JAMAIS LE BUT
Faut-il que le christianisme soit venu détruire de pareilles croyances? En lui confisquant son enfer, M. Jourdan ne fait qu'exercer de justes représailles.
J'entends d'ici quelque ultramontain obstiné dire au philosophe:
— Est-ce donc lace progrès si vanté, dont le Siècle nous assourdit chaque jour? On rejette comme surannés les dogmes chrétiens, et on retombe dans le druidisme? On nie l'enfer pour se jeter dans la métempsycose? On déclare l'Evangile incompatible avec le progrès, et on recule jusqu'aux rêves de Pythagore et des Brahmanes indous? En haine du christianisme on opte pour le culte de Bouddha, et c'est là ce qu'on appelle la philosophie des lumières? Il laut avouer que les libres-penseurs modernes sont bien dépourvus d'imagination , s'ils ne peuvent inventer même de nouvelles erreurs, et s'ils sont obligés, pour vivre, de mendier le pain de leur esprit aux adorateurs de Tentâtes et de Brahma. Ces lumières prétendues pourraient bien n'être que ténèbres; ce progrès ressemble furieusement à la décadence.
Mais ce n'est là qu'un discours d'obscurantiste, et M. Jourdan répond :
— Qu'importe que nous rétrogradions de
trois mille ans, que nous fassions refluer l'avenir et le progrès vers le passé, et que, par horreur du catholicisme, nous retombions dans le druidisme et dans la métempsycose, si par Là nous échappons au dogme de l'enfer? D'ailleurs, ne peut-on progresser en rétrogradant? Voyez l'écrevisse! L'écrevisse est un animal libre-penseur.
Gardez-vous donc, ô populations chrétiennes, de méconnaître le service inappréciable que vous rend la philosophie !
Elle comble un abîme dans lequel vous couriez risque de tomber à chaque instant.
Avouez, en outre, que la morale est devenue, par \k même, bien plus accommodante.
Dès k présent, grâce aux articles du Siècle, le gendarme est le seul diable et la prison le seul enfer à craindre.
" Eviter l'un et l'autre, tout est \h.
N'est-ce pas une admirable simplification?
0 vous dont.l'existence a été souillée de tur-
pitudes et de crimes, vous qui n'avez reculé devant aucun moyen pour vous procurer opulence et plaisirs , vous qui avez ruiné cent iamilles par des menées frauduleuses, qui avez réduit un si grand nombre d'infortunés au désespoir et au suicide ; vous dont le char superbe éclabousse les veuves et les orphelins de vos victimes, vous dont la vie gorgée d'or n'est qu'un festin perpétuel, et dont le dernier soupir sera une dernière insulte à la vertu pauvre, malheureuse et persécutée, — assassins et voleurs, rassurez-vous!
Dieu est trop juste pour vous punir de peines éternelles.
Il n'y a plus d'enfer.
Vous en serez quittes « pour revivre, parmi vos semblables, d'une vie plus ou moins heureuse et pour gravir les échelons infinis qui conduisent vers le but que nul ne peut atteindre. »
Ce n'est pas clair, mais c'est rassurant.
Le Siècle insinue que l'enfer jï bien pu être
inventé par les ministres de l'Evangile, qui auraient trouvé cet ingénieux moyen de se constituer médiateurs entre Dieu et les hommes.
Il est fâcheux que la puissante logique de cet honnête journal ait détruit l'enfer de fond en comble, sans même y laisser un petit coin à l'usage des prêtres, pour les punir de nous avoir fait peur si longtemps.
Opinion savante et judicieuse du même.
Après avoir enlevé l'enfer aux ultramontains, c'est-à-dire après avoir sapé l'une des bases essentielles de la foi romaine, M. Jourdan n'a plus qu'un coup d'épaule à donner pour renverser l'édifice.
Et il le donne.
Vous vous imaginiez peut-être, catholiques naïfs, que seuls vous représentez la religion
chrétienne dans tout son développement, et que vous ronionlez siècle par siècle , anneau par anneau, jusqu'à l'origine du christianisme? Vous vous flattez probablement d'être de la religion des apôtres et de leurs successeurs, de la religion des Athanase , des Chrysostômc, des Basile, des Grégoire, des Ambroise, des Augustin, des Ililaire de Poitiers, de ces grands évêques qui furent tout à la fois des modèles de vertu, des puits de science, des aigles de génie , et les réformateurs suprêmes d'un monde qui tombait en décrépitude?
Si vous êtes assez profondément plongés dans l'obscurantisme pour nourrir de semblables illusions, hàtez-vous d'y renoncer. On vous apprend que vous n'êtes que des sectaires et des hérétiques.
En vérité, oui, rien que cela !
« Le catholicisme, dit M. Jourdan , est une déviation du christianisme. C'est une secte. »
Vous entendez? Il faut en prendre votre
parti. Le catholicisme, qu'on supposait avoir eu le même berceau que le christianisme, lui est postérieur de sept ou huit cents ans, si plus ne passe.
C'est encore à M. Jourdan que nous devons cette grande découverte.
Il a lu et relu, dit-il, tous les documents de l'époque primitive de la religion chrétienne ; il a compulsé les œuvres des apôtres, des pères de l'Eglise , et un peu aussi celles de Jamblique: nulle part il n'a vu le mot catholicisme.
L'argument serait péremptoire , s'il n'avait pour base une imposture flagrante.
Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure.
Mais, d'abord , à quelle époque, s'il vous plaît, la secte catholique lît-elle son apparition?
Voici le point délicat. L'histoire constate l'enchaînement des hommes et des choses catholiques depuis dix-huit siècles; elle pousse l'indiscrétion jusqu'à nous donner la liste exacte
des papes qui ont occupe le siège de Rome depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX, et, dans cette nomenclature, elle n'a pas même oublié les antipapes.
Mais l'histoire est une babillarde, qu'il ne faut pas écouter.
Aussi M. Jourdan se renlerme dans une sage réserve et s'abstient d'assigner une date précise à la naissance du catholicisme. Résignonsnous donc à ignorer à tout jamais ce que cet écrivain rempli de prudence ne peut ou ne veut pas nous apprendre.
Pourquoi l'éminent théologien du Siècle n'appcllcrait-il point à son aide le professeur de Zurich, Wolkmar, ou le docteur Baur, chef de l'école de Tubingue'.^ Ces deux savants, qui ont inventé le christianisme judaïsant de saint Pierre et le christianisme universel de saint Paul, seraient bien capables d'inventer également l'origine de la secte catholique.
M. Jourdan peut dire encore que le callioli-
cisme remonte tout uniment à saint Ignace de Loyola, ce coupable fondateur de la Société de Jésus.
De cette façon le protestantisme deviendrait l'aîné, lui, auquel on reproche depuis si longtemps d'être le dernier venu.
Tout s'arrangerait pour la plus grande gloire de la philosophie.
Or, si l'honnête journaliste du Siècle ne peut nous apprendre à quelle époque le christianisme a commencé, en revanche il nous enseigne merveilleusement ce qu'il est. Tout à l'heure il nous a dit que c'était une secte ; maintenant il ajoute :
« L'abbé Bergier, qui passe pour un théologien très-illustre, après avoir défini le christianisme comme religion, dit que le cathohcisme est un SYSTÈME HUMAIN, QUI a pour objet l' universalité de la doctrine chrétienne. »
Humain? êtes-vous bien sûr. Monsieur, d'avoir lu ce mot-là dans l'abbé Beroier?
Je connais quelqu'un qui sait aussi bien lire que vous, et qui n'a jamais pu l'y découvrir. Ce quelqu'un-là vous certifie, eu outre, que, si pareil mot se fût rencontré sur une page, auteur et livre eussent été immédiatement et hautement condamnés par la cour de Rome, comme hétérodoxes.
Evidemment vous avez mal lu.
Ou peut-être vous êtes-vous laissé aller, sans vous en apercevoir, au malin plaisir de jeter une pierre au catholicisme, en empruntant, malgré lui, la main d'un de ses apologistes. Vos lecteurs n'en chercheront pas plus long, — et le tour est joué.
M. de Voltaire, votre maitre, s'écriait jadis : « Mentez! montez toujours! il en restera quelque chose. »
Avez-vous essayé, par hasard, de profiter de cette honorable leçon?
Pour ce qui est du mot systèmu; qui vous oll'usque si fort, j'ai consulté sur sa signilica-
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tion précise un élève de quatrième du lycée Bonaparte. Vous voyez que je ne vais pas chercher mes autorités à Vaugirard parmi les élèves des jésuites, je les prends en pleine université. Eh bien, mon jeune helléniste, après avoir consulté l'étymologie du mot système, m'a expliqué comme quoi Wsigmûe assemblage, et, par extension, assemblage de princijjes vrais ou faux.
A ce compte-là, ce me semble, le christianisme qui, d'après vous, est une religion, serait un système aussi, ni plus ni moins que le catholicisme. Tout corps de doctrine est un système, et si, comme on l'espère, \e jourdanisme devient jamais un culte, il n'échappera pas à la loi commune.
Ce sera aussi un système, et je me hâte d'ajouter qu'il n'aura rien de catholique.
Mais qu'est-ce qu'un système ayant pour objet l'universalité de la doctrine chrétienne? Si je comprends bien ce langage, il signifie.
de votre aveu même, puisque vous le reproduisez, que le catholicisme eut sa raison d'être du jour oîi le christianisme prit son essor pour envelopper le monde entier de son réseau divin, et que, par suite, christianisme et catholicisme sont de la même date. En disant à ses apôtres: « Allez et enseignez toutes les nations ! » Jésus- Christ créait le catholicisme.
Vraiment, c'était bien la peine de dépenser tant de philosophie, d'encre et de papier pour dire oui et non sur le même sujet.
Mais, patience! M. Jourdan est un habile homme.
Le voici qui répète pour la seconde fois aux buveurs de bière et de petit bleu qu'il a vainement cherché le mot catholique dans tous les ouvrages des apôtres et des pères de l'Eglise.
Or, moi, pauvre obscurantiste, qui ne me pique pas d'avoir poussé aussi loin que M. Jourdan le sérieux des études, je lisais hier, sans penser à mal, un livre de saint Augustin.
Tout à coup éclatent, comme un météore, à mes regards stupéfaits ces mots : Ecclesiœ catholicœ. Je crus être le jouet d'une illusion; mais dix Ibis je relus le passage, et dix fois les mêmes mots resplendirent à mes yeux comme l'inscription fulgurante du festin de Balthasar : Ecclesiœ catholicœ!
Bien plus, ces mots se reproduisent et se multiplient à chaque page du livre.
Saint Augustin n'a pas l'air de se douter que le catholicisme soit d'invention récente; il en parle comme d'une institution fort ancienne déjà à son époque; il va jusqu'à identifier le catholicisme avec le christianisme orthodoxe, et il ne songe pas même à établir entre eux la moindre distinction.
Cela voudrait-il dire que M. Jourdan, contrairement à ce qu'il affirme, n'a pas lu les œuvres des pères de l'Eglise?
Ah ! qu'il connaît bien ses lecteurs !
Les traités palrologiques ne se trouvent ni
dans les cabarets, ni dans les tavernes où le Siècle trône en maître. On n'y possède absolument que ce journal pour toulo bibliothèque. A coup sur, il ne viendra jamais à la pensée d'un culotteur de pipes d'ouvrir le Traité sur kl grâce ou la Cité de Dieu pour contrôler le dire de M. Jourdan.
Et, si M. Jourdan affirme (jue les pères de l'Eglise ont ignoré jusqu'au mot de catholicisme, son affirmation pure et simple sera accueillie comme un oracle dans tous les estaminets de France.
Tant pis pour saint Augustin !
Après tout, ces mots Ecclesiœ- catholicœ, que nous traduisons par Eglise catholique signifient peut-être Eglise protestante?
Qu'un libre-penseur le dise, on le croira sur parole.
(3u mieux encore, gageons que les jésuites, par une criminelle interpolation, opérée dans
le mystère et dans rombre, ont subrepticement introduit ces mots-là sur les pages du livre de saint Augustin , tout exprès pour faire une niche à M. Jourdan.
Les fra.ncs-m.a.çoris et la. Société de Saint -"Vincent cle Paul.
Nous aurons encore à revenir sur les sauts de carpe antireligieux cle ce charmant écrivain. Laissons un de ses honorables collègues faire les frais du présent chapitre.
— Êtes-vous franc-maçon?
— Vous plaisantez, non certes !
— Alors tant pis pour vous.
— Comment? pourquoi cela?
— Parce que, si vous n'êtes pas IVanc-macon, vous êtes un haïsseur.
C'est le Siècle qui le déclare solennellement par l'organe de M. Auguste Luchet, autre philosophe d'une ciïrayante puissance de logique.
M. Luchet nous apprend que la société se divise en deux grandes catégories : les francsmaçons et les haisseurs, c'est-à-dire les bons et les méchants, les hommes vertueux et les hommes pervers, ceux qui respectent le Grand- Orient, son triangle, sa truelle et ceux qui passent devant, comme Guillaume Tell passait devant le bonnet de Gessler, sans donner un coup de chapeau.
Guillaume Tell était un haïsseur.
Vous êtes un haïsseur.
Je suis un haïsseur.
Tous les catholiques sont des haïsseurs et le Siècle n'en démordra pas.
11 paraît que ce sont des êtres l'ort laids au
physique et au moral, tortus ou bossus de corps et d'âme.
« Nécessairement, dit M. Lucliet, ils ont dû se commencer (sic) de travers, commettre quelque crime, aimer dans de mauvais endroits et apprendre de mauvaises sciences; ils ont dû perdre leur cœur, comme leur argent, à le mal jouer. »
Sans doute à la Bourse, mon maître, à l'exemple de vos bons amis Enlantin et Jourdan, deux messieurs qui jouent bien?
Ils ont gagné de l'or et n'ont perdu que le cœur, voilà toute la différence.
Bref, les catholiques, suivant M. Luchct, doivent succomber sous le poids du remords, puisqu'ils haïssent la franc-maçonnerie. Pour arriver à ce comble de perversité, il faut avoir tué son père ou sa mère, peut-être les deux.
On n'ignore pas que le Siècle a professé de tout temps pour cette institution célèbre une piété sincère et filiale.
S'il lui arrive de tracer un parallèle entre la Société maçonnique et la Société de Saint- Vincent de Paul, c'est pour proclamer toute la supériorité de la première sur la seconde.
Rien de plus juste, en eflet.
L'une représente le progrès, la philosophie, les lumières, la libre pensée, et ne vient en aide qu'à ses initiés, — quand elle leur vient en aide. L'autre n'est qu'une congrégation de sacristains et de jésuites, conjurés pour soulager les misères du corps et de l'âme partout oi'i elles se rencontrent, sans distinction d'opinions, religieuses ou autres, quoi qu'en dise le Siècle.
Or, la charité et les bienfaits de la seconde ne sont qu'une gangrène d'obscurantisme qui ronge le corps social, tandis que la franc-maçonnerie est le sel qui le conserve.
Ecoutez plutôt! C'est M. Luchet qui parle.
« Dans les pays où la superstition (lisez catholicisme) ne s'est pas tout approprié, une grande et vieille association restait debout pour
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le secours et rinstruclion réciproques. Ce glorieux débris des âges, cette barque de salut insubmergée dans nos mers de sang et de larmes, s'appelle la franc-maçonnerie. Les haïsseurs n'en veulent pas ; ils insultent, ils diffament, ils calomnient ce refuge innocent de l'égalité et de la fraternité. »
Comprenez-vous, lecteurs ?
Sur nos mers de sang et de larmes, une seule barque de salut flotte insubmergée, — la franc-maçonnerie, — et les catholiques veulent couler à fond cette barque, refuge suprême offert par Vinnoccnce et la candeur maçonnique aux naufragés de la misère.
Imprudents!
Pour ma part, je me frappe la poitrine, et je veux aimer la franc-maçonnerie de l'amour le plus tendre.
J'avais bien entendu parler d'une autre institution, appelée christianisme, ayant éminemment pour but a le secours et l'instruction
réciproques. » On prétend même que cette institution a inoculé au monde moderne tout ce qu'il a de bon, tout qu'il a de pur dans ses éléments sociaux, et que, perpétuellement debout, « elle flotte insubmergée sur nos mers de sang et de larmes, comme une barque de salut, » ni plus ni moins que la franc-maçonnerie, avec laquelle, grâce à Dieu, elle n'a rien, a})solument rien de commun.
Mais ce sont les jésuites qui font courir ce bruit-là.
Le christianisme est mort et enterré, si toutefois il exista jamais, ce dont je doute sérieusement depuis que je lis les articles du Siècle.
Tout ce qu'on attribue en beau ou en bien au christianisme appartient à la franc-maçonnerie, et, je le déclare, il n'y a jamais eu d'autre institution grande, utile, salutaire et généreuse au monde.
Hors de la franc-maçonnerie point de salut!
Les sociétés modernes ne marcheront conve-
DF VOLTAmE 254
nablemenl que le jour où l'univers entier ne formera plus qu'une loge immense, refuge de régalité et de la fraternité.
On ne compte guère que trente-trois grades hiérarchiques dans la franc-maçonnerie.
Peut-on porter l'égalité plus loin?
Quant à la fraternité, le Siècle nous raconte l'histoire touchante de naufragés francs-maçons recueillis et soignés par leurs frères du Cap. Assurément l'action est louable; mais elle le serait davantage, si ces naufragés n'eussent pas été affiliés à la secte maçonnique. Hélas! que serait-il advenu, si l'équipage de la Jetine- Sophie eût été composé de haïsseurs?
\ ce propos, M. Luchet nous permettra de lui soumettre un léger scrupule.
On nous assure qu'il arrive tous les jours à cette même Société de Saint-Vincent de Paul, si violemment attaquée par le Siècle, de secourir des ouvriers francs-maçons délaissés par leurs frères.
Encore une calomnie des haïsseurs, probablement !
Nous signalons au Siècle ce fait impossible, afin qu'il se hâte de dérober à l'obscurantisme et à la charité des jésuites ces malheureux t'rancs-maçons égarés.
Chose singulière! dans la généalogie que M. Luchet dresse de la secte maçonnique, il ne parle ni de Salomon, ni de îliram, l'architecte du temple de Jérusalem. Il ne remonte guère qu'à Numa Pompilius et à la loi des douze tables. On ne peut pas être plus modeste.
Mais un dernier scrupule ?
Je lis dans l'histoire que Hassan-ben-Sabbah, autrement dit le Vieux de la Montagne, chef de la secte des Ismaéliens, ou Assassins, dont le mystérieux poignard faisait trembler, au onzième siècle, peuples et rois, avait été élevé dans la grande loge maçonnique du Caire, et que sa troupe horrible se composait d'affiliés à cette loge.
Ce fait n'est sans doute qu'un abominable mensonge de quelque historien haïsseur.
Pourtant, un touriste anglais, le colonel Churchill, parcourant, il y a quelques années, les montagnes du Liban, retrouva, à sa grande surprise, les signes maçonniques chez les Druses, ces mêmes coquins perdus de vices et de scélératesse, qui ont récemment épouvanté l'Europe par le massacre des populations chrétiennes. .
Les Druses descendent des Ismaéliens, dont ils ont adopté le culte, espèce d'idolâtrie, mêlée de schyisme, de soféisme et de superstitions kaabatiques. Ils adorent le Vieux de la Montagne comme un prophète et le comptent au nombre de leur douze hakems.
Or, ces misérables Druses apprirent au colonel Churchill qu'une insurrection devait bientôt éclater dans l'Inde.
Comment expliquer ces étranges communications entre des peuples séparés par de si énor-
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mes distances? Est-ce que la franc-maçonnerie, par hasard, n'y serait pas pour quelque petite chose?
Le Siècle devrait bien nous renseigner làdessus.
On raconte qu'un prince français, placé sur les marches du trône, sollicita la faveur d'être reçu membre de la Société maçonnique.
Une épreuve restait à subir.
On l'introduit dans un lieu mystérieux et sombre; on lui met un poignard à la main, et on découvre à ses yeux une forme représentant son roi. Il frappe, le sang coule... et, quelques années plus tard, ce morne prince envoyait à la guillotine celui qu'il avait déjà égorgé en effigie.
La guillotine est encore un triangle, le triangle de l'égalité devant la mort.
A bon entendeur salut!
Ce fut lord Derwent-Waters, ami de Bolingbroke et de M. de Voltaire, qui introduisit la
franc-maçonnerie chez nous, en 1725, et l'auteur de la Pucelle fut le premier affilié.
Qu'en dites-vous ?
Lorsque le Siècle exalte cette institution au préjudice de la Société de Saint-Yincent de Paul, nous comprenons ce que parier veut dire : il fallait s'attendre à cela de la part de l'organe de la Révolution et du progrés.
Quoi de plus antiphilosophique, je vous le demande, qu'une association ayant pour objet de soulager les pauvres, de soigner les malades, de consoler les infortunes de tout genre?
li^sl-il possible qu'en plein dix-neuviéme siècle des jeunes gens distingués par l'éducation, par la naissance et par le cœur, des hommes vertueux de toutes les conditions sociales, bourgeois, nobles et princes, des vieillards à cheveux blancs, honorés de l'estime publique, poussent l'ignorance, l'aveuglement et le mépris du progrès jusqu'à s'assembler de temps à autre pour discuter ensemble les intérêts du malheur.
s'exciter aux douces émulations de la charité, verser leurs offrandes dans un trésor commun, le trésor des pauvres; puis, delà, se répandre dans les quartiers les plus ignobles, dans les rues les plus souillées, escaladant les escaliers vermoulus, franchissant les corridors infects, et portant le double pain de raumOne et de la consolation dans les mansardes où s'abrite la misère?
Je le proclame bien haul, c'est là un spectacle digne d'exciter toute l'indignation du Siècle.
Ah! si, au lieu de consacrer leur vie à ces occupations, bonnes tout au plus pour des catholiques ou des ultramontains, ces jeunes gens, ces hommes vénérables s'occupaient du matin au soir à s'abrutir de fumée et d'absinthe; s'ils traînaient leur existence inutile et dégradée du Jockey's-Club au Taltcrsall et du Tattersall au Jockey's-Club; s'ils agiotaient sur les Chemins et le Mobilier, s'ils jouaient à la baisse ou à la
hausse, s'ils rédigeaient un journal de Bourse comme M. Louis Jourdan; s'ils entretenaient une danseuse de l'Opéra, tout en poussant la philantropie jusqu'à danser parfois eux-mêmes au bénéfice des pauvres, à la bonne heure !
Voilà une véritable existence de philosophe, une vie de progrès et de lumières, profitable à la société, profitable à favenir.
Est-ce que la philosophie peut aller s'asseoir au chevet du pauvre ? elle est trop éclairée pour cela.
Des pauvres, il y en a fort peu d'ailleurs.
Bientôt même, grâce au progrès, il n'y en aura plus du tout. La philosophie nous le répète chaque jour. Si les rares indigents qu'on trouve encore veulent sortir des entraves dégradantes de la charité catholique, s'ils veulent monter jusqu'aux régions supérieures où brillent les pures lumières, la philosophie est là, qui, moyennant trois sous, leur offre son organe ({uolidien.
Allons, pauvre, allons ! ferme ta mansarde aux membres de la Société de Saint-Vincent de Paul. Chasse honteusement ces hommes qui t'apportent la nourriture du corps et celle de l'àme. Ils conspirent contre toi, ils conspirent contre l'organisation sociale tout entière.
Epargne trois sous chaque jour sur tes jeûnes.
Tu pourras avec trois sous acheter le progrès ; trois sous vont éclairer ta vie et fixer ton sort.
La foi qui le réchautïe, la résignation qui te soutient ne tarderont pas à disparaître. 11 te restera la misère, le froid glacial du désespoir libre-penseur et... les numéros du Siècle.
Ah! comédiens!
Si le peuple seulement vous connaissait mieux 1
Jolie payu Uc spiritisme. — L,'sAm.« de la. terre:-.
Ce n'est pas tout que de battre le catholicisme en brèche : il faut de temps à autre fabriquer une petite théologie qui le remplace, n'importe laquelle. 11 y a toujours quelques imbéciles qui s'y laissent prendre. Eh ! parbleu! c'est autant de gagné pour les révolutionnaires et les impies.
Sans compter que les apostats font du
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prosélytisme et cherchenl avidement des imitateurs.
Le Siècle le sait.
De sorte qu'il n'y a pas de sottise, pas de charlatanisme, pas de bourde, pas de stupidité, pas d'égarement d'intelligence que cette abominable ne feuille patronne et ne cherche à développer au besoin.
Les tables tournantes, les esprits frappeurs, toutes les niaiseries du spiritisme ont eu successivement dans ses colonnes les honneurs d'une approbation complète.
Ecoutez encore :
« J'ai à vous annoncer le livre le plus étrange, le plus profond, le plus extraordinaire, le pkis curieux et le plus naïf; un livre fulgurant, un livre qui est le poëme le plus magnifique qui ait jamais été rêvé, la vision la plus merveilleuse qu'on ait jamais racontée, sans en excepter la Divine comédie; un livre que nulle plume
DE VOLTAIRE. i3i
ne saurait écrire, pas même la plume de l'auteur de Terre et ciel. »
Ainsi parle Jourdan-Sévigné à ses lecteurs, — j'allais dire à iM. de Goulanges.
— Quel est donc co livre prodigieux? nous demanderez-vous.
— Devinez.
— Le recueil des articles de M. Jourdan relié en veau et doré sur tranche?
— Cela ferait un superbe volume assurément ; mais celui dont je vous parle est encore plus fulgurant et plus merveilleux.
— Serait-ce Y Histoire des deux Restaurations de M. de Vaulabelle, que le Siècle nous offre tous les jours en prime, à grand renfort de réclames?
— Non.
— Le Voyage aux bords du Rhin de M. Edmond ïexier?
— Non, mille fois non.
— Jejelle ma langue aux chien».
^35 LA QUKUt
— Et VOUS n'avez pas tort, car il est probable que vous n'avez jamais ouï parler de l'âme de la terre.
— Oh ! oh ! s'agirait-il de celle àme, qui révéla jadis à ce pauvre Ilennequin de si belles choses, qu'il en est mort fou?
— Précisément. L'âme de la terre ne pouvant se consoler de la mort d'Hennequin, comme autrefois Calypso de la mort d'Ulysse, a éprouvé, toujours comme cette illustre déesse, le besoin de trouver un Télémaque avec qui elle put causer. Donc elle dit un beau matin à Louis Michel, jeune pâtre de Fifianières, département du Var :
'■ Kcoute ! »
Louis Michel de Figaniércs écoula, et lors- (ju'il eut écouté, il s'empressa de l'aire part à MM. Sardou et Pradel de ce que l'âme de la terre lui avait révélé.
Ce fut de celte quadruple collaboration que sortit le livreprestigieuxannoncéparM. Jourdan.
Il a pour titre : La cle de la vie ou Révélations sur Dieu.
Malgré le progrès philosophique et les clartés splendides que le journal de M. Havin répand chaque jour sur le monde, il paraît que nous ne voyions clair ni dans notre propre vie. ni dans celles des autres êtres, y compris Dieu.
Fort heureusement l'âme de la terre a eu pitié de nous et de nos ténèhres.
Elle a mis son flamheau dans la main de M. Louis Michel Je Figanières et de M. Jourdan, puis elle leur a dit : Eclairez le monde î
Et ils ont éclairé le monde.
La porte de la science était close, elle leur a (lit : « Voici la clé, ouvrez cette porte, et regardez la vie universelle! )>
Ils ont ouvert, et nous avons vu.
(■ Nous avons vu les minéraux vivre et palpiter; nous avons compté lus pulsations de leur cœur; nous avons pénétré les plus intimes rou.a^
ges de la vie des plantes; nous avons assisté à l'enfantement des mondes, nous avons suivi l'homme à travers se? transformations cl ses existences. •'
Qu'est-ce que riiomiiie, ô âme de la terre?
« L'homme est l'image de Dieu. Il porte le reflet de la Trinité divine : il est lumière, vie et matière. »
Pardon, monsieur Jourdan, pardon!
Si je comprends le langage de votre héroïne et si ce langage permet qu'on le mesure aux proportions bornées et prosaïques du sens commun, l'âme de la terre dit nettement que Dieu, comme l'homme son image, est, en partie du moins, un être matériel.
Dieu lumière eivie, — le premier venu, fut-ce un élève des frères ignorantins sachant quelques mots de catéchisme, peut en dire autant que vous là-dessus, monsieur le journaliste, — mais Dieu matière, voilà le nouveau, voilà le prodigieux, voilà le fulgurant!
DE VULTAIHE. 235
Vous nous ramenez eu plein paganisme, grand homme.
C'est très fort.
Il n'y avait que l'âme de la terre qui put nous révéler cette vérité capitale, et le Siècle était digne de lui servir d'écho.
M. Jourdan répète plusieurs fois qu'il règne dans l'ouvrage « un sentiment religieux extrêmement élevé. » Jugez, d'ailleurs, de son enthousiasme : l'àme révélatrice ne croit pas à l'enfer. Notre honnête philosophe ne laisse jamais échapper une occasion de crier hien haut contre cet épouvantable dogme catholique.
Entre nous, est-ce qu'il aurait peur?
J'ai connu des poltrons qui, voyageant la nuit dans un bois, chantaient pour se rassurer.
Quoi qu'il en soit, voici déjà deux points essentiels de la doctrine évangélique à tout jamais détruits par l'àme de la terre. Elle professe en outre la métempsycose, autre sujet de