UN FRERE ILLUSTRE
Je suppose que vous ayez un frère illustre par ses vertus, par ses talents ou sans qu'on sache pourquoi, comme beaucoup d'autres.
Ce frère s'appelle François Tartempion.
Vous vous nommez Alfred ou Edgar Tartempion.
Vous vous présentez ou Ton vous présente dans une maison.
On annonce : « Monsieur Tartempion. » A ce nom européen de Tartempion, tout le monde se retourne, le quadrille commencé s'arrête, un beau danseur manque son cavalier seul.
On murmure le nom de Tartempion.
— Ah ! Tartempion ! Comment, c'est Tartempion ? Ah ! Tartempion vient ici !
Les femmes jettent un regard de côté dans une glace.
Mais un monsieur dit :
— Ce n*est pas là Tartempion, je le connais beaucoup, j'ai dîné avec lui avant-hier.
— On a cependant annoncé M. Tartempion.
— Oui, mais c'est son frère.
— Ce n'est rien, c'est son frère.
— Ah ! ce n'est que son frère !
Et tout le monde est déjà mal disposé pour vous. Il semble que vous les avez attrapés. Ils vous siffleraient volontiers.
Le public est irrité comme celui d'un théâtre de province sur les portes duquel on avait affiché :
La Dame blanche, opéra en cinq actes ^ paroles de M. Scribcy musique de Boïeldieu,
On entre en foule. On lève le rideau. Un acteur s'avance et dit :
« Que les cors se fassent entendre ! Chez les montagnards écossais, on donne volontiers rhospiialité. »
Un peu après, un autre personnage dit :
€ C'est réellement un état fort agréable que l'état militaire. »
— Ah çà ! dit un spectateur qui avait entendu la pièce à Paris, il y avait là des couplets :
Ah ! quel plaisir, Ah I quel plaisir d'être soldat !
La remarque circule, on siffle, on crie, on hurle, on demande le régisseur. Le régisseur s'avance, fait ses trois saints, et dit :
— Que veulent ces messieurs?
— La musique !
— Pardon, vous n'avez pas lu l'affiche ; elle porte ceci , en caraclères un peu fins, il est vrai : Un dialogue vif et spirituel remplacera la musique^ qui nuit à l'action,,»
Le public du salon où vous entrez est trompé : il croyait avoir un personnage illustre, et ce n'est que son nom, ce n'est que vous,
Je ne comprends pas qu'il y ait des gens qui osent s'appeler Napoléon.
Un peu décontenancé d'abord, vous vous remettez bientôt. Vous invitez une femme à danser ; vous dansez de votre mieux. Elle vous dit :
— Votre frère ne danse pas, n'est-ce pas ?
— Non, madame.
— J'en étais sûre; les hommes supérieurs n'aiment pas la danse.
La contrariété vous anime, vous êtes plus spirituel que d'ordinaire, vous trouvez des mots heureux, vous les dites sans trop rire vous-même, vous croyez vous être réhabilité ; la maîtresse de la maison vous dit :
— Ah ! monsieur, monsieur votre frère a bien de l'esprit. Il n'a donc pas pu venir?
— Non, madame.
— Je comprends, ses moments sont précieux, il n*a pas voulu s*ennuyer ici.
— Eh bien, et moi? pensez-vous; et mes moments, ils ne sont donc pas précieux ? Ce qui ennuierait mon frère est donc trop bon peur moi ?
Vous prenez un fiacre, le cocher vous rançonne ; vous raisonnez, il vous bat. Vous prenez son numéro, et le citez devant un commissaire. Le commissaire demande le nom du plaignant :
— Tartempion.
— Ah ! ah ! le grand Tartempion ! donnezvous la peine...
Et il avance un siège.
— Non, monsieur, son frère,
— Ah ! très-bien.
Et il retire son siège. Le cocher réclame cinq francs.
— Monsieur, je ne serais pas venu ici pour cinq francs, mais il faut cependant punir ces gens-là; c'est cinq francs qu'il veut me voler...
— Ah ! monsieur, dit le commissaire, pour cinq francs, vous ne voudrez pas compromettre le beau nom que vous portez ; donnez cinq francs et n'en parlons plus.
Un matin , votre frère daigne arriver chez vous.
— Ah ! te voilà.
— Oui, monsieur.
— Ah ! monsieur... Qu'est-ce qu*ii va?
— 11 y a que vous me déshonorez..
— Moi?
— Oui, vous... Vous avez accompagné au théâtre une femme...
— Parbleu! oui, c'est ma maîtresse.
— On vous a vu.
— Je ne me cachais pas ; elle est charmante.
— On a dit et répété votre nom, mon nom. ~Ah!
— Croyez-vous que cela me soit agréable ?
— Mais, mon frère, cela me Test beaucoup, à moi.
— Ne plaisantons pas. Quand on est porteur d'un nom honorable, il faut l'honorer; il ne faut plus qu'on vous voie avec cette femme.
— Tu es fou ! C'est ma maîtresse, elle est charmante, je l'aime.
— Alors, vous m'obUgerez de ne plus venir chez moi.
Un autre jour, votre frère revient.
— Eh bien, j'en apprends de belles. Vous allez prendre une boutique!
— Ma foi, mon frère, c'est ma seule ressource; la famille a tout dépensé pour toi, personne ne m*a aidé, je veux essayer de i*indusirie.
— Fi!
— Fi plutôt de la misère et de la faim! Si ta veux me donner de l'argent, je ne me ferai pas boutiquier.
— Je n*en ai pas.
— Alors, laisse-moi en gagner, ou plutôt aide-moi ; si tu veux, en me recommandant à M***, tu peux faire presque ma fortune.
— Du tout, je n'avouerai pas que j*ai un frère, un frère qui porte mon nom, un frère boutiquier, fi !
Ce nom, ce terrible nom, illustré quelquefois par un faquin adroit et intrigant, c'est pour vous la robe de Nessus; ou plutôt c'est comme un habit qu*un ami vous aurait prêté ; l'ami est derrière vous qui vous dit à chaque instani :
— Prends garde, tu vas verser du punch sur
ton habit. Ne lève donc pas les bras comme cela, tu vas faire craquer les entournures de l'habit. Je t'avais dit de ne pas le boutonner, tu vas déformer mon habit. Ne mets donc pas la main dedans, pour te poser à la Chateaubriand, tu vas m'arracher un bouton. N'oublie pas de prendre une voiture ; il pleut, tu gâterais mon habit.
Vous finissez par dire à l'ami :
— Eh bien, reprends ton habit.
De même, un matin, vous dites à votre illustre frère :
— 0 mon illustre frère, tu m'ennuies considérablement avec ton nom de Tartempion ; tu seras désormais le seul Tartempion, tu porteras uniquement ce nom devenu trop grand et trop lourd pour moi ; je ne m'appelle plus Tartempion, je puis faire ce que je veux ; je m'appelle Tartempioux ; — l'X me rend la liberté et le bonheur, et de nous sortiront deux races distinctes : les Tartempion, dont tu seras l'origine,
et les Tartempioux, dont je serai la souche ; et si, dans cinq mille ans d'ici, ces deux races, devenues ennemies, s'entre-déchirent; si nos neveux, oubliant qu'ils sont cousins, s'avisent de se manger à des sauces variées, sur toi seul retombera le crime; vade retro^ Tartempion ! Tartempioux n'a plus rien de commun avec toi.