DE L'AGRICULTURE
Un bruit qui courait sourdement a fini par faire explosion, et on s'est dit :
— Il paraît que l'agriculture est malade.
j) Que peut avoir l'agriculture ?
!» Vite un médecin, dix médecins, cent médecins !
i> Faisons une consultation, une enquête sur la maladie de Tagriculture.
Et les médecins sont arrivés, et les médecins ont parlé.
— Il y a la maladie de la vigne, dit le premier médecin, un Bourguignon, on s'est trompé jusqu'ici sur cette maladie. Je l'attribue aux rhynchites; c'est un coléoptère de l'ordre des coléoptères tétramères^ de la famille des curculionides orthocères et de la division des attelabides^ — jolie bête du reste, — mais qui naît au moment du. développement des bourgeons, et s'empresse de les dévorer.
— Ce n'est rien que cela, dit un autre médecin du Midi ; mais parlez-moi du dacus oleœ qui attaque nos oliviers, genre de diptères^ division des brachycères, familles des athérieèreSy tribu des muscides, sous-tribu des téphrites.
— Téphrites ! s'écrie un autre, je nie que le dacus appartienne à cette sous-tribu. — Où sont ses ailes bigarrées.^ — Comment pouvez-vous placer le dacus oleœ près des téphrites avec son front nu et ses longues antennes ?
— S'il s'en éloigne par ces deux points, dit le premier, vous ne pouvez nier qu'il ne s'en rap-
proche par les nervures des ailes et par Voviducte des femelles.
— Et Valucile^ dit un troisième, Valucite des grains? Voulez- vous une jolie description de Valucite ?
« Lépidoptère du genre hypsolophe, a la langue distincte , les ailes supérieures trèsinclinées, — palpes labiaux avancés... »
— Allons, donc, voilà un bel ennemi ! Parlezmoi de la calandre du riz, — curculio orizœ, et de celle du blé, — curculio granaria.
— Granariïis, vous voulez dire.
— Olivier dit granaria,
— Mais Linné dit granarius; d'ailleurs, granarius ou granaria, peu importe ; la calandre a été calomniée, je veux réhabiliter la calandre; loin d*être un ennemi, c'est un gibier. Les naturels de la Guyane la font griller, et c'est un mets très-délicat.
— Réhabilitez-vous aussi le cecidomya des-
tructor , qui nous a été apporté avec le blé d'Amérique.
— On ne se préoccupe pas assez de l'azote, s'écrie l'un.
— Je me moque pas mal de l'azote avec l'acide humique, réplique un autre.
Hélas ! mes bons messieurs, fumez avec du fumier, et laissez ces pauvres insectes tranquilles. La vigne et l'olivier et le froment ont été créés aussi bien pour les rhynchiteSy pour le dacus oleœ et pour Vahtcite que pour l'homme, et peut-être les docteurs de ces espèces traitentils l'homme d'animal parasite qui nuit à leur récolte.
Je vais, moi, vous dire quel est le véritable ennemi de l'agriculture, et, comme vous, j'en emprunte la description à la science :
Type des vertébrés.
Classe des mammifères.
Ordre des frimâtes.
Monodelphe.
Onguiculé, — c'est-à-dire ayant Textrémité supérieure de la dernière phalange armée d'un ongle.
Tête arrondie plus développée dans sa partie cérébrale que dans sa région faciale, articulée avec les vertèbres du cou par sa base.
Tronc élargi aux épaules et au bassin ; — membres dissemblables : les antérieurs plus courts, impropres à la translation du corps.
Station verticale.
Dents : deux paires d'incisives, une paire de canines, cinq paires de molaires.
Genre homo, -^
En un mot, l'ennemi de l'agriculture, c'est rhomme, c'est l'homme se disant civilisé et progressif, c'est l'homme imprévoyant, inconstant, mobile et vaniteux que nous sommes.
La maladie réelle de l'agriculture, c'est la tendance de la société actuelle.
Peut-être cette tendance est-elle fatale, mais
du moins ceux qui ont la prétention de diriger,
de conduire cette société devraient-ils la soutenir et non la pousser du côté où elle penche; et c'est ce qu'ils ne font pas ; ce que nous allons démontrer.
On a ouvert une enquête, je crois avoir à ce sujet quelque chose à dire, et je le dis.
Concevoir une idée utile et la garder en soi, c'est, pour emprunter ma comparaison à mon métier de jardinier et à l'agriculture, c'est ressembler au nuage chargé d'eau qui passe sur nos têtes sans arroser la terre altérée et poudreuse.
Le chevalier Temple, après avoir pris une part très-active aux affaires de son pays, se retira, dégoûté de la politique et ennuyé des hommes, dans sa terre de Moore-Park, n'ayant pas atteint soixante ans. — Il y vécut encore une vingtaine d'années, jusqu'en 1678, je crois, à se rappeler et à juger ce qu'il avait vu.
Voici à peu près, si ma mémoire est fidèle, ce qu'il pensait de la société civilisée
« Ce doit être une pyramide, la forme la plus solide et la plus durable, comme celles d'Egypte Font prouvé; de cette pyramide, la base doit être naturellement en proportion de la hauteur, sinon, elle croulera.
» La première assise de la base doit se composer de ce qui est le plus indispensable, la seconde de ce qui est le plus utile, la troisième de ce qui l'est un peu moins, le quatrième de ce qui est agréable, etc., toujours en diminuant de largeur et finissant au sommet par une seule pierre qui est quelque chose comme un président, un roi constitutionnel ou tout autre, qui n*est ni indispensable ni très-agréable, mais qui occupe une place que l'on n'ait pas à se disputer; un chapeau sur un trône.
» La première assise, la plus large, celle qui peut se passer de toutes les autres et de laquelle aucune ne peut se passer, doit se composer des agriculteurs ; sans cela, vous n'auriez que le rêvo d'une pyramide bâtie en l'air.
ï La seconde, des arts utiles ; puis graduellementon arriverait aux arts agréables. Très-haute mais très-étroite serait l'assise de la poésie.
2> En un mot, l'abondance s'appuierait, en montant et en se rétrécissant, sur le nécessaire, et le superflu sur l'abondance.
» Si, par accident ou par mauvaise direction, les assises diverses de la pyramide s*insurgent et changent de place, vous en modifiez la forme et vous en compromettez la solidité.
2) En diminuant les assises d'en bas pour augmenter les assises supérieures, vous arriverez à une sorte de tour qui ressemblerait bien à celle de Babel, puis graduellement à une pyramide inverse, tenue peut-être pour quelque temps en équilibre, mais tournant à tous les vents, penchant sous tous les orages, et enfin, par un léger tremblement de terre et par son poids mal distribué, croulant un jour et ne laissant plus qu'un amas de débris. »
Nous en sommes déjà à la tour, et nous
nous occupons de constituer la pyramide inverse.' Nous en sommes si bien à la tour, qu'il ne manque déjà pas de gens pour crier que la tour est un progrès sur la pyramide.
Les anciens maîtres de la société, les rois, les prêtres et leurs associés féodaux, l'avaient bien comprise, cette nécessité d'une large base à cette pyramide dont ils s'étaient faits le sommet par les moyens que vous savez, et ils attachaient le paysan à la glèbe par la force, — comme un mulet qu'on fait tourner à un manège hydraulique, — et ils maintenaient soigneusement les peuples dans l'ignorance, comme on couvre les yeux de ce mulet pour qu'il croie marcher et ne s'aperçoive pas qu'il tourne, et ne vienne pas à regimber.
Mais il arriva un jour où les trouvères, les poètes, les écrivains, lassés de tourner ainsi en rond dans le cercle où on les renfermait de la galanterie et des traditions mythologiques, soulevèrent leur bandeau et prirent pour sujets de
leurs méditations et de leurs travaux l'histoire, la philosophie, la vérité et la raison. Ils racontèrent les crimes des conquérants, les sottises féroces des tyrans ; ils parlèrent des droits de rhomme, ils chantèrent la liberté, et cette grande littérature du xvm^ siècle vint racheter les peuples de Tesclavage.
Malheureusement, nous avons été rachetés de . l'esclavage comme les. théologiens disent que nous avons été rachetés du péché, et le règne de la raison est retardé par les intéressés comme le règne de Dieu par le diable.
Mais ceci n'est pas le sujet de mon discours d'aujourd'hui, auquel je reviens.
Ce qui est clairement acquis, c'est l** qu'il faut que la terre soit cultivée; c'est 2» que personne n'a le droit et que personne n'a plus le pouvoir d'attacher le paysan à la glèbe.
Il faut donc que la société fasse en sorte qu'il s'y attache lui-même volontairement.
Or, pour cela, il faudrait que ce métier, qui
est physiquement le plus pénible de tous, fût le plus rétribué et le plus honoré.
L'agriculture devrait être traitée comme la terre , dont on tire tout et à laquelle tout retourne.
Est-ce cela que fait la société actuelle ?
Elle fait précisément le contraire.
La société actuelle fait tout pour enlever à Tagriculture et à la terre :
L'argent, — les esprits, — les bras.
C'est la division naturelle de mon sujet, que je vais traiter le plus brièvement possible.
1° L'argent:
Que rapporte l'argent confié à l'agriculture? un et demi, quelquefois deux, bien rarement trois pour cent.
Déjà l'argent prêté à l'industrie, au commerce, donnait des produits très-supérieurs; il en est de même de l'argent employé à la construction des maisons, grâce à l'énormité tou-
jours croissante des loyers et de l'intérêt du plâtre et des moellons.
Ce n*était pas assez ; de notre temps, on a inventé « les affaires »>, c'est-à-dire — des gageures, — des jeux aléatoires, quand toutefois les cartes ne sont pas biseautées; — on a supprimé la loterie et les jeux publics, c'està-dire qu'on leur a enlevé leurs chances décevantes et leurs rêves vertigineux , pour les donner « aux affaires ».
Les emprunts des États présentent à l'argent du public les appâts d'un intérêt presque usuraire, et, de plus, lui donnent des chances de gros lots, de quaternes et de quines.
Depuis qu'il n'y a plus la loterie et les jeux dans certaines boutiques, on trouve la loterie et le jeu partout, cpmme on a rempli Paris de courtisanes en les chassant du Palais-Royal.
De telle façon que mettre son argent dans l'agriculture, ce ne serait pas le prêter, ce serait abandonner la différence qui existe entre deux
pour cent et douze, quinze pour cent que donnent les bâtisses et certaines affaires; bien plus, ce serait donner les chances aléatoires sans limites qu'elles promettent.
Or, que tout le monde fasse ce sacrifice, ce serait possible; mais que quelques-uns seulement l'accomplissent, il n'y faut pas songer.
Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur ce point, où je pourrais bientôt montrer une grande ignorance dans les détails. Il suffît que j'aie raison sur le fond. Tout tend, dans les mœurs actuelles, à détourner l'argent de l'agriculture.
Passons au second point , sur lequel je suis un peu plus fort.
Que fait la société actuelle pour honorer l'agriculture? Je terminais, il y a quelques années, une petite pièce en vers (n'ayez pas peur, je ne m'en rappelle pas tout à fait deux) par ces mots :
Du beau nom de paysan,
Dans leurs villes de boue ils ont fait une injure.
En effet, les gens qui piétinent dans la boue se croient très-supérieurs à ceux qui retournent la terre. Il y a quelques jours, une servante à laquelle j'ordonnais de porter quelque chose sur la tête, selon l'usage du pays, refusa net pour ne pas gâter son bonnet, et me dit :
— Me prenez-vous pour une paysanne?
— Malheureuse ! m*écriai-je, tu valais cent fois mieux quand tu étais une paysanne n'obéissant qu'à Dieu et à ta mère que maintenant que tu t'es faite esclave volontaire des caprices et des besoins les plus sordides de ceux qui te payent !
Moi-même , ne sais-je pas combien je suis tombé bas dans l'opinion du plus grand nombre en me faisant paysan et jardinier.
Quelques-uns affectent de ne pas prendre au sérieux ce métier où je suis cependant, par les gens compétents, compté et accepté entre les habiles. Mais il est des gens qui me voient sans cesse .travailler de mes mains. Oh! ceux-là...
je vais vous dire ce que je suis pour eux.
J'ai depuis quelques mois une servante qui met un jardinier, un homme « qui travaille à la terre », infmiment au-dessous, par exemple, du fruitier qui a une boutique en ville et qui achète au jardinier ses légumes à trop bon marché pour les revendre trop cher au consommateur.
Quand elle m'annonce « un monsieur » ou € une dame », il est facile de voir à son air, d'entendre à son accent qu'elle m'avertit que je vais voir quelqu'un qui m'est très-supérieur, et pour lequel je ferai bien de prendre une attitude humble et respectueuse.
Il est quelques visites, entre autres, desquelles elle ressent un étonnement vague et un peu inquiet. Ainsi, un jour qu'elle m'annonça M. le procureur impérial et M. le juge d'instruction ; elle était fort émue et penchait assez à me croire peut-être coupable, mais, en tout cas, soupçonné de quelque horrible crime sur lequel « la justice informait ».
Elle voit venir assez souvent et quelquefois manger la soupe avec moi un de mes vieux amis, S. ., un artiste célèbre. Dans une ou deux de ses visites, il accompagnait madame la duchesse L. F..., son élève et notre amie à tous deux ; une fois, il la précéda à travers le jardin et m'annonça qu'elle arrivait. Ma servante en a tiré la conséquence que voici :
— Que peut-être, auprès d'une duchesse, un homme qui vient dîner chez un jardinier et qu'on y reçoit sans cérémonie? Ça ne peut pas être grand'chose.
Aussi, l'autre jour, le voyant entrer, elle me dit:
— Monsieur, est-ce que le courrier de madame la duchesse dîne ici ?
— Probablement, lui répondis-je froidement. Mais je profite de cette occasion pour vous avertir d'une chose : celui-ci n'est pas difficile et je le traite sans façon, mais le valet de pied m'a fait espérer qu'il viendrait un de ces jours.
et c'est une autre affaire ; ce jour-là, il faudra un peu de soin, c'est un gourmet, et il aime les plats sucrés.
— Monsieur, dit-elle, je ferai de mon mieux, et j'espère qu'il sera content.
/*ai entendu un ministre, à un comice agricole, débuter ainsi : « Bons habitants des campagnes, votre profession, sans avoir l'éclat de la profession des armes..., j> et continuer sur ce ton, pendant trois quarts d'heure, à dire le contraire de ce qu'il eût été raisonnable de dire.
J'aurais bien ri, si je n'avais pas été indigné.
Il s'est créé depuis vingt-cinq ans une grande quantité de sociétés agricoles, horticoles, etc.,
mais quels sont ceux qui en tirent les titres, les décorations, les influences? Des bourgeois plus ou moins astucieux qui s'en font un marchepied. Ce n'est que de loin en loin, et par excep- * tion, que Ton voit une décoration ou une récompense tomber sur un paysan.
Ajoutez à cela l'instruction faussée dès son origine qui se glisse dans les campagnes.
Je m'explique.
On ne saurait trop louer et trop imiter les citoyens qui arrivent, par des efforts et des sacrifices, à rendre l'instruction gratuite comme nous le voyons déjà dans quelques départements.
LTîomme qui ne sait pas lire, écrire et compter est un être infirme et digne de pitié, qui entre dans la vie avec tous les désavantages et toutes les mauvaises chances de l'infirmité,
La loi qui oblige le père à nourrir ses enfants pourrait sans injustice s'étendre à l'instruction primaire.
Mais rinstruction doit avoir pour but d'amé-
liorer et d'élever la condition de celui qui la reçoit, et non de le faire toujours sortir de cette condition ; sans quoi, le pays entier, dans un temps auquel nous touchons, se ruera sur un certain petit nombre de professions qui passent pour élevées, et nous arriverons bien vite à la pyramide inverse et à la ruine de la société.
L'instruction donnée aux agriculteurs doit avoir pour but de faire, des agriculteurs instruits, des notaires et des médecins. Or, il arrive deux choses, dont l'une n'est que momentanée : lé paysan qui sait lire, écrire et compter est encore une exception ; la même chose peut se dire, mais moins généralement, de l'ouvTier.
Le plus souvent, s'il regarde autour de lui, il voit que son père, sa mère, sa sœur, ses oncles, ses camarades sont restés sans instruction; il se compare, s'enorgueillit, se gonfle et se croit un personnage dont n'est plus digne lu profession de cultivateur ou celle d'ouvrier.
L'autre inconvénient est celui-ci :
Le père, et cela pourrait durer plus longtemps, choisit entre ses enfants. S'il en a un plus intelligent que les autres, il lui fera donner quelque instruction; mais, pour qu'il soit prêtre ou huissier (à la campagne, on aspire 1'^ de huissier en signe de respect et d'admiration). C'est le plus béte qu'il garde pour en faire un agriculteur.
Dans une société bien organisée, les professions devraient n'être que diverses, sans être hiérarchiquement séparées. Un agriculteur instruit devrait être réputé Tégal, comme il l'est en effet, du médecin instruit, de l'homme d'État instruit; le jardinier habile est et devrait être réputé supérieur à l'écrivain médiocre.
Je n'ai jamais rencontré un homme trop savant pour être agriculteur, et j'en vois en foule qui ne le sont pas assez.
Les études du paysan peuvent être, de toutes les études, les plus variées, les plus intéressantes et les plus profondes. L'histoire naturelle, qu'il
lui importe tant de savoir, est si diverse, que la plupart des savants de profession n'osent en étudier qu'une partie, une division, en toute leur vie : tel savant se consacre aux mammifères, tel autre à la minéralogie, tel autre aux insectes, et encore le plus souvent il n'osera aborder qu'une classe, les lépidoptères ou les hémiptères. Et comme le paysan est admirablement placé pour cette belle étude ! comme il peut faire des pas plus sûrs que les agriculteurs en chambre, ou les savants qui élèvent des poissons dans des cuvettes au Collège de France !
De ceux-ci nous allons avoir à parler tout à l'heure.
Voici comment je rêve l'égalité : non être tous la même chosf , mais tendre tous au même degré d'excellftR..<;e dans des situations et des professions diverses, et obtenir les mêmes avantages et la même considération en proportion du talent et du travail de chacun.
Pourquoi le paysan qui sait lire ne lirait-il pas
dans l'acception large et élevée de ce niot?
Les soirées d'hiver sont longues. Il y a des pluies et des gelées qui suspendent les travaux; pourquoi la famille entière ne chanterait-elle pas autre chose que de sottes complaintes sur trois airs toujours les mêmes? Pourquoi même dans la chaumière du paysan aisé n*y aurait-il pas un petit piano, non pas pour que la fille devienne actrice ou grande dame, mais pour qu'il y ait dans « la maison » tout le charme possible?
Mais il n*en est pas ainsi, et le paysan, même sachant lire, ne lit pas, et la paysanne ne chante que des cantiques ou d*îs complaintes également ridicules.
Pourquoi ? Je vais voub te dire, et, pour cela, il faut revenir aux savants, h leurs cuvettes et au Collège de France.
A Huningue, grâce à l'initiative de deux pécheurs, au Collège de France, dans une foule de cuvettes, grâce à l'intervention de deux savants qui ont, sans s*en vanter, pris toute la
théorie de la pisciculture à Lacépède et la pratique aux deux pécheurs d'Huningue, on a fait éclore depuis, quelques années, des milliards de poissons.
Nos rivières et nos étangs en sont-ils devenus plus fertiles? En aucune façon.
C'est que, ces poissons éclos, on les jette au hasard dans les rivières et d^ns les étangs, sans se préoccuper de savoir s'ils y trouveront les insectes, les herbes ou les autres poissons qui doivent leur servir de nourriture.
Eh bien, c'est ainsi que l'on jette, à même la société, tous les ans, des bacheliers nouvellement éclos, — à peu près dans les mêmes cuvettes, c'est-à-dire au Collège de France et sur les bancs de l'Université, — sans savoir si ces bacheliers trouveront de quoi manger dans le métier où on les jette.
C'est ainsi qu'on enseigne à lire au peuple, sans se préoccuper de ce qu'il trouvera à lire. Il suffit de voir ce qui se publie à bon marché et
s'imprime à grand nombre, pour résoudre la question et dire si c'est là une nourriture suffisante, saine, facile à digérer et utile à s'assimiler. Quand le gouvernement semble, par moments, se préoccuper de la presse (je ne parle pas seulement des journaux, mais de tout ce qui s'imprime), c'est dans un intérêt presque exclusivement de police, à l'unique et restreint point de vue de garantir d'attaques et d'examen les actes du pouvoir actuel, et de ceux qui en sont momentanément les agents ; soins qui ont pour résultat de ne laisser offrir au gros appétit de ces lecteurs tout neufs que des mets sans suc et sans saveur. Quelques-uns s'en contentent, et leur cervelle reste maigre et débile; quelques autres, écœurés, cherchent une nouriture fortement épicée, et leur cervelle s'enflamme.
Faute d'un vin généreux, on passe de l'eau fade à l'absinthe corrosive.
Nous avons dit comment la société actuelle enlève les capitaux aux campagnes et à l'agriculture ; comment, au moyen des affaires, des opérations industrielles, des spéculations sur les bâtisses, des emprunts nationaux et étrangers, de l'aléatoire et du jeu, elle pratique un drainage qui soutire impitoyablement l'argent et laisse la terre aride et infertile.
Sully disait, à propos de l'agriculture : « Abaissez le taux de la rente et l'argent retournera à la terre. »
Nous avons dit aussi comment les esprits, par divers mirages, sont attirés ailleurs qu'aux champs.
Nous allons maintenant parler de l'influence
qu'exerce Paris, et qu'exercent toutes les villes qui, entraînées par l'exemple de Paris, poussées peut-être aussi par une volonté opiniâtre , s'agrandissent, s'embellissent, et se font capitales au milieu d'un certain centre.
Puis nous aurons pour le moment tout dit sur ce sujet, et nous nous occuperons d'une autre question.
Le nouveau Paris m'est inconnu. — Je n*ai pas vu Paris depuis i852. — Je sais par ouïdire qu'il a été complété , transformé , aussi renouvelé que Londres après l'incendie allumé par le hasard en 1666, que Rome après l'incendie allumé par Néron, cet artiste excessif qui voulait, disait-il, ne plus voir des quartiers sales et mal bâtis.
Tout ce que je lis, tout ce que j'entends est d'accord pour parler d'embellissements merveilleux d'agrandissements splendides : moimême, dans un récent écrit, j'ai dû louer les jardins plantés au centre des divers quartiers
de la ville, et j'en ait fait de mon petit mieux ressortir les avantages au point de vue de l'hygiène et de la morale.
Je suis donc un peu faible à l'égard des embellissements de Paris, et je ne me permettrai que quelques objections ayant moins pour but d'argumenter contre ces splendeurs que de montrer le danger de l'imitation où se jettent toutes les préfectures et les sous-préfectures de France.
Faisons cependant cette question :
Est-ce bien à la splendeur de ses édifices, à la largeur de ses rues, à l'étendue de son territoire, au luxe de ses habitants que Paris a du depuis tant de siècles sa prééminence sur toutes les villes du monde ?
Lorsque l'empereur Julien, alors proconsul dans les Gaules, écrivait : « Je passerai l'hiver dans ma chère Lutèce, » Paris était renferme dans une petite ile située au milieu de la Seinei
cinq cents toises de long sur cent quarante dans
sa plus grande largeur.
Lorsque Clovis écrivait, Tan 500 de Tère chrétienne : « Paris est une reine brillante pardessus toutes les villes (regina micans omnes super urbes) ; » Paris était encore la chère Lutèce de Julien, — augmentée de huit cents pas sur cents cinq sur la rive droite de la Seine.
Et lorsque Montaigne disait : « Je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil ; elle a mon cœur dès mon enfance et m'en est advenu comme des choses excellentes ; plus j*ai veu depuis d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur mon affection... Je l'aime plus en son estre seul que rechargée de pompe estrangière. Je l'aime tendrement jusques à ses verrues et à ses taches ; je ne suis François que par cette grande cité... La gloire de la France est l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos
divisions ! Entière et unie, je la trouve deffendue de toute autre violence... et ne crains pour elle qu'elle-nnesme... »
Et lorsque d'Aubigné fait dire à Fœneste : € Qui n'est pas en Paris n*est pas au monde ; » ce n'était pas alors par le luxe, par la propreté, par l'étendue, par la salubrité que Paris se recommandait. 11 faut voir comme deux cents ans plus tard s'en plaignait Voltaire, qui réclame infatigablement une partie des embellissements exécutés depuis.
Et quand madame de Staël exilée exprimait son chagrin, elle regrettait de Paris le ruisseau et la boue de la rue du Bac. Et j'ai lu quelque part ces jours-ci : « La boue de Paris sent bon pour le vrai Parisien. »
Donc, en poussant les changements physiques de Paris à un certain excès, n*est-il pas à craindre qu'on ne lui fasse perdre ce qui faisait sa splendeur morale, et que Paris, ayant été si longtemps, avec ses verrues et ses taches, le
salon du monde, en devienne le bazar, le cabaret et le lupanar,- ce que je n'ai pas pour le moment l'intention d'examiner et de pousser plus loin? J'accepte donc, jusqu'à nouvel ordre, sous bénéfice d'inventaire, les agrandissements etles embellissements de Paris.
Mais il faut reconnaître que, de même que sous certains arbres, dans toute la largeur de leur ombre et jusqu'à une grande distance circulaire où s'étendent leurs racines, la terre épuisée ne produit rien, — il se fait autour d'une capitale une zone où on ne voit croître ni fleurir la simplicité et les vertus champêtres. On pourrait couvrir plusieurs feuillets des compensations que Paris offre à cet état des choses : il n'en est pas ainsi des autres villes de province qui à l'envi s'agrandissent, s'embellissent et surtout s'endettent, pour lutter sinon dé splendeurs avec la capitale, du moins de magnificences essoufflées entre préfectures et sous-préfectures.
Voici ce qui arrive dans une ville jusque-là modeste, qui veut à son tour s'agrandir, s'embellir, et « obéir au progrès ». D'abord quelques habiles qui ont prévu et sournoisement provoqué le mouvement, ont acquis préalablement des terrains sans valeur; — ils ont des intelligences peut-être dans le conseil municipal. Ils revendent avec de gros bénéfices les terrains sur lesquels on va bâtir un hôtel de ville, une mairie, une prison, une église, un théâtre, ou sur lesquels on décrète la plantation d'un square, etc.
Ils étaient hier de modestes bourgeois, les voici aujourd'hui de riches capitalistes. On ne porte pas envie à un chêne qui a mis cent ans à étendre ses racines et ses branches,» et que l'on n'a pas connu gland, et on ne cherche pas à l'imiter : bien plus dangereux, bien plus contagieux est l'exemple de ces champignons qui ont crû dans une nuit, et que l'on voit le matin là où il n'y avait rien la veille.
Tout le monde se met à vendre, à acheter, à
revendre des terrains. La valeur n'est plus basée sur un produit réel, mais sur des rêves. Tous ceux qui achètent follement et qui trouvent de plus fous qu'eux à qui revendre, s'enrichissent. Il n'y aura de ruinés que ceux à qui les terrains resteront entre les mains. Tel gagne en une heure, en achetant et en revendant quelques ares de terre, plus que la même terre cultivée ne lui eut rapporté en vingt ans de travaux assidus.
On bâtit : les maçons, les menuisiers, les serruriers établis depuis longues années dans la ville ne suffisent plus; on se les dispute; le prix de la main-d'œuvre s'élève ; on tire de la campagne, on enlève à l'agriculture des manœuvres, des ouvriers supplémentaires alléchés par le prix d'un travail moins pénible et mieux payé. Tout paysan qui vient travailler à la ville représente un producteur de moins et trois consommateurs de plus. Dans la chaumière, il se nourrissait de pain bis, de soupe et de légumes,
— le dimanche, de choux au lard, — d'une pièce de viande rôtie aux grandes fêtes, — du petit vin récolté dans sa vigne.
Mais, à la ville, on mange au cabaret; tout est plus cher, tout est moins sain, tout est frelaic.
— Tiens, qu'est-ce que mange donc le contremaître ?
— Des huîtres.
— Est-ce que c'est bon ?
— Il paraît que oui.
— Il faut que j'en goûte.
— Ça se mange en buvant du vin blanc.
— Va pour le vin blanc !
Et le dimanche, quand on était aux champs, une partie de boules autour du village, quelquefois un bal rustique où Ton dansait avec la fille que l'on devait épouser l'année suivante. On aurait bien fait rire si on s'était déguisé en monsieur. On était réputé galant si on apportait la première branche d'aubépine ou de
âl8 LA QUEUE D»OR
chèvrefeuille sauvage dont la fille se parait avec orgueil.
Mais, transplantée à la ville, la fille est servante; elle se pare avec les vieilles robes de sa maîtresse. Elle ne regarde plus l'aubépine fleurie, qui est un peu haut, et que Pierre, qui est grand, qui n'a pas peur de se piquer, lui cueillerait.
Non, elle regarde, aux vitres des marchands de nouveautés, des étoffes, des bonnets, des châles, des chapeaux. Pierre ne peut plus lui cueillir cela : ce n'est plus aux épines, c'est aux galères qu'il s'exposerait. — La fille est au pillage ; les vitres du marchand, c'est le miroir aux alouettes ; il y a là de vieux chasseurs qui les prennent à moitié rôties par le gaz et le feu du désir.
Cependant, les terrains étant devenus si chers, la main-d'œuvre ayant tellement augmenté, les maisons son construites, les loyers sont doublés.
La production de la campagne a diminué, la
consommation de la ville a augmenté; les denrées subissent un grand renchérissement, et puis il y a un théâtre, une église coquette; la femme et la fille veulent des toilettes.
Le revenu de la petite métairie qui faisait vivre honorablement une famille ne suffît plus pour le loyer et l'habillement; la table, autrefois respectée en province, devient l'accessoire et presque le superflu ; il faut vendre la métairie et acheter de l'emprunt mexicain, de la rente de n'importe où, c'est-à-dire qu'il faut jouer, puisque le travail ne nourrit plus la famille, et ce jeu la nourrit — tant qu'on gagne. Essayons de gagner; au besoin, trichons un peu.
Le paysan devenu ouvrier, devenu « monsieur » ; la paysanne devenue servante, devenue « demoiselle » ou pis, retournent quelquefois i la campngne. Dans leur famille, ils se mon^ trent dédaigneux avec leurs parents; leurs camarades, d'abord blessés, ne tardent pas à les imiter; les filles rêvent de quitter le costume
pittoresque du « pays » pour adopter les modes plus ou moins grotesques et indécentes de la ville. Les garçons sont honteux de leur veste et aspirent à la redingote. — Mais les travaux des champs ne donnent pas assez d'argent, il faut se faire manœuvre, servante; il faut quitter la terre.
Le luxe, dit-on, nourrit les pauvres ! Là où le luxe nourrit cent pauvres, il en crée mille ; il endurcit le cœur en même temps qu'il amollit le corps.
Le moins mauvais effet que produit l'aspect et le contact du luxe sur la pauvreté est de la rendre plus triste, plus acre et plus haineuse.
« Ceux qui se vouent à l'agriculture, dit Caton l'Ancien, n'ourdissent pas de projets dangereux... Leurs bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux. >
Plus d'un siècle plus tard, la république romaine était morte, César précédait Auguste, — qui allait être suivi de Tibère, de Caligula, de
Claude, de Néron, — lorsque Varron, le plus savant des Romains, s'écriait : « Aujourd'hui, presque tous nos chefs de famille, laissant la faux et la charrue, sont rentrés à la ville et aiment mieux fatiguer leurs mains à applaudir les baladins du cirque et du théâtre qu'à cultiver et à récolter les dons de la terre ; aussi pour manger et pour boire, nous tirons à prix d'argent le blé d'Afrique et de Sardaigne et le vin de Cos et de Chio. Nos ancêtres avaient arrangé les affaires politiques, les affaires du gouvernement et de la ville de façon à ne s'en occuper qu'un jour sur sept; les autres étaient consacrés à la culture de leurs terres : ils étaient plus honnêtement riches et mieux portants. j>
0 Les assemblées, dit Columelle, ne se tenaient que les jours de marché (nundinœ), c'est-àdire chaque neuvième jour ; les hommes les plus éminents, ajoute-t-il, habitaient alors la
campagne et ne venaient à la ville que lorsqu'on avait besoin d'eux. »
Revenons à Varron :
« Ce n'était pas sans raison, dit-il, que nos ancêtres reportaient assidûment la population de la ville dans les campagnes. Rome, en rendant et en conservant ses citoyens à l'agriculture assurait sa subsistance pendant la paix et sa sécurité pendant la guerre. »
On a en France aujourd'hui une tendance contraire : on enlève à l'agriculture l'argent, les bras et les âmes, et on se dit : a Comment se fait-il que l'agriculture soit malade? » Je demanderai : « Comment se fait-il qu'elle ne soii pas morte? »
Si vous voulez la sauver, il faut changer bien des choses.
Il faut partir de ce principe que proclamait le grand Frédéric :
« Il n'y a de vraies richesses que celles que la terre produit. >
« Que l'humanité, disait Bacon, se fortifie et s'arme de tous les autres arts contre la première malédiction, la stérilité de la terre. »
Thomas Morus dit dans son Utopie :
« Ces peuples ont une profession commune à tous les habitants des deux sexes. Personne n'en est exempt. C'est Tagriculture... Le sceptre du roi dans les cérémonies est une poignée de blé. »
Chin-Nong, disent les livres chinois, fît la première charrue et composa la chanson que les laboureurs chantent encore aujourd'hui.
Pourquoi les rois, d'ordinaire, ne se piquentils que d'être de grands guerriers, c'est-à-dire d'être heureux à la guerre. Bonheur qui consiste à avoir fait tuer un peu plus d'hommes au delà de certain fleuve ou de certaine montagne qu'il n'en est mort en deçà.
Pourquoi, s'il naît un enfant dans une de ces familles qui croient pouvoir laisser des couronnes en héritage , dirige-t-on toutes ses
aptitudes à Tapprentissage de Thomicide ? S'il en naît deux, le premier s'exercera nécessairement à la guerre sur terre, le second se consacrera à cet art qui consiste à porter dans des boîtes flottantes le massacre et l'incendie au delà des mers.
Sous le règne de Louis-Philippe, alors que la France amassait dans une longue paix une grande partie de ce qu'elle dépense aujourd'hui dans tous les genres, lorsque nous avions sous les yeux cette brillante pléiade de jeunes princes honnêtes, vaillants et intelligents, je leur reprochais dans les Guêpes de se faire tous soldats.
Il est triste d'avoir à donner l'exemple de Caligula, qui nomma un de ses cousins qu'il avait adopté « prince de la jeunesse », le jour même qu'il lui fit prendre la robe virile. — Pourquoi ne pas nommer l'un des jeunes princes, disais-je,princederagriculture?unautrs,prince des écoles et des lettres ? un autre, prince des arts ? ce qui n'en aurait empêché aucun de se montrer, comme du reste ils l'ont fait, avec une
bravoure reconnue aux premiers rangs de l'armée, le jour où la défense ou l'honneur de la France eussent rendu une guerre nécessaire.
Les rois de France ont épousé tous les surnoms : le Chevelu et le Chauve, le Bref et le Long, le Gros et le Gras, le Sage, le Simple, l'Insensé, le Bon, le Hutin et l'Affable ; le Juste, qui laissa faire quelques-unes des plus sanglantes injustices de l'histoire ; le Bien-Aimé, qui perdit par ses vices la monarchie française ; le Bel, le Victorieux, le Hardi et le Débonnaire, le Jeune, le Faux-Monnayeur , le Bègue, le Grand, — on sait ce que ça coûte ! — le Fainéant, le Lion, le Désiré, qui ne put rentrer en France par deux fois qu'à la suite des armées étrangères, etc.
Il ne reste plus que trois ou quatre titres à prendre : le Laboureur, le Philosophe, le Libéral, le Boulanger ; ils ne seraient pas les moins honorés par la postérité.
Pour me résumer, l'agriculture est malade parce que la société actuelle la tue.
Parce qu'on est arrivé à prendre l'argent pour la richesse elle-même, tandis qu'il n'en devrait être que le signe pour faciliter les échanges.
Parce que tout s'efforce de faire produire à l'argent un intérêt aléatoire et usuraire qui leur fait dédaigner l'agriculture.
Parce que l'agriculture, le premier des arts, ne mène ni à la fortune ni à la considération, et qu'il ne reste à la charrue que des sortes da bêtes de somme auxquelles il est impossible d'aller ailleurs, parce qu'un jeune homme bien élevé qui annoncerait à sa famille qu'il veut se faire agriculteur exciterait le sentiment d'effroi qu'il eût causé, il y a cinquante ans, en avouant qu'il faisait des vers, effroi qui n'existe plus aujourd'hui que l'on gagne beaucoup d'argent en faisant certaines cantates, certains romans, certaines pièces de théâtre.
Il y eut un certain roi de Phrygie qui avait
rendu je ne sais quel^rvice à Bacchus ; ce dieu se montra plus reconnaissant que le Dieu de chrétiens pour Louis XIV, qui lui reprochait amèrement d'avoir oublié ce que lui, le roi, avait fait pour lui, en lui offrant en holocauste une partie de son peuple massacré sous prétexte de religion. Le roi de Phrygie obtint sur sa demande le pouvoir de changer en or tout ce qu'il toucherait.
Un jour, dans son palais d'or, il se mit sur son trône d'or, devant sa table d*or, chargée de vaisselle d'or, on lui servit du pain d*or, des perdrix d'or, on lui versa du vin d'or liquide. Il s'enorgueillit pendant quelques minutes; puis il eut faim et soif, et demanda autre chose. Le maître d'hôtel hésitant à répondre, le roi lui donna un soufflet qui le changea en statue d'or, de sorte qu'il ne répondit pas du tout.
Est-ce pour cela, est-ce pour avoir offensé un autre dieu qu'il survint à ce roi une infirmité grave?
Toujours est-il que , peu de temps après , comme il n'y avait pas alors une grande liberté de la presse ni de la langue, — et comme cependant il faut que tout se sache, on entendit : des roseaux qui, agités par le vent, murmuraient : « Midas , le roi Midas a des oreilles d'àne ! »
Cette fable prouve que... cest l'histoire de de la société actuelle, et moi... je suis l'humble roseau.
Je n*ai pas la mémoire des visages ; cette sorte d'infirmité m'a joué, dans ma vie, les plus mauvais tours.
Un jour, me trouvant à Paris, je vois un homme traverser la rue, venir à moi les deux mains tendues, en s'écriant :
— Enfin, je te rencontre !
Cette figure ne me rappelait personne, m'était totalement inconnue... Cependant, ces deux mains restaient tendues. Vous, mon lecteur, vous eussiez dit : « Pardon, monsieur, vous êtes
abusé par une ressemblance; » mais, moi qui me défie de ma mémoire en ce genre, je me dis : » Je vais le reconnaître aux premiers mots ; il serait blessant de demander son nom à un homme qui vous aborde d'un air si joyeusement amical, d'un air presque tendre... » Je livre mes deux mains , il les serre , je serre les siennes.
Cependant, mon hésitation ne lui avait pas tout à fait échappé. Aussi, d'un ton imperceptiblement plus froid, il continua, mais en supprimant le tutoiement :
— On m'avait bien dit, mon cher ami, que vous étiez à Paris.
Je crus tenir le fil.
— Et, repris-je avec empressement, qui vous a dit cela? — Naturellement, pensais-je, il va me nommer quelque ami à lui ou à moi, et, du nom de celui-là, je remonterai au sien.
— Oh! dit-il, c'est quelqu'un que vous ne connaissez pas, il n'est pas des nôtres, c'est
€ un bourgeois », et lui-même ne vous connaît que parce qu'on vous a montré à lui dans la rue. Mais je vous retiens là ; où allez- vous ?
— Je passe la barrière (il y avait encore une barrière en ce temps-là, au haut de la rue des Martyrs), je vais à la recherche de quelqu'un...
— Si ce n*est pas quelqu'une^ me dit-il en riant, il ne sera pas indiscret de vous accompagner?
— Nullement, repris-je en riant bêtement à mon tour.
Il passe son bras sous le mien, et nous cheminons ensemble, moi cherchant des questions habiles pour le faire s'expliquer.
— Et que faites-vous maintenant?
— Ma foi , après de longs débats, j'ai fini par obéir et par suivre la carrière que mon père avait toujours rêvée pour moi. Mon goût, vous vous le rappelez, me portait d'un autre côté ; mais... aurais-je réussi ? tandis que, sur la ligne indiquée par la famille, je n'avais qu'à monter en
wagon, et à me laisser glisser sur les rails... à côté de mon père d'abord, et ensuite à sa place.
— Ah ! très-bien.
— Oui, aujourd'hui, j'en suis enchanté.
— Et êtes-vous en... famille?
— Ah ! pour cela..., j'ai suivi mon idée j'ai épousé celle que j'aimais déjà alors..., vous savez...
— Ah!... très-bien... Une charmante personne !
— - Charmante, non... mais une physionomie intelligente et agréable, et des qualités si sérieuses.
— En effet, une bonne femme de ménage est certes préférable à ces demoiselles qui...
— C'est précisément la seule qualité qui lui manque, mais faute d*exercice... Comme nous sommes restés chez les grands-parents... ma bonne femme de mère n'a pas abdiqué le sceptre du ménage, et vous vous rappelez avec quelle majesté elle le tenait?
— Oh oui !
Et je joignis mon rire à son rire. Puis je m'arrêtai devant une porte, et lui dis :
— Voici où je vais.
— Puisque le hasard nous a fait nous rencontrer, me dit-il, il faut nous revoir quelquefois. Êles-vous pour longtemps à Paris?
— Quelques jours seulement.
— Oià demeurez-vous ?
— Dans un tout petit logement, un pied-àterre que j'ai gardé rue de la Tour-d'Auvergne.
— Ah ! au no 15 ?
— Oui... Et vous?
— Oh ! moi, toujours au même endroit.
— Très-bien !
— Il faut que vous me promettiez de venir sans façon diner avec nous.
— Avec plaisir, mais je crains bien que mes affaires...
— Des affaires... vous?... vous croyez donc que je vous prends pour un autre... Mais, écou-
tez, faisons mieux... En avez-vous pour longtemps-là dedans ?
— Non, cinq minutes,
— Je vous attends, nous redescendrons le faubourg ensemble.
J'entre. Je trouve les gens que je cherchais, je leur parle et je redescends, un peu attristé et très-contrarié de retrouver mon ami inconnu à la porte. Il me reprend le bras et nous retournons du côté de la ville.
— Allons, me dit-il, je vois avec plaisir que je m'étais trompé.
— En quoi ?
— J'avais trouvé votre accueil un peu froid... Mais non, vous êtes toujours le même... c'est votre façon d*être ainsi... Je reprends le tutoiement. Tu veux bien?
— Parbleu !
— Ah çà, une idée ! Il est six heures et il fait faim... Si nous dînions ensemble dans le premier restaurant venu ?
Je commençais à me piquer au jeu, le logogriphe m'agaçait. Je résolus d'en avoir le cœur net. D'ailleurs, mon inconnu avait l'air d'un homme excellent, naturel, franc, ouvert, bien élevé. Je répondis :
— Eh bien , cherchons.
Et nous voilà tous les deux regardant chacun d*nn côté du faubourg, et consultant les enseignes; puis, quand on tombait sur une enseigne de cabaret, on l'examinait et on faisait une moue dédaigneuse, puis onallait plus loin.
— Eh bien? me dit-il.
— Mais je ne vois rien de convenable.
— Ni moi, dit-il. Tu me diras que nous pourrions aller jusqu'à Paris, mais il y a une demiheure de chemin pour le moins... et pas une voiture par ici...
Encore quelques pas, et il s'arrêta.
— Yeux-tu que je te dise la vérité ? Sans compter qu'elle pourra peut-être nous servir à tous les deux. C'est que je pose odieusement
en ce moment. Je fais le dégoûté, le renchéri, le beau monsieur. Je fais une grimace et des pffeu de dédain en passant devant ces cabarets, parce que tu m'as Tair d'en faire autant et que je ne veux pas paraître moins beau monsieur que toi. Mais il s'exhale de ces cabarets une odeur d'excellent fricot, et toi, tu poses aussi. Si tu n'es pas plus changé que moi, nous ferions bien d'entrer dans le premier que nous allons voir.
— Tu as raison, je posais aussi; mais tu avais l'air si délicat, si...
— Qui peut te faire croire que je suis si changé que ça?... Tiens, en voici un, — entrons.
Nous entrons, en effet.
On nous installe sous une sorte de tonnelle. Mon ami commande du veau et de la salade, une gibelotte de lapin.
— Tu te rappelles, me dit-il, ce qui était convenu pour la gibelotte.
— Pour la gibelotte ?
— Oui. Ainsi, gare à l'amende! — ^ A propos, garçon ! garçon ! avez-vous du fromage de Brie?
— Oui, monsieur.
— Alors, vous en mettrez pour quatre... Tu aimes toujours le fromage de Brie?
— Oui, certainement...
Et, comme cette conversation était épineuse et fatigante, je voulus la rompre par une anecdote qui me permettrait un peu de repos.
— A propos de fromage de Brie, lui dis-je, voici ce qui m'est arrivé i*été dernier. Parmi les étrangers qui passèrent l'été au Havre et vinrent me voir dans mon village...
— Sainte-Adresse?
— Oui.. . Était un jeune ménage russe. Le mari était venu chez moi avec une lettre d'un de mes amis de Paris... Il était un matin resté à déjeuner avec moi. Un autre jour, nous avions soupe, après une partie de pêche, dans une cabane au bord de la mer; plusieurs fois, il m'avait dit :
» — Est-ce que vous ne viendrez pas un jourdiner avec nous?
D J'avais toujours répondu :
» — Gomment donc ! mais avec plaisir !
» — Je vous assure, me disait-il, que vous ne serez pas fâché de connaître ma femme, c'est le meilleur camarade que j'aie jamais rencontré,
» Mais, tout en disant oui, j'avais toujours éludé. Un matin, il arrive :
* — Vous savez que vous chagrinez tout à fait ma femme et moi?...
» — Comment cela, mon cher prince?
> — En refusant de venir dîner avec nous.
» — Vraiment ? Alors , allons tout de suite dîner chez vous.
» — Il est un peu matin... sept heures ! Mais, sérieusement, si vous voulez enfin nous faire ce plaisir, soyez à notre hôtel à sept heures ce soir. Vous avez douze heures devant vous pour vous décider à remplacer votre vareuse par votre veste de pilote, à moins que vous ne préfériez garder la vareuse. Ma femme en serait enchantée. Moi, je vous quitte, je vais prévenir de notre bonne fortune un jeune ménage de nos parents et de nos amis... Nous ne serons que nous cinq, à moins qu'il ne vous plaise d'amener quelqu'un...
» J'arrive en effet un peu avant sept heures. On me présente à la princesse, très-aimable, très-jolie, très-jeune et très-gaie personne.
Les autres invités arrivent ; nous causons un peu froidement, comme des gens qui ne se connaissent pas... et qui ont faim.
— Comme tu causais avec moi, quand nous nous sommes rencontrés, interrompit mon ami inconnu; et nous avons faim. — Garçon! Garçon !
— Monsieur!
— Et la gibelotte?
— Dans un instant, monsieur.
— Je reprends mon récit... Il était sept heures, puis sept heures un quart, puis sept heures et demie, puis huit heures moins un quart. Le prince avait sonné quatre fois, en disant à chaque fois :
» — Et ce dîner?...
» — Dans un instant, prince.
y> Il sonna cette fois de telle façon, que le cordon de la sonnette lui resta dans la main.
» Le domestique arriva en courant, et, sans attendre la question, dit entrant :
ï> — On sert; à l'instant même, vous pourrez
VOUS mettre à table ; c'est que la soupière n'était pas libre.
T> ~ Comment ?
2> — Oui, elle était chez ces autres étrangers qui demeurent au n<» 7.
D — Quoi ! vous n'avez qu'une soupière ?
> — Il y en avait trois, mais ces étrangers, l'autre jour, à la suite d'un grand dîner, ont jeté la nappe et tout ce qui était dessus.
» La princesse prend mon bras, nous passons dans la salle à manger et nous nous mettons à table.
» — Je crains bien, dit le prince, de vous avoir attiré dans un guet-apens. Nous ne mangeons pas ici d'ordinaire, nous allons à la table d'hôte de Frascati ; mais nous avons pensé qu'il serait plus intime et plus amusant de manger ici. Et ces gens m'avaient afflrmé que nous serions trèsbien servis chez eux. — A propos, me dit-il, qu'aviez-vous donc de si large à la main quand
vous êtes entré ?
Ui LA QUEUE D'OR
3> — Une trouvaille que j'ai faite en traversant le marché; j'ai vu un fromage rare ici, un fromage cher aux Parisiens, un fromage de Brie, et je l'ai acheté.
» — En effet, c'est un excellent fromage... Et vous l'avez apporté?
* — En êtes- vous fâché ?
j> — Non, certes ; mais ce potage ?
» Il sonne, il appelle...
— C'est comme moi, interrompt encore mon ami... Je vais faire du bruit... — Garçon, garçon ! et cette gibelotte ?
— Oh! dis-je, il a plu cette nuit, les toits sont glissants, ils ne peuvent peut-être pas attraper le lapin.
— A l'amende! à l'amende! s'écrie mon inconnu. Je t'avais pourtant averti. — Garçon, une bouteille de vin d'extra, du meilleur, du plus cher, sur le compte particulier de monsieur.
— Du vin cacheté, monsieur?
— Tout ce qu'il y a de plus cacheté... Ah!
MES BONS DINERS t43
mon gaillard, tu n'as pas de mémoire, tu t'avises, malgré la convention, de faire allusion au chat à propos de gibelotte... Toi qu'on n'y prenait jamais !
A ce moment, il me prit un mouvement de désespoir.
— Non , m*écriai-je, je n'ai pas de mémoire, et je vais t'en donner un exemple terrible. Voilà une heure que nous sommes ensemble, que nous nous tutoyons...
-- Eh bien ?
— Eh bien , je ne sais absolument pas qui tu es... Je ne vous connais pas.
Non, je n'essayerai pas de peindre le fou rire auquel se livra l'inconnu. Il trépignait, il suffoquait, il était cramoisi.
Enfin, quand il put parler, il se nomma.
C'était, en effet, un camarade de collège avec lequel nos relations s'étaient continuées à plusieurs intervalles, depuis. Mais il avait laissé pousser sa barbe, il avait engraissé, et puis, comme je l'ai avoué en commençant, je n'ai pas la mémoire des visages.
Son fou rire m'avait gagné. Quand nous fûmes un peu calmés, le garçon vint nous dire piteusement :
— Messieurs, je suis désolé, je m'étais trompé, il n'y a plus de gibelotte!
Nous étions si bien en train de rire, que cette triste nouvelle excita une seconde crise. On nous aurait dit que Paris était détruit, que nous aurions ri la même chose.
Le garçon, qui s'attendait à être horriblement bousculé, se mit à rire avec nous; les verres en tremblaient sur la table et semblaient rire aussi.
— Eh bien, lui dis-je, servez le veau.
— Ah ! le veau, dit-il, c'est que... on est allé en chercher, on n*est pas revenu.
Nous nous regardons cette fois d'un air inquiet.
— Eh bien, servez du fromage de Brie.
— C'est notre faute, nous avons passé dédaigneusement devant des cabarets qui embaumaient le fricot, et nous sommes entrés dans celui-ci qui rappelle le radeau de la Méduse,
Mon ami était sorti de la salle et rentré dix minutes après, il me trouva mangeant du fromage de Brie et du pain.
— Arrête ! me dit-il, nous allons avoir un excellent diner, parce que, moi, j'ai de la mémoire : j'ai trouvé un chaircuitier et j'ai commandé deux livres de ces côlelelles à la sance^ qu'on ne fait en aucun lieu du monde comme à Paris; ces côtelettes à la sauce , dont les chaircuitiers de Paris ont le secret et que les cuisiniers les plus célèbres ne savent pas faire ; ces côtelettes à la sauce , dont tu parles dans
ton roman de Geneviève, — « avec trop de cornichons » — qu'apportent dans l'atelier « un chaircuitier d'abord, puis un rechai rcuitier ». A ce moment, on apporte les côtelettes;* notre faim apaisée, Paul me dit :
— Si tu finissais ton histoire?
— Elle est finie, dis-je; du moins, je la mettais en action et je la répétais quand tu es entré.
2> La soupière se trouvant enfin libre, on servit un potage si mauvais, qu'on fit enlever les assiettes pleines et qu'on rendit la liberté à la soupière.
2> -• -Si nous goûtions mon fromage? dis-je.
» Sur l'ordre du prince, on apporte le fromage de Brie , qui fut trouvé exquis et l'était en effet.
» Nos amis Russes avaient de très-bon vin.
2> On apporta le poisson, le poisson n'était r pas frais.
» — Rapportez le fromage! m'écriai-je.
» Et nous nous remîmes à manger du fromage.
On l'enleva quand parut le rôti ; le rôti était dur et brûlé...
— » Rapportez le fromage! cria le prince à son tour.
» Au rôti succéda un plat de légumes accommodés avec du beurre fort. On décida que le fromage siégerait en permanence sur la table. En un mot, le dîner... — pour moi, ce ne serait rien ! mais, pour ces quatre millionnaires, se composer entièrement de mon fromage de Brie, arrosé, il est vrai, de vin de Bordeaux et de vin de Champagne excellent ! — eh bien, ce dîner, ils déclarèrent, avec moi, que c'était le dîner le plus gai et conséquemment le meilleur qu'ils eussent fait de leur vie.
» Le dîner fini, on fit du thé, de ce thé jaune que les Russes reçoivent par les caravanes et qui n'a pas passé la mer. On apporta des pipes turques avec un tabac d'Orient parfumé. Nos Russes avaient beaucoup d'esprit.
> Les femmes chantèrent : Tune des deux avait
une très-belle voix, l'autre une voix, agréable; et notre dîner, sans nourriture, se prolongea jusqu'à la moitié de la nuit au milieu de la plus expansive gaieté, et l'un de nous résuma la chose en disant :
» — Faites donc un dîner comme cela, si on avait eu à manger!
— Le nôtre , aujourd'hui , reprit Paul , n'a pas été non plus très-mélancolique jusqu'ici.
— Pour moi, le dîner le plus charmant que j'aie fait se composait de six sous de pommes de terre frites, et il a eu sur ma vie entière la plus heureuse influence.
— Le meilleur qu'ait fait... Stéphen, repris-je, est un dîner où il ne mangea pas du tout ; mais les suites n'en ont pas été si heureuses que celles du tien. Raconte-moi le dîner des pommes de terre frites.
— Non, raconte-moi d'abord celui où...
Stéphen dîna si bien en ne mangeant pas.
^- Non... après toi.
Paul tira de sa poche une poignée de pièces de monnaie, et, me présentant sa main fermée, me dit :
— Pair ou non ?
— Pair.
— Tu as perdu ; donc tu payes, donc tu racontes le diner où... Stéphen ne mangera pas.
— Stéphen, exilé par M. Muller, cherchait une position qui lui permit de venir lui offrir de partager sa vie. L'éducation dite libérale de ce temps-là consistait dans l'étude des deux seules langues qui ne se parlent pas. Les résultatâ brillants en apparence les jours de distribution de prix du collège, où il était chargé de couronnes et recevait des baisers du grand maître de l'Uni-
versité, ne lui ouvraient que peu de carrières, et, en attendant de meilleures chances, il tâchait de revendre un peu de latin et de grec, et donnait des leçons tout en faisant son poëme épique et sa tragédie. Une circonstance lui donnait de la force et du courage; de temps en temps, il voyait Madeleine ; plus rarement, il échangeait une lettre avec elle; les moyens d'obtenir ces bonheurs avaient besoin d'être renouvelés souvent.
» En ce moment, le père Muller avait pris quelques actions dans un théâtre de la banlieue de Paris, et le plus clair de l'intérêt de son argent était une loge une fois par semaine, le vendredi. Stéphen se rendait de son côté au théâtre, se plaçait en face de Madeleine, et, tout en évitant d'être vu par M. Muller, — ce qui était facile pour deux causes : sa myopie et son attention scrupuleuse à ce qui se passait sur la scène ; il s'enivrait pendant toute la soirée de la vue de la femme adorée; puis, à la fin du spectacle,
placé dans l'ombre, derrière la loge, il réussissait presque toujours à lui glisser et à recevoir une lettre.
» Mais, à donner des leçons, Stéphen gagnait fort peu d'argent, et le théâtre était une dépense. Tous les jours, il dînait dans une pension où il donnait des répétitions ; — mais le théâtre était loin, et, le vendredi, il devait dîner à ses dépens. C'était quelque chose de curieux que ces dîners, surtout vers la fin du mois, surtout quand il avait fallu renouveler la paire de gants, si précieusement serrés à la sortie du théâtre, si soigneusement nettoyés avec la gomme élastique, — en même temps qu'il repassait à l'encre les bords rougis du chapeau et les coutures blanchies de rhabit.
» Au moment où se place le dîner en question, il avait, depuis quelques semaines, trouvé une sorte de jardin où, moyennant quelques sous, on lui donnait un morceau de pain et quelques prunes ; et il avait compté et supputé qu'il pour-
rait ainsi arriver à la fin du mois, qui avait encore deux vendredis.
» Le premier de ces deux vendredis, il dina joyeusement de son pain et de ses prunes. Puis, ayant mis ses gants, il prit son billet et entra au théâtre. La loge de M. Muller était vide. Le cœur faillit lui manquer. Cependant, il espéra que ce n'était qu'un retard, il espéra d'acte en acte, de scène en scène. On ne vint pas. 11 rentra chez lui abattu, découragé, dégoûté de Texistence.
» La semaine qui suivit, fut la plus longue semaine de sa vie. Enfin, le vendredi arriva. Il lui restait juste assez d'argent pour le théâtre et le dîner au verger. Il fit la route une main dans le gousset de son pantalon, dans la crainte de perdre son trésor.
D Au moment d'entrer au jardin, il eut la curisité de voir quelles pièces on représentait le soir, quoique Madeleine et lui n'eussent guère les regards tournés du côté de la scène quand ils étaient ensemble au théâtre. Il se trouvait ce-
pendant parfois dans les pièces jouées quelques allusions à leur situation et à leur amour. Ainsi, un soir, dans je ne sais quel vaudeville — ah ! si je le sais bien, c'est. , . mais je ne veux pas le dire — les deux amoureux s'appelaient Stephen et Madeleine, et d'un regard ils s'adressaient toutes les paroles tendres qu'échangeaient les acteurs.
i> Ce jour-là donc, Stéphen, par hasard, avant d'aller au verger, voulut voir l'affiche; à quelques pas, elle lui parut plus grande que de coutume. Il s'avança et vit qu'en effet elle annonçait une représentation extraordinaire. 11 n'y avait pas à en douter, cette fois Madeleine y serait.
» Mais tout à coup, un froid le saisit à la racine des cheveux : le prix des places était augmenté; mais, après avoir calculé, il se dit :
:» — Quel bonheur ! j'ai assez d'argent.
» Et il compta dans sa poche.
j> Quel bonheur! répétait-il en faisant le
tour du jardin, d'avoir pensé à regarder Taffiche avant d'entrer dans ce jardin des Hespérides gardé en ce moment par les deux redoutables dragons Pas -d'argent et Non-Monnaie. Si j'avais dîné, je n'aurais pas pu entrer dans ce temple où je vais contempler ma divinité pendant une soirée plus longue que les autres, à cause du spectacle extraordinaire... Quel bonheur!
» En effet, il assista à la représentation en face de Madeleine. Il sentait bien quelques tiraillements d'estomac; mais c'était une volupté de souffrir pour elle. Comprends-tu?
— Non, dit Paul.
— Moi, je comprends.
— Alors, explique-moi...
— Non, c'est inutile.
» A la sortie, il échangea une lettre avec elle. Son estomac creux Tempécha de dormir pendant la nuit; mais quel bonheur de ne pas dormir ! il lut, baisa et relut sa lettre, commenta chaque
WPES BONS DINERS 255
phrase, éplucha et écossa chaque mot, interpréta chaque virgule, la lut du regard, puis la lut à haute voix pour qu'elle entrât dans son cœur par les yeux et par les oreilles/Ce dîner qu'il ne Gtpas est encore le meilleur dîner de toute sa vie!...
Il y eut un moment de silence, puis Paul reprit à son tour :
— Ici commence l'histoire d'un dîner composé de- six sous de pommes de terre frites, auquel je dois le bonheur de toute ma vie.
— J'écoute, dis-je; je te conterai ensuite l'histoire d'un autre dîner où il n'y avait pas à manger; je le Cs chez Victor Hugo, à la place Royale, avec sa belle famille, alors entière, et avec mon ami Gatayes.
Paul alluma un cigare et commença :
— Te souviens -tu, me dit-il, que nous avions un camarade, élève pharmacien, lequel demeurait dans une des petites rues qui débouchaient dans la rue Saint-Martin... Ce n'était pas la rue du Grand ni du Petit Hurleur, mais ce n'était pas bien loin de là.
— Je me souviens très-bien ; on passait par le carré Saint-Martin.
— Précisément.
— Tu y es venu quelquefois avec nous; mais, moi, j'y allais très-souvent. J'étais alors poëte : malgré Minerve, ça n'aurait rien été ; mais malgré mon père, c'était plus grave ; il s'était fâché et ne me donnait qu'une pension d'édudiant, à peine suffisante. J'avais un autre ca-
marade, un peintre, auquel la peinture rapportait autant qu'à moi la poésie; seulement, il n'avait même pas un père fâché qui lui donnât une pension trop étroite, il n'avait ni père ni pension.
» Pour la pharmacie, quoique élève, il était en réalité le maître de la pharmacie. Le titulaire était un savant, qui vivait avec ses livres dans un appartement situé au haut de la même maison, mais de l'autre côté de la cour dans un second corps de bâtiment. Jamais il ne mettait les pieds dans son officine. Ernest lui montait tous les huit jours les maigres receltes de la semaine, et ne le voyait que ce jour-là.
» Il s'intitulait premier élève, ce qui était incontestable : il était seul ; en cette qualité, il était loge et nourri. Pour le moment, ses appointements consistaient en ceci, que, depuis un an, il ne payait plus de pension pour son apprentissage, comme il l'avait fait pendant deux ans.
» Sa nourriture ressemblait à celle des autres élèves pharmaciens; elle était, du reste, la même que celle de son maître : le matin, du café au lait ; le soir, une assiettée de soupe et un morceau de bœuf bouilli, que lui descendait la servante du pharmacien. Le peintre Charles et moi, nous logions ensemble et nous faisions bourse commune. Nous étions sans cesse à la recherche des restaurants à bon marché ; nous en avions découvert un dans une impasse donnant dans la rue Saint-Honoré, où, pour dix-sept sous, on avait potage, deux plats au choix, un carafon de vin, un dessert qu on pouvait remplacer — et qu'on remplaçait toujours — par des lentilles à l'huile-, pain à discrétion. Quelle discrétion ! Nous disions, nous : « Pain à indiscrétion. »
» Pour nous distraire, nous allions demander à dîner très-souvent à notre ami l'apothicaire ; nous commandions en passant au charcutier de ces fameuses côtelettes de porc frais comme nous venons d'en manger, et, aux grands jours, un
vol-au-vent chez le pâtissier. Le diner joyeusement fini, quand nous étions en fonds, nous allions jouer une demi-tasse de café au billard, dans un établissement situé précisément en face de la pharmacie, de l'autre côte de la rue, qui était fort étroite ; je doute qu'elle existe encore aujourd'hui. On pouvait, quand on était agile comme nous, ne poser qu'un seul pied dans la rue.
» Un pied dans la pharmacie, on faisait un bond qui portait l'autre pied au milieu de la rue, et le premier, au moyen d'un second saut et de l'élan donné, arrivait sur le seuil du café sans avoir touché le pavé.
» Du café, on entendait une sonnette qu'on agitait forcément en ouvrant la porte delà pharmacie ; et on allait livrer les médicaments demandés par les clients.
» Quand on n'était pas en fonds, on restait dans la boutique et on jouait aux dominos ; le dessert se composait alors d'un peu de pâte de li-
chen ou de jujube, ou d'un verre d'élixir de Garus, ou d'un illico (tout de suite.) — Te rappelles-tu ri'/Zîco?
— Parfaitement! il m'en a été offert un, lorsque j'y suis allé. On prenait de Tesprit-de-vin, de l'eau distillée {aqua communis) , du sirop de sucre {sirop sacch.) , et on ajoutait ou un peu d'eau de rose, ou un peu d'eau de fleurs d'oranger, selon les goûts.
— C'est bien cela. Charles abusait parfois de Yillico, dont nous n'usions, nous, qu'avec une honnête modération ; quelquefois même, sous prétexte de garder la boutique, il nous laissait aller seuls au café, et alors inventait de nouvelles combinaisons dHllico. Un jour, Ernest lui fit une terrible peur.
ï Nous rentrions, et nous voyons au dérangement de certains bocaux que notre peintre s'était livré à ses opérations bachico-chimiques. Ernest ne dit rien, rôde dans la pharmacie, voit son protégé, puis, tout à coup s'écrie :
j)- — Ah! mon Dieu ! j'espère bien, Charles, que ce n'est pas loi... Tu n'as pas pris d'illico?
D — Moi?... Jamais.
D — Oh ! tant mieux ! . . . J'ai eu une belle peur !
» — Pourquoi?
j> — Pour rien, puisque ce n'est pas toi qui Tas touché.
» — Mais encore, si je l'avais touché ?...
j> — Grâce à Dieu, il n'en est rien ! Mais, c'est égal, j'ai eu bien peur.
» — Mais de quoi, enGn?...
2> — Rien ; je vais rétablir la chose. C'est que figure-toi que, par un hasard que je ne comprends pas, à la place de Vaqua communis, de l'eau distillée, je trouve le flacon de l'eau distillée de laurier-cerise.
» — Eh bien ?
» — Eh bien, c'est clair et limpide comme Vaqua communis, et, si tu avais fait un illicOy tu aurais pu t'y tromper.
— Eh bien , si je m'étais trompé ?
» — Dieu nous en préserve ! l'eau de lauriercerise contient en grande quantité de l'acide prussique, et tu serais empoisonné... Mais qu'astu ? tu es pâle...
— Moi ? non ; pourquoi serais-je pâle ?
* — Regarde donc, Paul, ne trouves-tu pas qu'il est pâle ?
2> J'avais compris, et je dis :
» — Il n'est pas pâle, il est blême.
j> — Il est verdàtre ! Voyons, Charles, tu m'épouvantes... Dis-moi la vérité : aurais-tu, par malheur, fait un illico ?
> — Eh bien, oui, dit Charles en balbutiant et devenant réellement pâle.
2> — Ah !. mon Dieu ! Tiens, Paul, allume un peu de feu et fais chauffer de l'eau.
2) — Mais enfin, dit Charles, voyons ce flacon.
ï — Tiens, vois.
» Et, en effet, on lui montre, à la place qu'occupe ordinairement Teau distillée, le bocal contenant une eau également limpide, mais portant
rinscription : « Eau de laurier-cerise {aqua lauricerœ). »
» — Ne sens-lu rien à Testomac ?
» — Si !... comme un tiraillemenU
2> — Des crampes?
j> — Peut-être bien.
» — Paul, l'eau bout-elle ?
j) — Pas encore.
» — Souffle le feu. Il n'y a que le thé absorbé en grande quantité qui puisse le sauver. Mais comment ce flacon se trouve-t-il là ? Ah ! je me rappelle : je m'en suis servi tantôt, et j'aurai confondu les places. En effet, voici l'eau distillée à la place de Teau de laurier-cerise.
» Charles est tombé assis et défaillant. L'eau €St chaude, on fait du thé. On lui en entonne tasse sur tasse. Pendant ce temps, on apporte les côtelettes, nous dînons devant lui.
YI
3> — Il me semble que j'ai faim, dit tout à coup Charles.
» — Erreur ! répond Ernest , c'est l'effet du toxique; cela tiraille l'estomac... Bois du thé.
2> — Mais j'ai l'estomac rempli d'eau...
» — Ça ne fait rien : bois toujours.
D Je suis sûr qu'il en absorba plein un seau.
» Ce n'est que le soir que, pour le délivrer d'une terreur qui aurait pu devenir un danger, nous lui avouâmes qu'Ernest avait, en rentrant, substitué l'eau de laurier-cerise à l'eau commune, et qu'il n'était pas empoisonné.
» C'est dans cette pharmacie que j'arrivai un soir d'hiver; les fonds étaient au plus bas. Charles avait piteusement partagé l'ordinaire de Paul; ils avaient dîné quand j'arrivai; j'avais
MES BONS DINERS 2fî5
réuni mes capitaux disponibles, et j'avais acheté, sur le carré Saint-Martin, pour six sous de pommes de terre frites.
» Oh ! parbleu, je vois d'ici la marchande, au coin d'une rue, à côté d'un marchand de vin; elle se piquait d'élégance et de grâce, en secouant la boîte au sel sur les pommes de terre vendues, en les livrant au chaland.
> Pour, six sous, j'en avais plein un journaL
» J'entre. Paul et Charles me disent :
» — Nous avons dîné.
3) — Oh ! dis-je, j'apporte mon dîner.
D — Ça sent bon.
D — Je le crois î Mais d'abord, j'ai soif.
j) — Il n'y a plus d'eau dans la cruche, va à la pompe.
î Je dépose mes pommes de terre frites sur un coin de la table, et je vais chercher de l'eau ; mais, comme j'allais sortir, je me retourne : mes pommes de terre étaient au pillage ! Je pose la cruche et je viens les leur arracher.
» Ce n*était plus un peintre, ce n'était plus un apothicaire, ce n'étaient plus des hommes : c'étaient des tigres altérés... de pommes de terre frites !
Ils se réunissent contre moi. Je saisis le journal €t les pommes de terre, et je m'élance hors de la boutique. Ils me suivent, je traverse la rue; ils volent sur nies pas; je vois une allée, je m'y jette ; ils y entrent après moi; je grimpe l'escalier, je les entends qui grimpent en courant; je. monte, je monte, ils me suivent, ils vont m'atteindre... Je suis tout en haut de la maison ; là, je veux profiter de ce qui me reste d'avance pour avaler mes pommes de terre et en manger ainsi une partie, mais je suis trop essoufflé pour manger; je les entends, d'ailleurs, à l'étage inférieur.
> Ma tête s'égare. Je vois une clef à une porte, j'ouvre, j'entre, je retire la clef, je referme la porte en dedans, et je me trouve dans une chambre où cousait une jeune fille.
» Elle se lève épouvantée. En effet, j'étais essoufflé, haletant, débraillé. Elle veut me questionner; mais, toute tremblante, elle ne peut dire que :
» — Monsieur, monsieur!... que voulezvous? Je ne vous connais pas.
» Moi, je lui réponds par des Chut! énergiques, parce que j'entends mes ennemis qui, arrivés sur le carré, se communiquent leur impression de stupéfaction.
j> — 11 est pourtant entré dans cette allée.
» — C'est bien lui qui montait Tescalier en courant.
3 — Mais où est-il? il faut qu'il soit entré quelque part!
3> Ils se mettent à frapper aux trois portes qui sont sur le carré.
» — Chut ! dis-je à la jeune fille, n'ouvrez pas ! c'est moi qu'on poursuit.
> Son effroi redouble. Un homme qu'on pour-
suit ne peut-être qu'un malfaiteur, un voleur, un assassin.
> — Au nom du ciel, mademoiselle, donnezmoi un verre d*eau ! :
2> En effet, la course furieuse avait porté la soif que j'avais déjà annoncée, jusqu'au désespoir.
3> La jeune fille me donne un verre d'eau, dont elle jette la moitié à terre, tant elle tremble.
» Il parait que les deux autres chambres sont vides, car on n'ouvre pas. Ils frappent plus fort à celle qui me sert d'asile.
2) — N'ouvrez pas, mademoiselle, ou du moins permettez que j'achève de manger mes pommes de terre frites.
2) — Mais, monsieur, ils vont enfoncer laporte,
j) — Répondez-leur.
» — Monsieur, je veux que vous sortiez.
i> — Pas avant d'avoir mangé une pomme de terre.
» Elle prend le parti de répondre à travers la porte.
» — Qui est là?
» — Ouvrez !
» — Je n'ouvre pas à des gens que je ne connais pas. Que voulez-vous?
» — Ouvrez au nom de la loi ; nous cherchons un voleur.
» — Ah! monsieur, sortez!... je meurs de peur.
y> — Mademoiselle, je suis si essoufflé, que je m'étoufferai en mangeant,
> — Ouvrez! vous recelez un voleur de pommes de terre frites.
j> — Ah ! dit-elle un peu rassurée, ce n'est que des pommes de terre frites... Pauvre jeune homme ! c'est le besoin.
» — Mademoiselle, ce sont eux qui senties voleurs : ils ont mangé une partie de ces pommes de terre qui m'appartenaient, et j'ai pris la fuite pour sauver, du moins, ma part. Elles sont excellentes; faites-moi l'honneur d'en goûter quelques-unes.
» — Merci, monsieur ; mais, si vous voulez un morceau.de pain pour manger avec...
» — Avec plaisir, mais à condition que vous goûterez les pommes de terre... Après quoi, je vous délivrerai de ma présence.
y> — Ils sont encore sur le carré, ils délibèrent. Maintenant, que j'ai menti, que diraient-ils s'ils vous voyaient sortir. Attendez qu'ils soient descendus.
» Je m'assieds. Elle me donne du pain. Elle mange trois ou quatre quartiers de pommes de terre. Je lui raconte alors l'histoire entière. Elle est prise alors d'un de ces bons fous rires de jeunesse. Je m'aperçois qu'elle est très-jolie. • •«••*•.•.••. ••
» Enfin, mon cher, ce fut le commencement d'un amour que je proposai résolument aux grands-parents de consacrer par leur consentement à un mariage.
» Ils jetèrent les hauts cris; mais ma mère finit par consentir à connaître Rose. Elle fut
frappée d'abord de sa beauté, de sa modestie; elle fut séduite par son honnêteté, son amour du travail ; enfin, aujourd'hui, Rose est ma femme, et mes parents l'adorent et sont toujours de son côté contre moi — dans les rares et légères discussions qui peuvent s'élever dans le plus heureux des ménages.
>. J'espère que voilà un joli dîner.
> Tu as la parole.
— Victor Hugo demeurait alors à la place Royale. Sa maison était très-simplement et trèsnoblement hospitalière. — A la famille, qui était alors nombreuse, le père, la mère et quatre enfants, Charles et Victor, qu'on appelait encore alors Toto, et deux charmantes jeunes filles,
Adèle, familièrement Dédé^ et Léopoldine, — pouvaient toujours venir se joindre, à l'heure du dîner, un, deux, trois amis. La chère n'était ni somptueuse ni variée, mais abondante, un peu homérique.
» Quelque énorme pièce de viande provoquait et bravait les appétits des jeunes poètes survenants, dont Tarrivée imprévue ne causait pas dans la maison celte terreur, cet ahurissement, cet essoufflement si désagréable pour ceux qui le causent surtout , que ne manque pas de produire, dans les maisons plus prétentieuses, la présence subite de convives non invités.
y> On dînait tard, sept heures, c'était tard en ce temps-là ; il semblait que cette heure eût été instituée pour la commodité des poètes qui n'avaient pas trouvé à pêcher un dîner ailleurs : refiigium peccatorum , comme disent les litanies.
» S'il est doux parfois de remonter le cours de l'existence par le souvenir, il est douloureux
aussi, quand on a passé la moyenne de la vie humaine, de voir la solitude qui s'est faite autour de vous.
i> Il m'est impossible aujourd'hui de me rappeler un de ces événements de l'époque qu'on aime à invoquer, du temps de la jeunesse, sans que j'évoque en même temps des amis et des compagnons qui ne sont plus.
» Ainsi cette belle et noble figure de madame Hugo vient de disparaitre, et cette charmante Léopoldine devait, quelques années plus tard, se noyer à Villequier avec son jeune mari, qui l'adorait, le frère d'Auguste Vacquerie.
y> Un des convives, sinon les plus assidus, au moins les plus désirés et les plus accueillis, était Gérard de Nerval, cet esprit si littéraire, si original, si distingué, qui n'a pas encore dans la littérature la place qu'il occupe dans notre souvenir, mais qu'il aura lorsque, la postérité ayant fait son choix et son triage, ceux qui comme lui n'ont écrit que de l'excellent, se trouveront
avoir un plus gros bagage que les plus féconds.
y> Un souvenir à son sujet :
ï Avant sa triste mort, Gérard, frappé de cette horrible maladie, la folie, avait dû être soigné dans une maison de santé. Un jour, je reçus une lettre du directeur de cette maison :
» — -M. Gérard, me disait-il, dont la gaérison est aujourd'hui à peu près complète, témoigne depuis quelques jours un vif désir d'aller diner chez vous. Si vous pouvez le recevoir demain, je le ferai accompagner par une personne de confiance. Je vous recommande deux choses : qu'il ne veille pas trop tard et qu'il ne boive pas de vin pur. Ici, on lui sert du vin mitigé d'avance, et il n*y fait pas attention. Il y faut mettre cependant un peu d'adresse pour ne pas. le fâcher.
» Gérard vint, et les prescriptions du docteur furent suivies à la lettre.
» Quelques jours après, VictCi' Hugo rrrive chez moi de grand matin.
» — Voici, me dit-il : le directeur de la maison de santé où est notre Gérard m'a écrit hier soir que Gérard veut venir aujourd'hui dîner à la place Royale. Il me dit que vous êtes au courant de certaines précautions qui ont très-bien réussi il y a quelques jours chez vous. Je viens donc vous dire qu'il faut que vous veniez dîner également là-bas, et que vous arriviez de bonne heure pour que nous fassions nos préparatifs.
» J'arrivai de bonne heure à la place Royale. Hugo et moi, nous composâmes, au moyen d'une adjonction d'eau calculée, discutée et essayée, un vin inoffensif, mais probable, dont nous cachetâmes soigneusement deux ou trois bouteilles que nous roulâmes ensuite dans la poussière, en ajoutant un peu de toile d'araignée sur le goulot.
» A table, nous plaçâmes Gérard entre nous deux, pour ne pas avoir besoin de mettre le reste de la famille et les autres convives au ré-
gime de V abondance^ auquel nous nous soumîmes avec lui...
» Il fut pendant tout le dîner parfaitement raisonnable et brillamment spirituel.
» Un seul mot cependant frappa les convives
et nous donna à tous un frisson dans le dos.
» On sacrifiait, en causant, le temps présent
au temps passé ,et l'on signalait tout ce qui
« allait mal i> .
» — C'est tout qui va mal , dit Gérard ; mais savez-vous pourquoi ?
i> Quelques-uns donnèrent des raisons.
» Gérard reprit :
D — Ce n'est pas cela. Vous ne savez rien de la cause de désordre et du tohu-bohu de la société. Je la connais, moi, et je vais vous la dire : Dieu est mort !
)) Le dîner se passa sans autre incident. Vers dix heures, Gérard, qui avait promis à son médecin de rentrer de bonne heure, se leva^ et Hugo et moi Taccompognàmes jusqu'au b.?5
de l'escalier, où son surveillant l'atiendait avec une voiture. Les mains serrées, les adieux faits, Gérard, avec un de ses sourires si fins et si spirituels, nous dit :
» — A propos, ceux qui croient que j'ai pris pour du vin ce qu'on m'a fait boire ce soir, ceux-là se trompent beaucoup.
» Mais revenons au diner qui est ou était le sujet de mon récit.
« A lire les livres de Victor Hugo, aie voir luimême en public ou en présence d'étrangers, toujours un peu solennel, on ne devinerait jamais la gaieté qu'il avait dans ces réunions intimes, gaieté pleine d'abandon, qui allait jusqu'à dire des bouffonneries. On sait quel charme a le rire des figures sérieuses; cette gaieté naïve et contagieuse du poëte avait au plus haut degré ce charme-là. La présence de Gatayes, qui avait été à l'école avec lui quand ils étaient enfants tous les deux, avait le don d'augmenter beaucoup cette disposition.
> Un soir, nous arrivons, Gatayes et moi, à la place Royale un peu avant sept heures. Nous trouvons Hugo prêt à sortir, debout, ganté, le chapeau déjà sur la tète, et madame Hugo à ^ble avec ses deux filles, Charles et Victor étant en pension.
2> — Ah ! vous voilà, nous dit madame Hugo ; j'espère que vous ne venez pas dîner ?...
> — Au contraire, nous venons diner.
ï — C'est une erreur et un espoir dont il faut vous défaire ; il n'y a pas à manger. Vous voyez Victor que j'envoie diner chez un ami irreligieux. C'est aujourd'hui vendredi saint, et j'ai, pour mes filles et pour moi, trois rougets et quelque compote de fruits. Nous n'en donnons à personne^
» — Puisqu'il en est ainsi, dit Hugo, puisqu'il n'y a pas à manger, je reste. Je partagerai du moins le jeune et la faim de mes amis.
ï — Il y a bien du p Jn et du fromage, dis-je.
j> — Oui, peut-être.
» — Eh bien, c'est de quoi faire un diner excellent.
3> — Et je sais, dit Hugo en ôtant ses gants et son ciiapeau, une armoire pleine de confitures, Que Ton mette trois couverts.
» Madame Hugo, qui ne se résignait pas si bien que nous, envoya un domestique chercher n'importe quoi dans le quartier.
D La cuisinière trouva quelques œufs dans un garde-manger, — et nous fimes des fouilles dans de vieilles grandes armoires où on jetait pêle-mêle toute sorte de présents qu'envoyaient parfois des inconnus au grand poêle qui les charmait; — nous y trouvâmes jusqu'à une bouteille de vin de Chine. Les œufs, le fromage, les confitures nous composèrent un dîner exquis.
» Nous refusâmes avec noblesse une part qu'on nous offrait généreusement des trois poissons rouges.
j> Nous étions gais jusqu'à la gaminerie, et c'est sans contredit que je dois classer ce diner au
premier rang des meilleurs que j'aie faits dans ma vie.
î> Quant au domestique envoyé à la découverte, il revint à onze heures du soir avec un poulet étique, sec, brûlé, un vrai poulet de théâtre.
» Il s'était arrêté et oublié à dîner lui-même au cabaret.
— Et moi, dit Paul, je mets au rang des bons dîners celui que nous venons de terminer au cabaret avec les côtelettes du chaircuitier.
— Et il est venu à propos, répondis-je, je venais de faire une ^^site qui m'a attristé. Dans cette maison où tu m'as attendu à la porte, j'allais voir une pauvre famille dont le chef m'avait écrit sans me connaître pour me prier de lui trouver un emploi qui lui permit de nourrir sa femme et ses enfants. J'étais allé pour leur promettre de m'en occuper, et en même temps leur faire accepter le plus adroitement possible quelques faibles secours. J'ai vu là une triste misère, que la dignité qui résiste encore rend
à la fois respectable et plus poignante. J'ai dû donner au très-peu que je pouvais donner la forme d'un prêt...
— Et que sait faire ton homme ? me dit Paul.
— Lire, écrire, compter.
— Il a une place toute trouvée, je le prends chez moi.
— Retournons les voir, et ne perdons pas un instant pour porter cette bonne nouvelle qui sauve toute une famille. Quel bon début, pour un bon dîner, d*étre cause que les pauvres dînent mieux : les meilleurs dîners que je me rappelle sont ceux où il n'y avait pas à manger.
L'ESPRIT DES LOIS ou