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CE QUE L'EGLISE DIT AUX PATRONS

L'Eglise s'adresse .aussi aux dirigeants, aux patrons et (Ile leur demande de travailler à l'amélioration du sort matériel et moral du monde ouvrier.

Elle leur dit (|ue la Providence, ayant destiné tous les liomniGs à vivre en société, a fait du genre humain une immense famille où ceux qui ont la supériorité de l'intelligence, des riche.' S"s et des emplois doivent tendre la main aux ignorants, aux pauvres et aux petits.

Elle Jeur rappelle que les conditions sociales sont et resteront nécessairement inéo,'ales, mais qu'elles doivent cependant se concilier et s'harmoniser par la pratique de la justice mutuelle et de la fraternité chrétienne et que, dans cet'C œu- \-re de solidarité il appartient à ceux qui sont en haut de vernir simplement vers ceux qui sont dn bas.

Elle leur dit que les riches sont pour le pauvre les économes responsables devant Dieu, que l'ouvrier est pour eu un frère, un coopérateur intelligent et libre qu'ils associent n leur œuvre et non un moteur animé auquel il faut demander la plus grande somme possihîe de travail, aux conditions les moins onéreuses.

Elle leur dit que le patron est un véritable père qui doit traiter ses ouvriers comme une seconde famille. Donc il se ])réoccu.])era d': ses intérêts matériels; il n'exigera pas iim .somiîie de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'âme, écrase le corps et en consume les forces jusciu'à ré])uisement.

Les patrons ont des ouvriers qui travaillent pour eux et qui les enrichissent. Qu'ils aient les profits des industrie.- «{u'ils ont créées, dans lesquelles ils déploient leur inteUigence vt dont ils subissent toutes les vicissitudes de gain et de perte, ee n'est que justice. Mais ils se trompent grandement s'il^ croient n'avoir aucun devoir à remplir vis-à-vis des ouvrier.^ (lu'ils emploient.

T.eur usin(^ constitue une famille dont ils sont le chef : ils doivent être pour leurs ouvriers ce que le père est pour srs enfants; ils doivent s'occuper de leur bien-être et d'^ le\u^ nvi-alité. C'est là une sujétion ])arfois assez lourde, mais ellest nécessaire. Malheur à eux et à la société dont ils formeni

partie s'ils veulent regarder et traiter le travail comme une marchandise soumise, comme toutes les autres, aux lois de Foft're et de la demande.

Ils sont trop nombreux dans notre siècle d'égoïsme, les p.'itrons qui traitent leurs ouvriers comme de simples machines à production dont il faut calculer la force et qu'il s'agit d'alimenter avec du pain au lieu de houille. Quand ils ont besoin d'ouvriers, ils en prennent; quand ils n'en ont plus besoin, ils les congédient, sans s'occuper de ce qu'ils deviendront. Pour des raisons plus que légères, ils baissent sans scrupule le taux des salaires, sans se soucier de la désolation qu ils vont répandre dans de pauvres familles; si la maladie couche sur le grabat un de leurs employés, ils ne s'informent même pas s'il est en proie à la misère, s'il souffre l'horrible supplice d'un père qui n'a pas une bouchée de pain à donner à ,-es enfants en pleurs, è sa femme au désespoir; ils n'ont ({u'un souci, celui de trouver un remplaçant qui pourra faire le même travail, pour un prix moindre, si c'est possible.

Cette conduite que ne rougissent pas de tenir quelques riches patrons n'est pas chrétienne. Elle pouvait s'expliquer quand les hommes étaient plongés dans les horreurs du paganisme; elle avait sa raison d'être au temps où les plus y,rands génies enseignaient que "le salaire n'est que le prix de la servitude" (Platon) ; ''que le travail de l'artisan est ignoble"; "que les ouvriers forment la lie de la cité" (Aristote) ; "que le peuple est une multitude composée d'esclaves, de scélérats et de pauvres" (Xénophon). Mais elle doit être honnie depuis que Dieu est devenu le fils du charpentier, de}>uis que l'ouvrier des astres a voulu être tout à la fois l'héritier du rabot de Joseph et du sceptre de David, depuis qu'il a voulu consentir à devenir homme de la boutique, depuis (ju'il a enseigné sa doctrine et régénéré le monde en précipitant l'humanité sur le chemin du devoir.

Nous savons maintenant que tous les hommes sont frères, qu'ils ont la même origine, la même fin; nous savons qu'ils ont tous "un Maître commun dans le ciel" (S. Paul

aux Kphésiens) ; nous savons que la richesse n'a pas été donnée ii l'homme pour se procurer plus facilement toutes les jouJs'^ances matérielles mais pour qu'il se constitue "le trésorier de Dieu sur la terre" (Tertullien) ; nous savons qu'il faut être comme le Christ qui ^'n'est pas venu pour être servi mais pour servir les autres" et qu'il faut fuire l'exemple de ces riches païens qui exerçaient sur leurs serviteurs une domination tyrannique et déraisonnable.

C'est cette doctrine que les patrons canadiens ne doivent jamais oublier s'ils veulent que la patrie échappe aux commotions qui troublent l'Europe. Qu'ils soient fermement convaincus qu'entre le patron et l'ouvrier il y a autre chose qu'une «impie question de salaire à vider : qu'ils accordent à leurs f^mployés la protection qu'ils leur doivent; ils rercvront en i-etour l'obéissance qui leur est due; qu'ils leur témoignent de l'intérêt, de l'affection, ils seront payés par la reconnaissai^ce; en un mot, qu'ils se montrent de vrais patrons, c'est-à--^.ire, dans le sens chrétien du mot, des pères ayant à cœur le bonheur de leurs ouvriers, ils verront la paix régner dans it^ar usine et ils goûteront le plaisir exquis que donnent la C(jnviction d'être aimés et l'accomplissement du fievoir.

Ils est difficile sans doute d'établir avec rigueur l'équitable mesure du salaire, mais il y a une règle qu'on ne peut coiitester: c'est que l'ouvrier laborieux, économe, rangé, doit pouvoir vi\Te, et faire vivre les siens décemment par son tra- Nail.

Dans la fixation de ce salaire, les patrons chrétiens et conscienceux non seulement seront justes — c'est là leur devoir rigoureux. — ils iront plus loin, ils songeront qu'ils ont affaire à des frères et ils ne les affligeront pas: "ne contristes fratrem tuura". Ils songeront qu'ils ont affaire à Jésus- Christ et que, s'ils exploitaient l'ouvrier parce que le chômage ou la concurrence le lui ont livré à merci, ce serait Jésus- Christ qu'ils exploiteraient. Alors ils seront non seulement justes; il? seront donnants et généreux.

L'Eglise supplie les patrons de favoriser l'établissement de caisses d'épargnes, de caisses de retraite, de sociétés de secours mutuel, nécessaires à l'ouvrier pour les temps de maladie, d'infirmités, de vieillesse et de chômage forcé.

Dans un des plus beaux tableaux de Raphaël, on voit Dieu le Père faisant jaillir la création du chaos et repoussant de son pied les ténèbres.

Que les classes élevées de notre société repoussent les ténèbres du peuple, qu'elles éclairent son intelligence, qu'elles contribuent à diriger sa volonté vers le bien, qu'elles s'emparent de son cœur et pour cela, qu'elles se rendent au désir de S. S. Léon XIII, qu'elles ne s'isolent pas des classes ouvrières, qu'elles fondent des associations où les divers éléments de la société seront en contact, des sociétés qui permettront à la classe dirigeante d'instruire le peuple et dans lesquelles le pauATe apprendra à connaître et à aimer le riche qui lui témoignera de l'intérêt et de l'affection.

Les relations qui existent actuellement entre le riche et le pauvre, entre le patron et l'ouvrier, sont trop froides. Le riche fait l'aumône, nous le concédons volontiers, nous l'affirmons avec plaisir, mais il ne connaît pas le chemin qui conduit à la demeure de celui qui souffre; il ne gravit jamais l'escalier qui conduit à la maison froide et nue de ceux qui n^ont que des haillons pour se couvrir et des pleurs pour se consoler; le patron est honnête, il paye fidèlement le prix convenu à ceux qui le servent, mais il croit trop souvent par là avoir rempli son devoir et n'avoir plus rien à faire.

Que le patron montre donc aux ouvriers que son ambition, à lui, est de leur faire du bien ; qu'il n'a reçu de Dieu la richesse, le talent, la force et le loisir que pour les eiiiployer au service de ceux qui souffrent; qu'il aime les pauvres non seulement de loin, en leur envoyant son secours par des mains étrangères, mais de près, en les visitant, en travaillant personnellement, avec zèle et désintéressement, à l'amélioration de leur sort.

Que le patron, que le riche, rétablisse lui-même l'équilibre social par une abdication volontaire de sa grandeur entre les mains du Christ pauvre. Chaque jour, chaque semaine du moins, las de la charge d'avoir à eommander les hommes, qu'il se dérobe pour une heure à un pouvoir im- ])ortun, qu'il gravisse l'escalier croulant de quelque mansarde et là, assis au foyer de quelque misérable, au chevet de (juolque infirme, qu'il appellera son frère, qu'il se montre vraiment chrétien dans cet abaissement, en ss rapprochant de la grandeur humiliée du Maître qui, étant Dieu, s'est ncanmoins anéanti jusqu'à se faire esclave et mourir comm? tel.

Quel noble conseil donnait un jour un grand édu^atcuià ceux dont il avait la direction: '^Ayez, leur disait-il, un ])auvre à vous; visitez-le souvent et là, lorsque vous serez s?u! avec lui, mettez-vous à ses pieds comme aux pieds de Jésu- Christ, demandez-lui la permission de baiser ses haillons, d<' baiser même ses infirmités, ses plaies, si vous en avez le courage."

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