FELIX RAMPAL A AUGUSTE CROLLIER
Mon cher Auguste,
A la fin de l'année scolaire, lorsque nous n'avions plus que quinze jours à attendre cette époque si désirée, les vacances ! lorsque chaque matin nous effacions d'un trait de plume, sur Talmanach, le jour commencé , qui diminuait d'autant le nombre de ceux qui nous séparaient encore du 10 août, nous nous sommes promis de nous écrire, et de ne pas nous oublier mutuellement au milieu des plaisirs que l'éloigné-
ment de nos parents devait nous empêcher de goûter ensemble. C'est encore une façon de partager mes amusements avec toi que de t'en faire le récit,et tes lettres, me racontant que tu t'amuses de ton côté, me permettront de jouir sans remords du bon temps que j'ai à passer à la campagne.
C'est moi qui m'acquitte le premier de notre promesse, et je le fais avec d'autant plus d'empressement que j'ai à te donner une nouvelle qui, je l'espère, te fera autant de plaisir qu'à moi.
Cette lettre en contient une de mon père pour le tien ; il le prie de te permettre de venir passer une semaine à la campagne avec moi. Juge comment j'ai reçu cette proposition ! J'avais dit à mon père que nous étions amis comme Oreste et Pylade, copins comme Nisus et Euryale, et je ne lui avais pas dissimulé que la seule chose qui manquait aux plaisirs qu'il me procure pendant les vacances, était celui de partager ces plaisirs avec toi.
— Je suis heureux, m*a-t-il dit, mon cher Félix, de te voir capable de ressentir l'amitié, et je vais m'efforcer de réaliser un désir que ton ami doit éprouver de son côté.
Puis il m'a dit sur Tamitié toute sorte de trèsbelles choses, lesquelles, quoique n'étant ni en vers ni en latin, m'ont cependant fait beaucoup plus d'impression. Mon père était tout ému en me parlant; il est vrai qu'il a été bien fidèle à l'amitié de collège, car nous avons pour voisin un de ses camarades d'enfance, dont il ne s'est jamais séparé. Tous deux se sont, pendant le cours de leur vie, rendu de mutuels services; ils ont été soldats ensemble, et sont rentrés ensemble dans leurs foyers. Mon père ayant hérité de la propriété qu'il habite, M. Balfour a acheté une maison tout près de la nôtre; un mur mitoyen sépare nos jardins. Mon père et M. Balfour se voient tous les jours; M. Balfour, qui ne s'est pas marié, dîne ici deux ou trois fois par semaine, quand l'idée lui en vient; on ne l'invite jamais; les
domestiques lui demandent , quand il est là :
— Monsieur, dinez-vous ici?
Et, selon sa réponse, on met ou on ne met pas son couvert. Les domestiques savent si bien comment mon père et lui sont ensemble, qu'ils sont tout aussi prévenants pour lui que pour leur m'aître. Ainsi, hier, j'entendais la servante qui lui disait :
— Monsieur Balfour, dînez- vous ici ?
— Non, mon enfant, répondit-il.
Mon père, devant lequel ce dialogue avait lieu, n'insista pas ; M. Balfour sait bien qu'il lui fait grand plaisir quand il dîne à la maison , et il n'y a jamais de cérémonies entre eux ; mais la servante reprit :
— Vous avez tort de ne pas dîner ici, monsieur Balfour; j'ai acheté ce matin un très-beau brochet.
— Ah ! il y a un brochet ? dit M. Balfour, c'est une autre affaire ; eh bien, mon enfant vous mettrez mon couvert.
Et mon père ne lui dit pas même : « Ça me fait plaisir. « Non, M. Balfourlesaitbien,etmon père sait qu'il le sait.
Voilà comme il faudra que nous soyons ensemble , mon cher Auguste; entre les belles choses que mon père m'a dites ce matin sur l'amitié, il y avait ceci : « La nature ne t'a pas donné de frère ; eh bien, un ami, c'est un frère qu'on choisit soi-même. » Je te choisis donc pour frère, mon cher Auguste, et j'espère que tu trouveras de ton côté en moi ce que tu voudrais trouver dans un frère, si tes parents avaient d'autres enfants.
J'espère bien que ton père n'hésitera pas à accorder ce que le mien lui demande dans sa lettre, et que la perspective de passer huit jours ensemble ne te plaît pas moins qu'à moi.
Ne t'effarouche pas de la « sévère surveillance » que mon père promet au tien d'exercer sur nous ; c'est là une de ces choses qu i se aisent entre pères ; mais je puis t'assurer, a'après mon
expérience, qu au fond cela n'a rien d'inquiétant. Voilà plus d'une semaine que je suis ici déjà, j'ai fait tout ce qui m'a passé par la tète; j'ai satisfait toutes mes fantaisies, j'ai cassé pas mal de choses, et il ne m'a pas grondé une seule fois.
Je finis ma lettre comme Cicéron finit les siennes à Atticus : Vale.