributive : ordo totius ad partes ^.

^ La confusion, d'ailleurs, ne date pas d'aujourd'hui, saint Thomas, à l'autorité duquel on a fait appel contre notre thèse, la signalo et la réfute expressément. U fautcroire que, dès le xiii^ siècle, de certains théologiens opinaient comme les défenseurs de la jus.tice sociale au xx^. Voici, en effet, l'objection que se pose le Docteur Angélique {Somme ihéoL^îl^ 11^^, q. L7CI, a. 1, ad 3) : « La justice distributive concerne les biens communs ; or, les biens communs relèvent de la justice légale ; donc la justice distributive n'est pas une espèce de la justice particulière, mais une partie de la justice légale (où générale) ». Et voici la réponse : « Le mouvement est spécifié par le terme ^ers lequel il est dirigé (et non par le terme d'où il part) ; donc à la justice légale il appartient d'ordonner ce qui concerne les personnes privées ^ers le bien commun ; mais ordonner le bien commun par mode de distribution aux personnes privées, c'est faire acte de justice particulière. »

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Des lli('()Ion;ions contompomins, pour faire cadrer los lendiinoos des sociolof/iios avec les principes tradilionnels, sont contraints de dislinj^uer inadécpiatenient, par une extension plus larfjc, la justice socialfî de la

>^ justice générale ou légale. Le W Noldin ( oniprend, sous le nom de justice sociale, la justice générale et la justice distributive.

/ M. Tanquerey va plus loin encore ; pour lui, la justice sociale renferme non seulement la justice générale et la justice disirihutive, mais encore la justice vindicalive qu'il rattache aux trois espèces de justices énumérées par les anciens, générale ou légale, distributive et commutative. Sous prétexte d'acclimater une formule nouvelle, n'est-ce-pas, en réalité, jeter la confusion dans les classifications reçues ? Ou plutôt l'embarras évident qu'on éprouve à traduire la nouvelle formule en regard des précisions classiques n'est-il pas la meilleure preuve qu'elle comporte une réelle imprécision, préjudiciable à la doctrine catholique ?

Si un terme imprécis est toujours dangereux pour la saine doctrine, le danger est plus grand encore lorsque l'équivoque s'ajoute à l'imprécision. Or, le terme de justice <c sociale » est un terme rempli d'équivoques : par là, le sens qu'il recouvre peut facilement

ÏA QUESTION SOCIALE

confiner a l'ciTciir. Par définition, la justice est la vertu qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Il s'agit d'un dû strict : il faut donc entendre que la justice suppose toujours, chez le prochain, individus, classes ou communauté, un droit d'autorité ou de propriété d'après lequel il lui est loisible, le cas échéant, de revendiquer, nnême par la (force, son dû. A cette justice se rattachent ! uniquement les dettes légales. Mais la justice sociale ne se contente pas de si peu. C'est au nom de la justice sociale que fréquemment l'on accorde aux prolétaires un droit de revendication vis-à-vis de ce qu'ils n'ont aucun droit de revendiquer, parce qu'il ne s'agit, de la part de ceux qui possèdent, que de devoirs de charité et non de devoirs de justice. C'est au nom de la justice sociale qu'on exige de la propriété privée l'acquittement des devoirs de simple bienfaisance que seules l'honnêteté de la vertu et la conscience ont le droit de lui imposer. C'est au nom de la justice sociale que l'on affirme les droits de l'ouvrier au salaire familial, alors que le patron n'a souvent qu'une obligation de charité ou d'honnêteté naturelle (obligation grave, sans contredit, mais non exigible par la force de la loi) de l'accorder. C'est au nom de la justice sociale qu'on institue, en face des patrons et parfois contre eux, des œuvres d'organisation sociale qui doivent assurer le succès de toutes les revendications jugées

lir Li:b rui^'M'i > I u n>!.ij'.i V' * ?^

nécessaires p.ir rouviier liii-inAinc pour se donner, a lui et à sa fainillo, le bien-cHro tornporol aiupiel il pense avoir droit en juslic(% alors qii'en réalité ce bien-être temporel, si souhailahle ([iril soit craillc^iirs, ne peut être, en la plupart des cas, que le fruit de la charité.

En rappurlanl à la judlice frénérale ou légale les elîels sociaux de la charité, l'équivoque qui rend possible l'emploi du mot «justice », est écartée par les épilhètes « générale » ou « légale ». En parlant de justice « générale », on saisit immédiatement qu'il s'agit de la justice entendue dans le sens large du mot, c'est à-dire de la vertu générale à laquelle se rattache l'acquittement de toute dette, morale ou légale. En parlant de justice « légale » on comprend qu'il faut rapporter à l'obéissance aux lois, à toutes les lois, a la loi naturelle et à la loi divine aussi bien qu'à la loi humaine, l'accomplissement du devoir social et, par là, on exclut le sens trop restreint de rTobéissance à la loi purement civile. Mais le terme de justice « sociale » ne comporte pas ces précisions. Il semble même insinuer que la justice exprimée par Ja loi humaine, qu'impose l'autorité de l'Etat, commande l'accompiissement de tous les devoirs sociaux ; ce qui est, on l'a vu, absolument faux, les devoirs sociaux relevant aussi bien de la charité que de la justice proprement dite. Le terme de justice sociale semble donc assez

peu conforme à la règle formulée par Pie X : « Que les écrwains catholiques^ en soutenant la cause des prolétaires et des paui^res, se gardent d'employer un langage qui puisse inspirer au peuple de Vaversion pour les classes supérieures de la société : quils ne parlent pas de rei'endication ni de justice lorsqu'il s'agit de pure charité^, n

Ce terme nous paraît donc, saU^o nieliori judicio, devoir être rejeté. C'est le meilleur moyen de faire disparaître la regrettable confusion qu'il pourrait facilement créer entre les devoirs de justice qui, seuls, supposent un droit correspondant de revendication légitime, et les devoirs de charité qui ne relèvent que de la conscience et de Dieu.

^ Motu proprio du 18 décembre 1903, art. 19.

CIIMMTRK rX

Le rôle social de l'Église catholique.

A pliisiiMiis reprises, un a noté rinflnrnce considérable (|u'oxorcc l'Eglise cath()Iir|ne, ])ar le moyen de sa morale et de sa discipline, sur la bonne organisation de la société et, par voie de conséquence, sur sa prospérité et son bien-être matériel. Chose extraordinaire ! l'Eglise prêche le détachement des choses d'ici-bas, elle proclame avec Jésus- Christ que le royaume qu'elle cherche à réaliser n'est pas de ce monde, et cependant l'histoire, — et l'histoire de notre patrie en particulier, — est là pour attester que la religion chrétienne a été l'un des principes les plus efficaces de la civilisation, aussi bien matérielle que morale : elle tend au perfectionnement de l'homme et, par delà les individus, son action bienfaisante se répand sur la société tout entière.

Sur les ruines du monde païen, elle a fait surgir un ordre de choses nouveau : la femme que les passions brutales avaient reléguée au second plan, a reconquis sa place d'honneur au foyer domestique ; l'esclave, peu à peu émancipé, a pris conscience de sa personnalité et de sa dignité ; le chef de famille a

compris que des devoirs supérieurs s'imposaient à sa conscience, vis-à-vis de sa compagne, de ses enfants, de ses serviteurs. L'Empire romain s'écroule sous la poussée des barbares ; mais les barbares doivent se plier et se transformer eux-mêmes sous le joug bienfaisant de la loi du Christ. Travaillant dans le silence et la retraite, les moines défrichent les lieux incultes et appellent la vie dans les contrées naguère encore inhabitables ; près d'eux, les humbles et les faibles trouvent asile, assistance et protection. Pendans les siècles de fer, c'est l'Eglise qui sauve d'une destruction irréparable les trésors littéraires et les richesses artistiques de l'antiquité païenne et chrétienne. L'Eglise ne se désintéresse d'aucun progrès : sous son inspiration ou sa protection, les arts se réveillent, les écoles se multiplient, les premières inventions scientifiques sont mises à jour. Elle favorise l'affranchissement des communes et l'organisation corporative des artisans ; elle lutte contre l'esprit belliqueux et dévastateur des princes et, pour le plus grand bien des sujets, lui impose la trêve de Dieu ou de salutaires dérivatifs dans les guerres saintes. Relativement au progrès alors réalisable, le moyen-âge est un âge d'or : c'est l'âge où l'influence religieuse marque sur les peuples et les princes son emprise la plus forte. Les siècles qui suivent ont trouvé une organisation déjà stabilisée : les œuvres

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l)ionfaisanl(?s de TI^^Hiso, écol(\s, hôpitaux, fondations cliaritabl(»s, corporations, répondent sullisaninient aux besoins existants. On n(» cliorclu* phis (Taulres emplois aux richesses confiées a TlC^lisc, comme à la lueillcure distributrice des biens superlbis (his aux pauvres. Tout en demeurant, dans Tensemble, fidèles à leurs oblijralions charitables et socialciS, les titulaires des b^'^néfices ecclésiastiques ne savent pas toujours se préserver des abus. Les Ipjnace de Loyola, les Vincent de Paul, les Jean-Baptiste de la Salle, les Caniilh^ de Lellis, les Pierre Fourier ne trouvent pas partout des imitateurs. L'inquiétude jetée dans les esprits par la Renaissance, les dangers de révolte et de perversion crées par la Réforme, l'incrédulité répandue par la philosophie nouvelle imposaient peut-être des devoirs nouveaux, des œuvres sociales phis adaptées aux besoins des peuples. Le soufïle de la Révolution, issu de la frivolité, de l'hérésie et de l'impiété des siècles précédents, passe à peu près dans tous les pays et sème la ruine parmi les œuvres de l'Eglise. Mais la foi n'est pas morte. L'Eglise vit encore, toujours féconde. La tempête une fois apaisée, elle reprend, sous des formes nouvelles, son action bienfaisante. C'est le xix^ siècle, avec l'éclosion admirable des ordres religieux restaurés ou crées, destinés à renouveler sur place ou à porter au loin les bienfaits matériels et moraux de la civilisa-

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tien chrctienne ; avec les admirables conférences de saint Vincent de Paul, premier essai d'organisation sociale de la charité ; avec les écoles chrétiennes se multipliant au fur et à mesure que sont arrachées aux gouvernements les lois de liberté. Pour notre patrie, en particulier, l'Eglise atteste sa vitalité et sa bienfaisance par l'œuvre, éminemment catholique, des missions lointaines, qui, en même temps qu'elles répandent la connaissance et l'amour de Christ, relèvent partout le prestige et accroissent l'influence de la France ^.

Puis, les progrès de l'industrie s'afTirmant, ce sont toutes les œuvres sociales dont, au nom de l'Eglise elle-même, s'enorgueillit, à juste titre le Pape Léon XIII : « Poussés par la force de la vérité, ceux-là mêmes que leurs idées séparent des catholiques ont rendu à l'Eglise cet hommage qu'elle étend sa sollicitude à toutes les classes de l'échelle sociale, et surtout à celles qui se trouvent dans une condition malheureuse. Assez abondants ont été les fruits que les catholiques ont retirés de nos enseignements. Ils n'y ont

^ On ne saurait trop relire deux lettres admirables, où Léon XIII retrace l'œuvre chrétienne et sociale accomplie par les ordres religieux. La première est adressée aux supérieurs généraux des ordres el instituts religieux, 29 juin 1901 ; la seconde, à, M. le Président de la République française, pour revendiquer les droits catholiques, antérieure à l'autre (12 mai 1883), mais publiée, dans l'édition de la Bonne Presse^ à sa suite (t. VI, p. 234-240 ; 241-250).

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pas seulement puisé des eneuura^^emcnts et des forces pour continuer hîs bonnes œuvres déjà entreprises, mais ils leur ont encore emprunté la lumière (ju^ils désiraient et grâce à laquelle ils ont pu s'appliquer, avec plus d'assurance et de succès, à Tétude des (|uestions de ce genre... Sur le terrain de Taelion, le résultat a été que pour prendre plus à cœur les intérêts des prolétaires, surtout là où ils étaient particulièrement lésés, nombre de nouvelles initiatives se sont produites ou d'utiles améliorations se sont poursuivies, grâce à un esprit de suite constant. Signalons ces secours offerts aux ignorants sous le nom de secrétariats du peuple, les caisses rurales de crédits, les mutualités d'assistance ou de secours en cas de malheur, les associations d'ouvriers, et d'autres sociétés ou œuvres de bienfaisance du même genre. De la sorte, sous les auspices de l'Eglise, il s'est établi entre les catholiques une communauté d'action et une série d'œuvres destinées à venir en aide au peuple, exposé aux pièges et aux périls non moins souvent qu'à l'indigence et aux labeurs^.» Le fait de l'influence bienfaisante de l'Eglise s'impose donc. Il nous reste à chercher, dans la doctrine catholique, l'explication de ce fait. Dans la doctrine catholique, disons-nous : il s'agit, en effet, non de réfuter l'absurde calomnie de certains incrédules ^ Encyol. Grades de communia op. ciL^ p. 207.

La oufstion sociale

qui no voient, clans l'œuvre sociale de l'Eglise, qu'un moyen habile employé par le pouvoir spirituel pour accaparer la domination des peuples et s'imposer même aux gouvernements des nations ; mais de montrer que l'Eglise, en vertu même du but de sanctification des âmes qu'elle poursuit ici-bas, a reçu de son divin fondateur une véritable mission sociale, qu'elle s'efforce de remplir au mieux des intérêts, de tous les intérêts^ de ceux sur qui se répand les trésors de sa charité.

§ 1. — Le pouvoir direct et la mission sociale de l'Eglise.

Léon XIII, dans l'Encyclique Graines de communia s'élève avec force contre la prétention de ceux qui veulent ne voir en la question sociale qu'une simple question économique : (( Il est très vrai, au contraire, afTirmet-il, (\\ielle est aidant tout une question morale et religieuse et que, pour ce même motif, il faut surtout la résoudre d'après les règles de la morale et le jugennent de la religion. Admettons, en effet, que le salaire soit doublé, que la durée du travail soit réduite ; admettons même que les denrées soient à bas prix. Eh bien ! si l'ouvrier, selon l'usage, prête l'oreille à des doctrines et s'inspire d'exemples qui le poussent à s'affranchir du respect envers Dieu et à se livrer à la dépravation des mœurs, il est inévitable qu'il voie ses

ET LES PliliNCIPLS 1 llbOLOGIQUES 229

ressources et le> Iruil niLinc de ses travaux se dissiper. L'expérieiiee et la pralique rnoiitreiil (|uc, iiialj^ré la durée assez eourtc de leur travail et le prix assez élevé de leur salaire, la pluparl des ouvriers de mœurs corrompues et sans principes reiijrieux mènent une vie gênée et misérable. Isnievez aux âmes les sentiments que sème et cultive la sagesse chrétienne : eidevez-leur la prévoyance, la temj)('ianc(% la palienee et les autres bonnes hal)itudes naturelles, vains seront vos plus laborieux ellorts pour atteindre la prospérité. Tel est précisément le motif pour lequel nous n'avons jamais engagé les catholiques à entrer dans des associations destinées à améliorer le sort du peuple nia entreprendre des œuvres analogues, sans les avertir en même temps que ces institutions devaient avoir la religion pour inspiratrice, pour compagne et pour appui ^. » D'une part, la question sociale ne peut être réglée d'une façon harmonieuse et pacifique, si les ouvriers ne possèdent pas les qualités morales nécessaires au bon usage des biens temporels et que Léon XIII énumère : u prévoyance, tempérance, patience », auxquelles il faut adjoindre, et avant toute autre chose, le respect de la justice ; si les patrons et les riches ne s'inspirent pas, dans leurs relations avec les employés et la classe des prolétaires, des règles de l'équité. D'autre ' Op. cit., p. 214-215.

part, la solution des conflits économiques suppose l'intervention de la bienfaisance, de la « charité », de cette dilection mutuelle qui porte les hommes à se secourir entre eux, même dans les choses où ils ne se doivent rien en justice. Sous ces deux aspects, la paix sociale implique donc la mise en exercice des vertus que l'Eglise, en raison de sa mission surnaturelle, est précisément chargée de promouvoir parmi les hommes. Par là s'explique l'empressement qu'à tous les âges de son histoire, cette Eglise, continuatrice de l'œuvre du Christ, a mis à recommander, à favoriser, partout où le besoin s'en faisait sentir, les œuvres de bienfaisance et d'organisation sociales qui ne sont que l'épanouissement et le fruit des vertus chrétiennes, justice et charité, lesquelles résument toutes les autres vertus sociales.

A cet égard, l'influence et l'autorité de l'Eglise catholique ne connaissent aucune restriction. Bien que la paix sociale soit un bien de l'ordre temporel, les actes des vertus qui la conditionnent relèvent directement du pouvoir spirituel. Cette assertion présuppose un éclaircissement théologique que l'on a coutume d'apporter lorsqu'on étudie les rapports de l'Eglise et de la société civile, c'est-à-dire l'ordre des choses temporelles

I iiiN(:ii»i:s TiiKoi.OGiotT.*; 2')\

aux choses élonielles. Cet éclaircissement floctriiial a pour ohjrt la sauvegarde des principes généraux louchant les actes humains, la fin demirrc, la charité, forme de toutes les vertus, de ers principes cpii jamais jio doivent être diminués sous prétexte d'aiïranchir les biens temporels de la domination spirituelle.

Dans les actions humaines, il faut distinguer la fin de r action (finis operis) de la fin que se propose Valent (finis operantis). La fin de l'action existe indépendamment de l'intention de celui (|ui agit : elle est fixée par la nature même des choses et par les relations des causes à leurs effets naturels : cette finalité, considérée en elle-même, échappe à Tordre de la moralité. On bâtit pour construire un édifice ; on mange pour entretenir la vie ; on se récrée pour conserver les forces du corps. La fin de l'agent est le but moral que l'homme se propose en agissant : c'est le bien qui incline la volonté libre vers la détermination qu'elle prend. L'architecte bâtit une maison ; la construction de l'édifice est la fin de son action ; mais la fin qu'il se propose peut être le bénéfice qu'il doit retirer de l'entreprise. L'homme, en mangeant, peut avoir pour but le plaisir des sens ou l'accomplissement du devoir qu'impose la vertu de tempérance. Cette fin que se propose l'agent marque l'ordre de la moralité.

Or, dans l'ordre actuel de la Providence,

232 LA QUESTION ôULiALE

une action est moralement bonne lorsque l'agent la rapporte à la fm suprême à laquelle nos actes doivent être ordonnés. Cette fm dernière, c'est Dieu lui-même se communiquant à nous dans la béatitude ; Dieu, parfaitement glorifié par sa propre béatitude, dont la nôtre sera comme une émanation ; Dieu, aimé par dessus tout et en qui se reposera notre amour pleinement rassasié ; Dieu, intuitivement connu et à qui nous rapporterons tout notre bien-être, notre perfection, notre abondance, notre félicité. Dès ici-bas, les actes humains, quels qu'ils soient et quelle que soit la matière à laquelle ils s'appliquent, doivent être dirigés vers cette fin dernière surnaturelle. Nous leur imposons cet ordre lorsque, selon le précepte divin (Luc, x, 27), nous aimons Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toutes nos forces. Ordonner notre vie au service de Dieu et, par conséquent, diriger virtuellement vers Dieu toute notre activité, hormis le péché qui nous éloigne de Lui, c'est aimer Dieu de tout notre cœur. Soumettre notre intelligence à Dieu par la foi, c'est L'aimer de tout notre esprit. Rapporter toutes nos affections à l'amour divin, c'est L'aimer de toute notre âme. Ramener toute notre vie extérieure au principe de charité, c'est L'aimer de toutes nos forces.

Le commandement d'aimer Dieu parfaitement s'impose à nous. Par son côte négatif,

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