LA PLURALITÉ DES PÈRES
De telle sorte qu'en écoutant ce qu'elles disent, en lisant ce qu'elles écrivent, en comprenant tant bien que mal ce qu'elles demandent, en les regardant, on se dit avec effroi ;
— Mon Dieu ! c'est comme cela que deviendraient les femmes !
On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, et on ne veut même pas entendre ce qu'il y aurait de fondé et de légitime dans leurs réclamations.
Les femmes elles-mêmes, et je parle des plus intelligentes, de celles qui comprennent le mieux ce qui manque à leur situation sociale, détournent la tête en rougissant, ne veulent accepter aucune solidarité avec ces tricoteuses^ et abandonnent elles-mêmes leur propre cause.
Ces malheureuses, ces femmes à poigne affectent des allures viriles, rejettent la grâce, la pudeur, la décence, et s'enorgueillissent de leur manque de charme.
Je ne citerai qu'un seul exemple du degré de
saugrenuité OÙ peuvent arriver ces réformatrices.
Il s'agit de la « recherche de la paternité », que Salomon, dans ses Proverbes, déclare inutile et impossible » comme la trace de l'oiseau dans l'air ou celle du navire sur la mer ».
Les législateurs s'en sont souvent préoccupés; la plupart ont reculé devant l'incertitude des assertions et l'impossibilité des preuves. Dans quelques pays où cette recherche a été admise, elle amène d'horribles et ridicules abus.
Une dame, journaliste et conférencière, a traité dernièrement cette question ; après un préambule dont la crudité ferait rougir un sapeur, elle arrive à reconnaître l'extrême difficulté de cette recherche ; mais cette difficulté, elle la tranche avec résolution.
Une femme a un mari et un amant, deux amants, et peut-être davantage : aura-t-elle le droit légal de désigner arbitrairement un père pour le fruit incertain et panaché de ses amours?
LA PLURALITÉ DES PÈRES lui
Voici la loi que propose la dame journaliste : « Que chacun des individus qui ont fréquenté une femme en même temps, soit tenu, pour sa quolC'part, de fournir à l'entretien de Tenfant. » Ce ne sera plus une plaisanterie sans fondement que cette discussion rapportée par un caricaturiste entre deux gamins :
— T'as pas de père ?
— Des pères, j'en ai plus que toi.
En effet, par un nouvel effet de la tendresse maternelle, une mère prudente et dévouée s'occupera assidûment de donner à son enfant le plus de pères possible pour parer à toutes les mauvaises chances de la vie, à l'abri desquels le petit bariolé se trouvera placé par cette paternité en pique-nique.
Uno avulso non déficit alter^
dit Virgile.
Il ne faut pas mettre tous ses pères dans la même panier, dit le oroverbe.
— Êtes-vous le père de cet enfant ? demande un personnage de vaudeville à son interlocuteur.
— Je n*y ai peut-être pas nui, répond celui-cî. On sera quart de père, comme on est
quart d'agent de change.
Un magistrat vous convoque. Vous vous rencontrez dans l'antichambre avec un certain nombre d'hommes de connaissance. Vous entrez à votre tour :
— Monsieur, en octobre 18..., vous fréquentiez la demoiselle Trois-Étoiles ?
— Qu'appelez- vous fréquenter î
— Vous alliez chez elle?
— Oui, de temps en temps.
— Elle a mis hier un enfant au monde.
— Ah !
— Je suis chargé de vous en faire part.
— Tiens, ça ne se fait plus par lettre ?
— Non, monsieur, comptez sur vos doigts : octobre, novembre, décembre, janvier, février.
LA PLURALITÉ DES PÈRES i03
mars, avril, mai, juin. Combien ça fait-il de mois?
— Neuf.
— Alors, vous faites partie des pères de Tenfant.
— Mais, pas du tout !...jen*y suis pour rien.
— La loi est formelle.
Un de vos amis vous remplace, on lui fait les mêmes questions :
— En octobre 18..., vous fréquentiez, etc.. ■— Fréquenter est beaucoup dire, j'y suis allé
deux fois... peut-être; oui, au premier de Tan je lui ai porté un sac de bonbons.
— Vous payerez ceux du baptême. Votre petit nom?
— Agathocle.
— L'enfant n'est pas malheureux!
— Comment cela ?
-— Il n*aura que de jolis noms ; nos sociétaires s'appellent Eugène, Aristide, Arthur, Léon ; la loi vous déclare père de l'enfant pour
une part. Maintenant que le magistrat a parlé, l'homme peut émettre le vœu devons voir montrer à Tenfant, en toute circonstance, un cinquième de cœur et un cinquième d'entrailles de père.
Il est probable que l'enfant, dans les circonstances graves de sa vie, sera fondé à convoquer ses pères comme on convoque ses actionnaires pour obtenir leur avis ou leur autorisation. On ne sait pas encore quel est le député qui sâ chargera de proposer cette loi à la Chambre.
C*esl surtout quand on voit certains goùls qui remplissent et rendent heureuse la vie d'un homme, que l'on comprend bien que chacun a besoin d'avoir sa madone de plâtre ou de bois qu'il puisse parer à sa fantaisie.
C'est ce qui explique comment des hommes souvent très-supérieurs consacrent toute leur vie à quelques fleurs, à quelques insecles, quelquefois à un seul insecte, à une seule fleur, tant un instinct admirable ou quelquefois peut-être une sage philosophie leur enseigne à rétrécir la sphère de leur vie.
Unand on entre dans le jardin d'un horticulteur, et surtout d'un horticulteur qui s'est voué à une culture spéciale, il est difficile au premier abord de comprendre quel est l'attrait qui le fixe dans son jardin cinq heures par jour, à Tardeur du soleil.
Un terrain sec, gris, sans ombrage, sans verdure presque; dans un coin quelques bâtons verts, dans un autre coin quelques feuilles à peu près vertes.
Il y a pourtant là toute la vie d'un homme et toute une vie heureuse. Chaque année, un mois de réjouissance, et onze mois de souvenirs et d'espoir bien plus doux encore que la jouissance même. Mais, quand vous avez regardé de plus près des fleurs rares et précieuses par ellesmêmes, d'autres auxquelles se rattachent des souvenirs, vous sortez du jardin tout autre que vous n'y êtes entré; vous voyez dans ces calices colorés une partie des trésors qu'admire leur heureux possesseur. Ce jardin si vide en en-
trant, vous parait alors peuplé. Vous avez déjà des prédilections ; vous préférez la tulipe violette à la tulipe pourpre, et vous y revenez à plusieurs reprises; vous vous inquiétez un peu d'un grand rosier qui porte ombre à celui-ci, vous arrachez une herbe parasite qui a échappé à la sévère vigilance du maître; vous félicitez de bonne foi l'horticulteur qui vous présente une tulipe unique : on ne la trouverait dans aucune collection, ni à Paris, ni à Harlem. Il lui a donné le nom d'un de ses amis. A cent lieues de là, cet ami en a fait de même à son égard pour une autre tulipe à laquelle il a, à son tour> donné son nom.
Tout le monde sait quelles folies a causées le goût des tulipes, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe, à une époque fort rapprochée de nous. Voici un trait qui nous revient en la mémoire.
Un fleuriste de Harlem avait une tulipe, une tulipe, sa joie et son orgueil; elle était d'une
forme parfaite, son vase était régulier et élégant; deux couleurs bien distinctes ressortaient sur un fond blanc satiné, et les onglets, c'est-à-dire le bas de chaque pétale, étaient d'un blanc pur. Il passait ses journées entières à la contempler, et, chaque jour, il y découvrait de nouvelles beautés.
Aux premiers jours de juin, quand la fleur ét.ait flétrie, il la déterrait, débarrassait la bulbe des petits cayeux qui l'entouraient, et les plaçait dans un endroit bien sec ; puis il attendait le mois de mai. Et on Tenviait et on le haïssait, car il était heureux. Un jour, un voyageur auquel il avait montré sa tulipe, lui apprit que la pareille existait à Paris, au faubourg du Temple. La vie de notre homme fut dès lors empoisonnée; sa tulipe avait perdu tous ses attraits. Un jour, il n'y putplus tenir, il partit pour Paris, paya la tuhpe ménechme trois mille francs, l'écrasa sous ses pieds et revint heureux : la sienne était unique.
Mais rien ne donnera une idée aussi juste du degré d'exaltation où l'on était arrivé pour les tulipes, que de transcrire quelques marchés conclus à cette époque, marchés constatés par des actes encore existants.
Une tulipe d'un mérite médiocre, nommée vice-roi, fut vendue pour les objets suivants : quatre tonneaux de froment, 900 francs ; huit idem de seigle, 1,140 francs; quatre bœufs, 1,000 francs; huit cochons, 500 francs; douze moutons, 260 francs; deux tonneaux de vin, 158 francs; quatre idem de bière, 70 francs; deux idem de beurre, 400 francs ; mille livres de fromage, 250 francs; un lit complet, 215 francs ; un paquet d'habits, 180 francs ; un gobelet d'argent, 130 francs; total, 5,195 francs.
Un oignon, l'amiral Liefhens , fut vendu 9,000 francs ; un autre, semper augustus^ fut payé 5,500 florins, c'est-à-dire 12,000 francs; une couronne blanche fut vendue 1,090 francs ; à cette condition que l'acheteur placerait en
outre, lui-même, quatre vaches dans l'étable du vendeur. Une couronne jaune fut vendue pour J ,125 francs ; et, de plus, une calèche tout attelée de deux chevaux bais. Pour quinze tulipes, on donna soixante arpents de terre évalués 35,000 francs. Une femme acheta un oignon d'une autre femme, moyennant 3,700 francs; plus sa belle robe en soie gorge de pigeon, et une chaîne en argent. En vente publique, aux enchères, ont été vendues les tulipes d'un aubergiste à Alkmaar appelé Wouters Bartholomeeus, 190,000 francs.
Sur la fin de 1637, les principaux cultivateurs de tuhpes se réunirent à Amsterdam pour mettrt un terme à cette espèce de folie, qui ne s'était pas seulement emparée des riches, mais de toutes les classes de la société, et commençait à produire des effets très-pernicieux. Un grand nombre d'ouvriers ne voulaient plus travailler et aimaient mieux courir après les chances de ce trafic. 11 fut donc convenu, avec le consentement
LES TULIPGS 111
et l'opprobation des magistrats et bourgmestres, que l'on ne pourrait plus vendre une tulipe, à moins que de prévenir l'autorité de l'acte passé, et, en cas de refus, de conclure les marchés entamés au 24 février 1637, que le vendeur serait indemnisé en recevant, de l'acheteur, dix pour cent. Tous les marchés faits antérieurement à cette date furent reconnus valables. Une telle mesure porta un coup si violent à ce traflc extraordinaire, que, peu de semaines après, on pouvait acheter pour cinquante francs des tulipes qui s'étaient vendues cinq mille francs.
Ce qui a donné lieu à cette valeur extraordinaire des tulipes durant quelques années, c'est que, pendant le régne de Louis XIII et la régence d'Anne d'Autriche , il était d'usage en France, parmi les seigneurs de la cour, d'offrir aux femmes des tulipes coupées du plus grand prix.
Quand une femme avait accepté une tulipe, c*était une marque de grande faveur, et elle la
portait attachée au côté gauche à la ceinture; mais, aussitôt que l'on sut à Paris la baisse de ces fleurs, les dames de la cour n'en voulurent plus : la grande mode des tulipes passa ainsi.
Plusieurs fortunes et un plus grand nombre de ruines ont pour origine cette bizarre passion des tulipes. Méhul était un grand amateur et en possédait une riche collection ; on a prétendu que Méhul avait été ruiné par les tulipes. C'est un de ces bruits auxquels leur bizarrerie donne du crédit; mais Méhul, qui était arrivé à Paris sans souliers, comme il le disait spirituellement lui-même, a laissé plus de 250,000 francs à sa famille, et c'était une jolie fortune à une époque où les artistes étaient beaucoup moins avancés en industrie qu'aujourd'hui.
Voici les qualités que Ton exige d'une belle tulipe, qualités dont une seule absente ferait reléguer une tulipe hors des plates-bandes qui se respectent :
La tige de la tulipe doit être haute, droite,
flexible; le vase de la fleur d'une coupe élégante et régulière, et sa base arquée en dedans; l'extrémité des pétales doit être arrondie, et Vonglel, c'est-à-dire le bas de ces pétales, blanc. La fleur doit être à fond blanc, et présenter en outre deux autres couleurs bien distinctes.
L'un de nos plus savants horticulteurs, M. Pirolle, était l'ami le plus intime de Méhul ; ils cultivaient ensemble leurs tulipes dans un jardin situé à Pantin, non loin de l'église. C'est des semis seulement que l'on peut attendre des variétés nouvelles, et les deux amis semaient beaucoup, mais une tulipe semée ne fleurit qu'au bout de trois ans. Il y avait un semis sur lequel tous deux fondaient de grandes espérances , mais, avant que les tulipes eussent fleuri, Méhul mourut.
Les poètes ont souvent parlé du deuil de la nature à propos des douleurs de l'homme, nous avons au contraire été frappé fréquemment de l'indifférence de la nature pour nos joies comme
pour nos peines. Étant encore enfant, j'ai vu noyer un homme : quatre fois il reparut sur Teau avec d'horribles convulsions; les yeux hors de la tête, les dents incrustées les unes dans les autres, il disparut enfin sous une touffe de nénufars et de fraisiers d'eau. Tandis que le malheureux expirait sous leurs feuilles dans d'affreuses tortures, le soleil dorait les fleurs jaunes des nénufars et les fleurs blanches des fraisiers dans lesquelles des mouches joyeuses venaient s'enfoncer en bourdonnant. Le soleil n'était pas moins vif, les fleurs n'étaient pas moins parfumées, et la rivière ne coulait pas moins paisiblement. Après la mort de Méhul, en 1817, des tulipes qu'il avait semées avec son ami, il y en eut une d'une grande beauté, elle était d'une parfaite régularité, et sur son fond blanc satiné se jouaient des rubans noir et pourpre mêlé de feu.
M, Pirolle lui donna le nom de tombeau de Méhul^ nom sous lequel elle est fort connue des
amateurs. Il y a quelque chose de triste et de gracieux à la fois à se représenter une riche fleur servant de tombeau à l'àme d'un musicien — les plus grands poètes entre les hommes — et de sentir monter au ciel en doux et faible parfum ce qui autrefois s'exhalait en touchante harmonie.
Quelques différends se sont élevés à diverses reprises, depuis quelque temps, entre des parents présentant leurs enfants à la mairie et certains officiers municipaux.
Il s'agissait de noms quelque peu inusités, que la famille avait choisis pour les nouveaunés, et que les mairies refusaient d'inscrire, ne les connaissant pas, ou ne les trouvant pas sur l'alnianach.
Je crois que, dans cette occurrence, ce sont
les maires et les adjoints qui se trompaient.
Tous les noms ne sont pas sur l'almanach et ne sont pas obligés d'y être ; les saints euxmêmes n'y figurent pas tous ensemble ; ils sont beaucoup plus de 365. Quelques-uns d'entre eux ne figurent au calendrier que dans les années bissextiles; quelques-uns remplacent, tous les deux ou trois ans, ou à de plus longs intervalles, d'autres bienheureux, qui disparaissent pendant le même espace de temps.
D'ailleurs, aucune loi, aucune raison n'astreint les citoyens à porter ou à donner à leurs enfants ou filleuls le nom d'un habitant du ciel. Il est incontestable qu'il est agréable et avantageux d'avoir là-haut un protecteur et un intercesseur, mais la loi n'y oblige personne.
A ce propos, il m'est arrivé, pendant un séjour assez long que je fis à Gênes, il y a quelques années, en 1852, de voir des protégés très-mécontents de leurs protecteurs célestes.
Nervi est une petite bourgade célèbre par ses cultures d'orangers, à quelques lieues de Gênes.
C'est un charmant séjour l'hiver, mais une température trop chaude l'été pour nous autres Français. J*y ai vu des lézards incommodés de l'ardeur du soleil, se mettre soigneusement à l'ombre.
La population se compose de pécheurs et de cultivateurs ; quand les premiers ont capturé un poisson un peu gros et un peu cher, c'est-à-dire dépassant trente palanques (c'est le sou de cinq centimes, il y en a un de quatre centimes), ils n'ont aucune chance ni aucun espoir de le vendre : alors, le maire {syndaco) leur permet de le mettre en loterie à un palanque le billet ; les billets pris, une grande anxiété occupe les esprits et paraît sur les visages : le plus grand nombre, les femmes surtout, se recommandent à Dieu, à la Vierge et à leur saint patron.
J'en ai vu un, appelé Piétro, qui, malgré une invocation fervente à saint Pierre, avait vu le poisson gagné par un autre. Il entra en fureur, maudit le saint et les parents qui l'avaient placé
SOUS une protection aussi froide ou aussi inefficace.
— D'ailleurs, s'écriait-il, un beau saint, qui a renié (rois fois Jésus-Christ !
Les noms, si nous consultons les dictionnaires et le bon sens, n'ont qu'un but, c'est de désigner et de distinguer les personnes et les choses. On agirait donc contre son but en restreignant les appellations à un petit nombre de noms différents.
Marie, par exemple, est un charmant nom de femme. Il est l'anagramme du mot aimer et s'écrit avec les mêmes lettres; mais il faut avouer qu'il y a un peu trop de Marie^ et que vous ne pouvez réunir dix jeunes filles ou dix femmes sans que la moitié au moins portent ce joli nom, ce qui fait que cinq têtes se lèvent ou se retournent quand on le prononce.
J'ai lu sur l'album ou plutôt le cahier de notes et de souvenirs d'un homme qui a beaucoup aimé les femmes, et les aime encore pour sa pu-
nilion de les avoir tant aimées, à une certaine date, ces mots significatifs :
a 23 octobre, encombrement d'Éléonore. » La multiplicité ou mieux la fréquence de certains noms provient souvent d'une mode, d'un engouement. — Il y a des années où la moitié des enfants reçoivent le nom du héros ou du lion du jour.
Cela a plusieurs inconvénients; quand le héros s'est évanoui, quand le bon n'est plus à la mode, le nom reste à l'homme ou à la femme tel qu'on le leur a donné à leur naissance. On ne voudrait pas croire combien, pendant les premières années du premier Empire, il y eut d'enfants qui reçurent les noms de Napoléon et de Joséphine^ puis de Marie-Louise. Vers la fin de l'Empire et sous la Restauration, les Napoléon ne s'appelaient plus que Léon. Pour les Joséphine et les Marie- Louise, c'était à perpétuité. Un second danger attaché à ces noms, c'est qu'ils rappellent inexorablement la date qui les
a fait adopter et qu'il ôte aux femmes qui les portent la possibilité de dissimuler leur âge comme tout le monde.
On trouve fréquents en Normandie certains noms peu usités dans le reste de la France et qui ont étonné singulièrement les lecteurs lorsqu'ils les ont vus dans les romans que j'ai écrits autrefois sur les plages d'Étretat, de Dives et de Sainte-Adresse : Bérénice , Cléopâtre, Onésime, etc.
Je ne serais pas étonné que l'origine de ces noms remontât à mademoiselle de Scudéri, qui était née au Havre, dont le frère était gouverneur de je ne sais plus quelle place en Normandie, et dont les romans mirent à la mode les noms de ce genre, de même que les romans anglais traduits ont baptisé tant d'^manrfa, d'^énna, de Paméla, etc.
Montaigne dit à propos des noms :
« 11 y a des noms qui , dans certains pnys, pour des raisons connues et d'autres inconnues,
se prennent en mauvaise part. Jean^ Guillaume, Denoist^ en France.
« Henry, duc de Normandie, fils de Henry, roi d'Angleterre, faisant un festin en France, l'assemblée y fut si grande, que, pour passetemps, s'estant divisée en bandes par la ressemblance des noms; en la première troupe, qui fut des Guillaume^ il se trouva cent dix chevaliers, assis à table, portant ce nom, sans mettre en compte les simples gentilshommes et serviteurs . »
« Les premiers noms, dit Platon, ont exprimé la nature et les vertus des choses et sont inspirés de Dieu, d
Joubert, un philosophe français, a dit : « Si votre ami a deux noms, donnez-lui le plus beau . »
« Il fait bon, dit encore Montaigne, d'avoir un nom beau et qui ayséement se puisse prononcer, car les roys et les grands nous connoissent plus volontiers et oublient plus malayséement, employant de préférence ceux dont les noms se présentent le plus facilement à la langue,
et il raconte que le roi Henry II ne fit jamais aucun bien à un gentiliiomme de Gascogne auquel il portait intérêt, parce qu'il ne pouvait se rappeler ni prononcer facilement son nom. »
Et il ajoute qu'on changea le nom d'une des filles de « la Royne » dont le nom ne pouvait entrer dans la mémoire.
Socrate mettait au nombre des devoirs d'un père de donner un beau nom à ses enfants.
Il ne faut pas cependant que cet amour des beaux noms pousse à tomber dans ce ridicule si fréquent de changer ou d'altérer un nom dont on n'est pas satisfait.
Lucien parle d'un savetier, appelé Simon^ qui, ayant fait fortune, se faisait appeler Simonidey ce qui prouve que l'importance attachée au de, n'est pas d'invention moderne, on n'a changé que la place.
Je me rappelle une circonstance, que je n'ose raconter qu'à moitié. Un de nos contemporains, sollicitant l'autorisation de faire précéder son
nom de cette particule, le roi d'alors lui dit :
— Je ne vous le permets qu'à condition qu'au lieu d'un de vous en mettrez deux — un au commencement, l'autre à la fin de votre nom.
Or, ce de à la fin de ce nom aurait donné, en l'entendant, l'idée de se boucher le nez.
Il est heureux que les anciens ne nous aient pas laissé toutes les sottises à faire.
Racine, Boileau, Corneille, qui, au premier abord, avaient des noms ridicules, en ont fait de très-illustres noms.
Jean-Jacques Rousseau , trois vilains noms pour un seul homme, sont devenus un seul et beau nom.
Les Grecs ne donnaient le nom à leurs enfants que trois jours après leur naissance. — Les Romains nommaient leurs fils le neuvième jour et les filles le septième, comme plus précoces et aussi avancées dans la vie à sept jours que les garçons à neuf.
Plutarque, dans les Questions grecques^ pré-
sente un interlocuteur qui demande pourquoi, dans la ville de Cumes, en Éolie, il a entendu plusieurs femmes appelées Onobatis^ nom qui signifie marchant sur un âne. On lui répond que c'était chez ce peuple une punition de l'adultère. La femme convaincue faisait le tour de la ville sur un àne, et changeait le nom qu'elle avait porté jusque-là contre ce nom d'Ono^ balis, qu'elle conservait jusqu'à la fin de ses jours.
Chez les Lacédémoniens, il n'était permis d'écrire sur les tombeaux que les noms des citoyens morts pour la patrie. On n'était pas exposé à lire sur une pierre funéraire cette inscription célèbre :
« Ci-gît un tel, épicier. Son épouse înconsolable continue son commerce. »
Les noms hébreux composés renfermaient souvent un sens très-étendu et très-coraphqué.
Dieu dit à Isaïe de donner à son fils un nom qui signifie ; « Pressez-vous d'enlever les dé-
pouilles, ravagez sans délai les terres des ennemis. Et dixit Dominus ad me : Voca nomen ejus « accéléra spolia delrahere^ festina prœdari. » (Isaïe. Ch. VII, verset 3.)
Les noms grecs avaient également un sens, nous en reparlerons tout à l'heure, et nous en avons adopté un certain nombre sans nous préoccuper de ce sens et souvent sans le connaître.
Savez-vous ce que signifient les noms des principaux anges, noms très-souvent donnés au baptême ?
Gabriel, la force de Dieu; Michel, la puis- S3nce de Dieu; Raphaël^ le secours de Dieu; Uriel^ le feu de Dieu; Chérubin^ multitude des sciences; Séraphin, embrasement d'amour.
Les lettres composant les noms avaient, selon les pythagoriciens, chacune sa valeur en chiffre et chaque chiffre son sens au point de vue de l'avenir. Le nom dont les lettres additionnées produit la plus grosse somme doit vaincre les
autres au combat, en amour, en procès , au jeu, etc.
D'après les règles, il était clair que Patrocle serait tué par Hector et Hector par Achille.
Le nom de Patrocle ne montait qu'à 861, celui d'Hector à 1225 et celui d'Achille à 1501.
On a attribué à Pyihagore cette découverte que le nombre impair de voyelles dans un nom menaçait celui qui le porte de devenir aveugle ou boiteux.
Duplessis-Mornay, le célèbre huguenot, trouva dans le nom du pape Paul V le nombre de 666, qui est le nombre de la bête de l'Apocalypse : Et numerus ejus est sexcenti sexagenta sex. (Apocalypse, chapitre XIIJ, versets 17 et 18); ce qui, en ce temps, fut jugé une découverte importante et une chose grave contre le souverain pontife.
Je terminerai par une petite liste de noms composés de la même manière et parmi lesquels on pourrait faire un choix dans l'occasion.
Mais, auparavant, je veux dire quelques mots
de noms justement tournés en ridicule lors de la première Révolution : radis, carotte, navety c'était l'abus d'une idée raisonnable, et cet abus a tué l'idée. N*est-il pas aussi ridicule que d'appeler quelqu'un navet, de donner le nom de dixième mois, décembre à celui qui est le douzième, et d'appeler septembre, octobre, novembre, c'est-à-dire septième, huitième et neuvième mois ceux qui sont les neuvième, dixième et onzième : quel intérêt a pour nous aujourd'hui le mois de Janus, janvier : le mois des expiations février : le mois du dieu de la guerre, le mois de mai, à la mère de Mercure ; le mois d'Auguste, août, etc.?
Les mois qui, divisés en quatre terminaisons — une par saison — rappelaient la température et les produits de ce mois : floridor, messidor, fructidor, — les fleurs, les moissons, les fruits ; et vendémiaire, brumaire, frimaire, — les vendanges, les brouillards, le froid , etc. , étaient une pensée poétique et raisonnable.
De même notre semaine, consacrée à la terre, à Mars, à Mercure, à Jupiter, à Vénus, etc., — lunœ dies^ Mars dies^ Mercuris dies^ Jovis diesj Veneris dies^ que, dans le midi de la France, on prononce di lun^ di mar, di mercre^ etc. : cela a-t-il le sens commun ?
Mais revenons à la liste dont je vous parlais tout à l'heure. Les uns sont jolis ou harmonieux , — d'autres expansifs ou singuliers , beaucoup pourraient être adoptés, — et il ne serait pas difficile d'en chercher et d'en composer d'autres. — Pour arriver à restituer au nom son rôle logique et naturel : désigner et distinguer les personnes, ce qui ne peut avoir lieu si un grand nombre de ces personnes portent le même nom.
Agajmnthe, fleur d'amour; — Chœnante^ fleur entrouverte — SpalaXy taupe.
Agrion, farouche; — Rhodolène^ enveloppe rose ; — Liparis^ visqueux.
Callithrix, belle chevelure; — Polyder-
ces, regard perçant; — Megalops^ grand œii.
Vesperlilie^ Vespertilion, oiseau de nuit ; — Semnocèse^ singe vénérable ; — Calamoboas^ la plume gueulante.
Proboscide, qui a une trompe; — Leiicomm, violette blanche ; — Philèsie, amicale.
Chalcostôme^ bouche d'airain; — Pratyra^ fragile ; — Selasie^ éclatant.
Chrysostôme, bouche d'or; — Prosopis , masque ; — Lalrobione, vie cachée ; — Polyslome^ à plusieurs bouches.
Rhodomèle^ rose noire ; — Spilanthe^ fleur tachée ; — Oxatide, oseille aigre.
Siderite^ de fer ; — Polydacrk^ pleureuse ; — Leuconolis, épaules blanches ; — Aidosie, la pudeur.
Acouthion^ porc-épic ; — Pseudophane , fausse lueur.
Prophylax, sentinelle; — Leucodon, dénis blanches ; — Xanthomis, oiseau jaune.
Leucorrhynque, museau blanc; — Prophodésie^ bruyante; — Lamprius^ resplendissant.
Latriogyne^ femnîe cachée ; — Melanthée^ fleur noire ; — Scaptobius^ qui creuse la vie.
Sciophile , amie de l'ombre ; — Oryctère , fossoyeur; — Lecryops^ œil oblique ; — Amalie^ tendre.
Ischiospachys, hanches épaisses ; — Megalophrys , gros sourcils ; — Mostux , moustache.
Spinelle^ diamant ; — Rhinolophe, éminent nez ; — Sarcophile^ qui aime la chair.
Ophiostôme^ bouche de serpent ; — Pachycoris^ punaise épaisse ; — Phœnomeris , qui montre beaucoup la jambe ; — Fanny^ brillante ; — Irésine, épervier ; — Lalagète^ babillarde.
Lathrilie^ qui agit en secret; — Lusimaque^ qui apaise les combats ; — Lycodon^ dent de loup.
Plilogolès^ rouge ardent ; — Emmenanthe,
fleur qui ne se fane pas; — Engole , belliqueuse.
Athalie^ jeunesse en fleur ; — Ophélie, simple de cœur ; — Galénie, sereine ; — Macarie, heureuse.
Onémie^ secourable ; — Stènie , forte ; — Philomothée^ le baisé; — £'t«^/trosme, joyeuse.
Dinocharis^ gouffre agréable ; — EuclUore, bien verte ; — Triphœne^ triplement belle.
Erithrée, rouge; — Acouthide^ épineuse ; — Entogane^ qui brille ou se réjouit en dedans.
jEcmanterie, pointe fleurie ; — Phylis^ amie.
Myrmécie^ fourmi ; — Echinops , face de hérisson ; — Proscopie, qui regarde en avant; — Amblyope, vue émoussée; — Anitrée^ sans bandeau.
Chnootriba^ foule le duvet ; — Eulabis, timide ; — Chrynoptère^ ailes d'or ; — Brochycriton^ à la robe courte.
Enlophe, beau panache ; — Drosoph'de , aime le liquide; — Ceoc/éne, odoriférante; —
134 LA ÛUEUË OOR
Eurycom€y large chevelure ; — Cœsalliéy yeux bleus.
Teleïandre^ homme parfait ; — Myrionthe, dix mille fleurs ; — Chioncé^ neige.
Basanite, pierre de touche ; — Térasie^ prodige ; — Stéphanie^ couronnée ; — Stroggyle, arrondie ; — Adèle, cachée ; — Abrostaliéf vêtement élégant ; — Anthobole^ qui jette des fleurs ; — Anogalie^ qui éclate de rire ; — Psylla, puce, etc.
— ....Eh bien, dis-je, ça m'est égal.
— Cependant...
— Il y a bien peu de chose qui puisse m* atteindre quand arrive la floraison du lilas ; c'est une des grandes fêtes de la nature, — et j'y suis particulièrement invité.
— Je voulais cependant vous parler de...
— Parlons du lilas, si vous voulez, mais de rien autre chose aujourd'hui. Qui sait combien de fois je verrai encore refleurir les lilas?
C'est qu'avec le lilas refleurit ma vie ^ son par-
fum me cause une sorte d'ivresse qui évoque mcn enfance et ma jeunesse.
Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes, De mes doux souvenirs, cachés comme des faunes, La troupe joue et rit...
C'est que ce parfum n'est pas comme les autres, il ne se laisse pas mettre en bouteille par les parfumeurs ; quand le lilas est passé, pour respirer son arôme, il faut attendre le printemps suivant; tenez, voici la recette des parfumeurs pour faire l'odeur de lilas blancs :
Extrait alcoolique de pommade
à la tubéreuse 57 centilitres.
— à la fleur d'orange.... 14 —
Essence d'amandes 3 gouttes
Extrait de civette 14 grammes.
Eh bien, il y a des gens qui prennent cela pour l'odeur du lilas...
Le lilas s'est d'abord et longtemps appelé lilac. C'est sous ce nom que l'apporta pour la première fois à Vienne, en loG2, le Flamand
Busbecq, ambassadeur de l'empereur d'Allemagne à Conslantinople.
Un botaniste, Matthiole, vit la plante et se permit de l'appeler syringa. Il ne faut pas trop blâmer Matthiole, car c'est la manie de ces gens-là de donner de vilains noms aux belles fleurs, et ce nom de syringa n'est pas trop déshonnétc. Seulement, comme on avait déjà une autre fleur appelée seringa, on a appelé celle-ci philadelphe.
Ils vous diront que le « syringa j> est de la famille des oléacées^ section des fraxinées, de la diandice monogynie du système de Linné.
On connaît le nom de tous les tueurs d'hommes de tous les ravageurs de la terre, — des Alexandre, des Tamerlan, etc., etc., et on ignore presque toujours celui des bienfaiteurs de l'humanité! — comme si l'acquisition d'un bel arbre, d'une belle fleur, d'un bon fruit ou d'un bon légume ne valait pas mieux que l'acquisition d'une province ravagée, qu'il faut presque tou-
jours rendre, un jour ou un autre. Dans les dictionnaires biographiques, ceux qui parlent de Busbecq, ne parlent pas du lilas.
1562 ! — Je pense à tous les poëtes qui n'ont pas vu le lilas, à toutes les belles à qui on n'en a pas offert.
Heureusement, le lilas se multiplie vite et facilement, et on le trouve depuis longtemps dans les plus pauvres jardins.
Il s'arrange de tous les terrains, de toutes les expositions ; cependant, si vous voulez le voir heureux, plantez-le en place aérée et exposée au soleil, — il ne craint ni la chaleur ni le froid.
La culture a produit des variétés plus belles que le type.
On en a de toutes les nuances possibles, du violet pâîe et bleuâtre, du violet presque rouge et du blanc.
Les plus beaux sont, sans contredit, celui ap})elé Charles X, qui est d'un violet foncé ; le rouge de Marly, qui est en effet presque du
rouge de la giroflée ; un autre, nouveau encore, appelé sur les catalogues insignis rubra^ rouge remarquable.
Le lilas de Perse à feuilles découpées est trèsgracieux et plus précoce que les autres. Il n'est venu en Europe que près de cent ans plus tard.
Des amours du lilas de Perse et du lilas commun, est né à Rouen le lilas Varin, dont on voit de si beaux pieds à Paris, dans les jardins des Tuileries et du Luxembourg. Ses rameaux sont grêles et piquetés de blanc ; c'est, de tous, celui qui a les plus grands thyrses de fleur?, et qui étale le plus franchement la véritable nuance lilas.
Du lilas Varin est sorti le lilas Soiigé^ qui est presque rouge comme celui de Marly et a, comme le Varin^ d'énormes thyrses.
Je possède deux variétés de lilas à fleurs doubles ; c'est plus étrange que beau.
Pour le lilas blanc, je n*en sais qu'une belle variété, c'est le lilas virginal. Le lilas blanc
commun a la fleur très-petite et grêle; le virginal, au contraire, l'a presque aussi forte et touffue que les autres lilas.
J'ignore si — depuis que j'ai quitté Paris — on a changé le procédé au moyen duquel on fabrique du lilas blanc pendant l'hiver.
Le lilas blanc se fait avec le lilas lilas, de préférence avec le lilas Varin, ou le lilas Sougé, et surtout le lilas rouge de Marly.
Le lilas naturellement blanc n'est pas assez vigoureux pour supporter le traitement énergique de cette opération, et, d'ailleurs, ses fleurs jauniraient facilement.
C'est dans une serre chauffée à 35 degrés centigrades continus que le lilas, pris à l'état de repos hivernal complet, développe de magnifiques fleurs dans un espace de temps qui varie de quinze à dix-sept jours.
Aussitôt que les boutons à fleurs sont bien formés et près de s'ouvrir, toute lumière est supprimée aux plantes jusqu'à l'épanouissement
complet, au moyen de panneaux goudronnés placés sur les vitres de la serre, panneaux dont on n'enlève que quelques-uns pendant peu d'heures chaque jour.
C'est par ce moyen que des plantes qui, à Tair libre, produiraient des fleurs colorées, donnent ces beaux thyrses de lilas blanc.
Le pied de lilas ainsi forcé doit se reposer pendant un an à l'air libre. Forcé une seconde fois après ce repos, il est désormais hors de service, du moins pour cet usage.
N'oublions pas que, dans les cultures naturelles en plein air aussi bien qu'en culture forcée, si vous voulez avoir de belles fleurs, il faut tailler vos lilas aussitôt après la floraison achevée. Beaucoup d'arbres à fleurs emploieraient leurs forces à mûrir leurs graines et n'auraient, comme la plupart des arbres à fruits, de floraison complète que tous les deux ans. J*avais fait dans le temps cette remarque avec
vieux et célèbre Hardy, jardinier du Luxem-
bourg, sur une belle allée de paulonius, qui étaient dans la pépinière et qui fleurissaient peu ou point si on leur laissait leurs graines.
Si le lilas se prête ainsi à la culture forcée, c'est qu'il a une tendance naturelle, sinon à fleurir deux fois , du moins à avancer singulièrement la floraison.
Il arrive, dans nos pays méridionaux, qu'après avoir souffert de la sécheresse pendant Tété, il donne aux premières pluies, en octobre, un certain nombre de thyrses de fleurs, qui seraient plus beaux si leur développement n'était arrêté par l'abaissement de la température.
Je me donne le plaisir d'avoir tous les ans une très-belle floraison à la fin de septembre, en donnant de l'eau en abondance au commencement du mois à ceux de mes lilas qui, par leur position dans le jardin, ont le plus souffert de la sécheresse.
Cette floraison anormale est presque aussi belle que celle du printemps; mais je ne l'ap-
plique qu'à un petit nombre, parce qu'alors la floraison printanière est médiocre ou presque nulle.
Il se promène dans les départements et dans les environs de Paris des marchands d'arbres, d'arbustes et de fleurs, contre lesquels je dois vous mettre en garde. Ils louent pour huit jours des boutiques vacantes dans les villes, et invitent par des circulaires les jardiniers et surtout les amateurs à aller les visiter.
Là, ils étalent tous les arbres, arbustes, rosiers, pivoines, de rebut, qu'ils ont achetés à bas prix chez des semeurs qui rejettent tout ce qui n'a pas répondu à leurs espérances; cela se passe l'hiver, époque des transplantations et où les arbres, arbustes, etc., n'ont ni fleurs, ni feuilles, ni fruits. Dans nos pays du Midi, les plantes rares et inconnues sont représentées par des racines d'asphodèle, très-communes ici à l'état sauvage.
— 11 parait, me dit un voisin, qu'il est arrivé
un jardinier qui met en vente des plantes admirables ; je compte aller visiter son établissement ; voulez-vous venir avec moi ? il s'agit de merveilles !
J'accompagnai mon voisin.
VhorlicuUeur nous montra des albums de fleurs coloriées qui excitèrent mon étonnement, que j'eus soin de manifester, en l'accompagnant de l'air le plus crédule et le plus naïf que je pus me procurer.
Mon succès fut complet. Il s'anima et nous exhiba alors les albums secrets, ceux qu'il ne montre qu'aux gens qui ont l'air très-bétes.
C'est alors que nous vîmes des thyrses de lilas, de l'écarlatc de géranium, d'autres bleu de ciel, d'autres jaunes de chrome.
Des roses bleues, d'autres roses blanches avec le cœur bleu ou vert, d'autres rayées de blanc et de bleu; une zébrée, un fond blanc de bandes alternativement bleu de ciel et écarlate; Une autre, rayée de bleu et de jaune, etc.
Puis des pensées larges comme une assiette, etc., et je m'écriai :
— Dieu ! que c'est beau ! Est-ce bien vrai, monsieur, que vous avez vu ces belles fleurs-là?
Et, d'un ton de dignité presque offensée :
— Monsieur, ces portraits ont été faits par les premiers artistes de Lyon.
' Et vous vendez ces belles plantes?
— Deux francs chaque, monsieur.
Mon voisin me poussait du coude et me faisait signe d'acheter, sans tant de discours. D'autres personnes entraient dans la boutique et pouvaient enlever ces merveilles...
— Deux francs, monsieur, ça n'est pas assez cher...
Mon voisin me fit des yeux terribles.
— Je vous paye moi, chacune de ces magnifiques plantes deux cents francs; seulement, monsieur et moi, nous en déposerons le prix
chez un notaire de la ville et vous le toucherez après la floraison.
— Monsieur, répondit le marchand, je ne suis pas certain de revenir ici l'année prochaine; j'aime mieux vous laisser les plantes à un franc cinquante.
Le procédé est simple. Je vous ai dit comment ils se procurent des plantes : pour les portraits, ils achètent des lithographies non coloriées et badigeonnent chaque fleur des couleurs qu'elle n'a pas dans la nature. Quant aux pensées, ils les font dessiner exprès et ils en vendent beaucoup.
Les hommes de mon âge se rappellent les bois de Romain ville et les Prés-Saint-Gervais, qui sont, je crois, aujourd'hui englobés dans Paris ; il y avait là des bois de lilas, dont on allait acheter des bottes, en déjeunant sur l'herbe avec du lait et du pain bis ; c'était une des grandes fêtes de Paris et de la jeunesse : deman-
dez au bon, au gai, à l'observateur Paul de Kock.
Il me revient à la pensée huit vers d'un vieux poêle dont j'ai oublié le nom , adressés à in ami en traversant un cimetière :
Tu me reverras dans tes bras Quand la Parque aura sonné l'heure.
De coudriers et de lilas, Prends soin d'embellir ma demeure.
Je veux, daris un pareil bosquet, Plaire encore à jeune fillette, Tantôt cueilli comme bouquet, Tantôt croqué comme noisette.
Le nias a encore un mérite : il ne s*est jamais mêlé aux affaires et à la politique. — Je vous ai raconté ailleurs l'histoire politique de plusieurs fleurs ambitieuses : la rose, la violette, l'œillet, la couronne impériale, l'aubépine, la fleur de tilleul, le lis, l'hortensia, et quelques autres fleurs qui se sont jetées dans de grandes aventures et n'en ont pas été plus heureuses pour cela.
Des plaisirs que présente le lilas, la Providence n'a donné à l'homme que sa part : le lilas n*a pas été créé uniquement pour lui.
Il donne l'asile et la table à plusieurs insectes. On y trouve des hannetons {melolontha)^ surtout une petite variété que l'on voit voler lourdement, le soir, autour des beaux lilas Varin des Tuileries et du Luxembourg. Mais le hanneton ne choisit pas le lilas, il se jette en glouton et en ennemi sur tout ce qui verdit au printemps. Disons, en passant, que les enfants athéniens savaient déjà attacher les hannetons par la patte pour les faire voler en captivité. Aristophane en parle dans sa comédie des Nuées, c Sachez, ditil, retenir votre esprit tout en lui donnant l'essor; tenez-le comme le mélolonthe attaché à un fil par la patte. »
Je ne veux parler que d'insectes qui appartiennent au lilas comme le lilas leur appartient.
Le sphynx ligustri (ou du troëne : le troëne est une sorte de . petit lilas blanc.) Le sphynx
est un (les plus beaux « papillons d connus.
Je sais que le mot « papillon i> n'est pas scientifique, pas plus que « lilas ». On ne le voit voler qu'au crépuscule, vers la fin du jour. Il est large d'à peu près quatre pouces.
Le dessus de ses premières ailes est d*un gris veiné de noir et de brun. Le dessus des secondes ailes est rose avec trois bandes noires. Le dessus de corps de V abdomen est rayé par anneaux alternativement noirs et roses.
La chenille est une des plus belles connues et celle qui, par son attitude, ressemble le plus au sphynx fabuleux; elle est d'un vert clair et a sur chaque flanc sept raies obliques, moitié violettes, moitié blanches, et porte une corne audessus de la queue; à la fin de l'automne, elle s'enfonce dans la terre et se change en une chrysalide d'un brun rouge, d'où sortira le papillon au mois de juin suivant.
La phalène du lilas {phalœna syringania ou ennomos syringaria) est un papillon nocturne.
Cette phalène est beaucoup plus petite, dixsept à dix-huit lignes d'envergure.
Ses quatre ailes sont marbrées de rose, de feuille morte et de jaune. La chenille est d'un brun jaune.
La phalène printanière (phalœna ou hermi" thea vernaria). Ses ailes étendues, sur dix-huit lignes de largeur, elle est entièrement d'un beau et frais vert glauque. La chenille est verte avec six raies blanches.
Un des hôtes des lilas est encore la cantharide, qui a des usages variés en pharmacie, mais dont je ne signalerai que l'éclatante parure; les élytres (ailes dures ou étui des ailes) sont flexibles et d'un vert doré qui éteint l'éclat des plus belles émeraudes.
Le Parisien est ce qu'il peut, mais il y a certaines choses qu'il doit paraître. Après plusieurs révolutions, les classes inférieures ont conquis le droit de paraître égales aux autres, elles ont conquis l'égalité dans la dépense, mais non dans la recette.
A Paris, tout le monde est riche dans la rue, tout le monde est riche au bal ou au spectacle. Mais quelques-uns, ou, disons mieux, le plus grand nombre paye cet éclat extérieur et apparent par toute sorte de misères réelles, — cou-
rageusement endurées, — comme des nécessités insurmontables, quoiqu'elles puissent sembler volontaires.
Le costume et le paraître sont le nécessaire ; le logement et la nourriture sont le superflu. C'est sur ce superflu que Ton taille et que l'on rogne à un degré incroyable.
L'employé à dix-huit cents francs doit avoir les mêmes habits, le même chapeau que l'homme qui possède soixante mille livres de rente ; il doit fumer les mêmes cigares à cinq sous.
L'ouvrier lui-même ne consent plus à porter le costume commode et pittoresque qui a longtemps appartenu en propre à certaines professions.
Le charpentier n'oserait se montrer le dimanche, comme autrefois, avec un large pantalon et une veste de velours bleu. Il se croit obligé de s'affubler d'un habit ou pour le moins d'une redingote en drap noir; il doit avoir une montre ; la montre peut être d'un métal quel-
conque, mais il faut que la chaîne et la clef, qui toutes deux paraissent au dehors, soient en or; la clef ne peut-être autre qu'une clef dite à la Bréguet.
Il est, je crois, à regretter que l'on ait laissé tomber en désuétude les costumes particuliers à chaque profession. Cet usage entraînait rigoureusement avec lui une sorte de loi somptuaire à laquelle il n'était pas humiliant d'obéir.
Tel employé à dix-huit cents francs, qui se croît obligé de paraître riche dans la rue, mange chez lui des croûtes de pain et boit de l'eau qu'il va lui-même chercher à la fontaine, lorsque la nuit s'étend sur la ville.
Les choses ne se passent pas ainsi en province. Les habitants de votre ville savent parfaitement ce que vous possédez en terres et en maisons, ce que vous rapportent votre place et votre travail ; vous ne feriez illusion à personne.
Mais, à Paris, tel dîne pour dix-sept sous rue de la Harpe ou cache dans le fond de sa poche
un pain de seigle d'un sou, dont il porte sournoisement les morceaux à sa bouche en faisant semblant de se gratter le nez ou de caresser sa moustache, qui va ensuite se promener avec un cure-dents devant le café de Paris et fait envie aux passants, dont il devrait exciter la pitié.
Aussi les spéculations les plus sûres sont celles qui ont pour objet de vendre du luxe à bon marché. Les chemises grossières de coton, auxquelles on a ajusté un col, un jabot et des manchettes en batiste, — les souliers imitant la hotte, — ont un débit prodigieux. Beaucoup de gens ne mangent qu'au moyen de la différence de prix qui existe entre ces semblants et les objets réels qu'ils se croiraient obligés d'acheter sans ces heureuses imitations, et qui absorberaient entièrement leur revenu.
Bien des gens préféraient manger leur soupe sans beurre, pourvu qu'ils la mangeassent dans des cuillers d'argent, avant l'invention du maiU lechort^ de Vargent allemand^ etc.
C'est ce qui explique le mystère que beaucoup de gens à Paris gardent sur leur domicile. Si vous avez quelque affaire avec eux, ils vous diront qu'ils sortent de très-bonne heure et rentrent fort tard, qu'on ne les rencontre jamais chez eux, etc. ; — ils préfèrent vous donner rendez-vous dans le jardin du Palais-Royal — ou dans les galeries de l'Opéra. C'est que le dandy habite une mansarde au cinquième étage, pour le loyer de laquelle il est en retard de trois termes, qu'il couche sur un lit de sangle, et qu'une bouteille vide lui sert de flambeau.
II est des gens qui aiment mieux avoir Tair de dîner au café de Paris que de dîner réellement dans tout autre cabaret moins cher.
Pour y réussir , et cependant ne pas dépenser trop d'argent, ils affectent une excentrique simplicité de goûts, ils n'aiment que le bœuf bouilli. J'en connais un qui a le courage opiniâtre de simuler , depuis dix ans , une maladie qui lui défend de boire du vin.
Et ce qu'il y a de plus curieux dans ces efforts héroïques pour paraître riche, c'est qu'ils ne peuvent avoir que deux résultats, — sans compter celui de mener une vie misérable ; si vous réussissez à tromper les gens , ils vous envient; si vous ne réussissez pas, ils se moquent de vous.