‹ La queue de VoltaireChapitre 3 sur 37 · BONNE ACTION · texte numérisé non relu

BONNE ACTION

Qu'en dites-vous?

Et l'on a pris au sérieux les fléclamalions de cet homme, lorsqu'il a eu l'audace de se donner aux peuples pour un apôtre de la liberté !

('j Voir, pour los détails de cette anecdote, la BUiUuiimphic Michaiid (article HaynaJ). On a de la même époque des lettres curieuses, dont voici quelques extraits. Elles montrent que M. de Voltaire, ami de la douceur et de Yhumnnité pour les esclaves, dont la vente hii rapportait de si honnêtes bénéfices, traitait comme des nègres les blancs qui hésitaient à lui payer leur dette, avec les intérêts usuraires dont il n'était pas chiche :

« D'Homhre a fait Itaiiqiientute. 11 me doit quinze cents francs et vient de faire un contrat avec ses créanciers, qtie je n'ai pas signé. Parlez à un procureur, et qu'on m'exploite ce drôle, dont je suis trés-mécontent ! » iCorresjwii'lfmrc. — Décembre 1737.)

K Si M. de Baranne ne me rend pas les deux mille francs, il ne faut pas le ménager; je vous le recommande auprès du lieutenant civil. M. de Gennes est fermier général. S'il ne me paye pas, c'est très-mauvaise volonté, à quoi la justice est remède. Sa réponse doit èlre une lettre de change pour un paiement complet, ou c'est à un huissier de faire fontes les liuniirletes de cette affaire. » [Correspondance. — Mars 1738.)

Voltaire composa, au château de Cïrc)',Alzire, Mérope, Mahomet et VEnfaut prodlrjnc. Ce fut là qu'il écrivit, en outre, cet odieux Essai sur les mœurs, où il souiïlette l'histoire à chaque page, dénature insolemment les faits, déploie la partialité la plus révoltante, et juge les nations, surtout la France, avec une aigreur inouïe, sans respect, sans vérité, sans justesse.

Préférant de lâches apostats aux princes amis de la foi chrétienne, il envenime les actes de ces princes, il exagère leurs écarts.

Il cherche à déshonorer l'Eglise et à la transformer en une secte toute de politique et de passion, ù laquelle il impute les cruautés des conquérants du Nouveau-Monde, quand il est notoire qu'elle les a condamnées par les sentences les plus sévères et par des huiles aposlohques sans nomhre. Il attaque les évoques, les conciles, la confession (gênante pour lui surtout), la divinité du Christ, la morale des Livres saints, et pose d'un bout à l'autre de

son œuvre ces hideux principes, qui devaient servir plus tard à renverser tout à la fois vérité, justice, autel et trône.

Ce livre n'était pas de nature à faire révoquer par le Parlement l'ordonnance d'exil, sous le coup de laquelle on le tenait toujours.

Fatigué de sa retraite en Champagne, et très-humilié do voir un philosophe de sa force et de son mérite aussi peu apprécié du roi Louis XV, il se mit à flagorner deux autres souverains, dont il espérait recevoir bon accueil, Stanislas de Lorraine et Frédéric de Prusse.

Le premier, plein de finesse dans sa bonhomie, se donna le plaisir d'attirer Voltaire à Lunéville pour lui dire à brùle-pourpoint, bien en face, et devant tous les courtisans :

« Je vous déclare, Monsieur, que j'ai en profonde horreur les écrivains impies, et que dix-huit siècles me semblent une confirmation suffisante de la vérité catholique! >

Madame du Chastelet, enceinte et presque à terme, avait suivi le philosophe à Lunéville.

Elle accoucha de colère, après avoir entendu la profession de foi de Stanislas, et mourut le surlendemain. Son amoureux en deuil alla se consoler près du roi de Prusse, qui l'appelait avec des protestations tout à fait rassurantes. Voltaire n'avait n craindre là aucune déconvenue : le libertinage et le blasphème avaient leurs coudées franches à la cour de Berlin.

Il y reçut tout naturellement bon accueil.

A cette époque, il existait entre Louis XV et Frédéric certains malentendus assez graves. La question embrouillée par la diplomatie, faisait craindre une déclaration de guerre de l'Allemagne à la France.

Une nièce de Voltaire, madame Denis, fort intrigante et peu scrupuleuse sur le choix des moyens, se mil en tête de réconcilier son oncle avec la cour de Versailles. En conséquence, elle se ménagea des relations au château d'Etiolés,

chez la Pompadour, et, à la fin de cette irdrigue féminine, quel(jues avances directes furent faites au philosophe. Il chargea sa nièce de lui acheter un hôtel à Paris et ne tarda pas à repasser la frontière, alléché par des espérances, qu"'il avait caressées trop longtemps sans résultat, pour ne pas saisir avec empressement l'occasion de les changer en réalités.

Cet ennemi des rois et des trônes passa toute une saison chez la maîtresse de Louis XV, la flagornant sur tous les rhythmes, céléhrant en vers pompeux la gloire du héros de Fontenoy, et rimant des quatrains dans le goût de celui-ci :

Il sut aimer, il sut combattre ; Il envoie en ce beau séjour Un brevet digne d'Henri Quatre, Signé : Louis, Mars et l'Amour.

Bref, on finit par lui promettre un fauteuil à l'Académie, le titre d'historiographe de France et une charge de genlilhomme ordinaire de la

Chambre, s'il voulait retourner en Prusse élu- (lier les plans de Frédéric et en dresser un rapport fidèle.

On ne pouvait pas lui proposer plus nettement de remplir l'emploi d'espion.

M. de Voltaire accepta pour donner aux races futures un témoignage éclatant de son sens moral et de sa délicatesse d'âme.

ft La favorite imagina, dit-il, de m'envoyer comme secrétaire chez ce monarque pour sonder ses intentions. Il fallait un prétexte : je pris celui de ma querelle avec l'évêque de Mirepoix. On approuva fexpédient, et j'écrivis à Frédéric que j'allais me réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'un bigot. J'eus tout l'argent que je voulus pour mon voyage. » (')

Il est difficile de pousser plus loin le cynisme de l'aveu.

(') Notes pour servir à l' histoire de ma vie, — pages 37 et 38.

Voilà l)ien le personnage qui écrivait dans une autre occasion : « Mets de l'argent dans ta poche, et moque-toi du reste ! » Sa vie tout entière a été la mise en pratique fidèle de cette noble maxime.

Retournant donc en Prusse, il accepta à la cour de Frédéric une place de chambellan, plus une pension de vingt mille livres, recevant ainsi des deux mains et des deux côtés, avec une satisfaction qu'il ne dissimulait pas, jouant son hôte royal, et, pour me servir d'une expression vulgaire, mais expressive, lui tirant les vers du nez an profit de Louis XV et de la Pompadour.

Malheureusement ce commerce^ aussi lucratif que peu honorable, ne dura pas.

Soit que Frédéric eût vent de fespionnage, soit que les querelles incessantes de Voltaire avec Mauporluis, savant illustre (*), auquel l'é-

(*) Mauperfuis avait t'ti' nommé par le roi présidi^nt de l'Académie de Berlin et vivait à la cour de Prusse.

ItF VOLTAIRE. 103

lève de madame du Chastelet se croyait bien supérieur en physique et en géométrie, fatiguassent le prince, il finit par bouder son chambellan de la façon la plus sérieuse et par le traiter comme un homme h gages.

Un beau jour Voltaire s'indigne et prend la fuite avec madame Denis, qui l'avait accompagné en Prusse.

.\ussitôt on lance à leur poursuite les gendarmes du roi. L'oncle et la nièce, arrêtés à Francfort, sont retenus captifs pendant douze jours, jusqu'à ce que Voltaire eût rendu le manuscrit d'un poème, dû à la plume de Frédéric, (') et qu'il espérait publier en France, au grand divertissement des Parisiens.

Cette tentative d'abus de confiance valut au philosophe une bastonnade en règle, véritable bas-

(•) Le roi le lui avait confié pour y faire des corrections. Élevé en soldat, Frédéric écrivait très-mal en prose comme en vers, ce qui ne l'empêclia pas d'avoir toute sa vie des prétentions à la littérature.

lonnade prussienne, la troisième cl la plus solide qu'il eût reçue dans le cours de son existence.

Jamais homme ne fut plus rossé que cet illustre philosophe.

Toutes ces aventures ridicules, ébruitées avec soin par ses bons amis de Berlin, ne l'engageaient pas à revenir à Paris. Il voyagea cinq ou six mois le long des frontières de l'Est, s'arrêtant à Plombières d'abord pour y prendre les eaux, puis à Lyon, puis enfin à Genève, oîi il acheta une petite propriété de soixante arpents, qu'il appela les Délices.

Il y était depuis six mois à peine, lorsqu'il se prit de querelle avec les Calvinistes.

Pour échapper à ces nouveaux ennemis, il acheta le château de Ferney, situé à quelques lieues de Genève sur terre française ('). Lu fut

(') Il allait souvent d'un châfeau à Tautre. Quanti il était mal avec les catholiques, il se sauvait aux Délices; quand il avait insulté de nouveau les protestants (par exemple après la publication de la Guerre civile de Genève) il retournait à Ferney.

sa dernière et sa plus célèbre résidence.

Vingt années durant, il y entretint une correspondance suivie avec les Encyclopédistes, et leur envoya mille élucubrations diaboliques , terminées toutes par ce mot d'ordre du sacrilège en délire : « Ecrasons I'infâme! »

L'infâme, c'était la religion du Christ.

A Ferney, Voltaire écrivit coup sur coup le Précis de l'Ecdésiaste, — celui du Cantique des cantiques, — Dieu et les hommes, — la Yoioc du fewple et du sage, — les Sentiments de Jean Meslier, — la Religion naturelle, — Candide, — VHomtne aux quarante écus, et nombre de livres orduriers ou de libelles blasphématoires, condamnés en France, aussitôt après leur apparition et brûlés, par ordre du Parlement ('), en place de Grève.

{*) Plusieurs autres ouvrages moins scandaleux furent vendus au profit d'une nièce du grand Corneille. Voltaire avait recueilli chez lui cette jeune fille et avait soin de faire crier sur les toits qu'il se cliargeait de la doter. Une aussi belle

lUI'i LA yUEUE

Louis XV, peu satisfait de l'habileté diplomatique de sou agent mystérieux, l'accablait de nouveaux dédains.

Celui-ci crut se venger, en publiant des ouvrages de plus en plus inliimes.

11 dressa des autels à la débauche et au matérialisme, essayant de briser tous les liens (|ui attachent l'homme à la vertu, flattant les cœurs gâtés, développant les instincts ignobles, poussant à la satisfaction exclusive des sens, écrivant le code complet de la luxure, cherchant à anéantir toutes les lois divines et humaines, entassant par une odieuse compilation

conduite eut [mur résultat d'exiilcr Fadmiratioii des Parisiens et de faire reprendre h la Comédie-Française les tragédies du philosophe, abandonnées pour cause de recettes insuffisantes. On est tenté de croire que la bienfaisance tant prônée de Voltaire visait uniquement à ce but, — car, au moment même où il déployait pour la fille une générosité si adraira))le, il laissait mourir de détresse, aux environs de Rouen, le père et la mère de sa protégée, qui touchaient de plus près encore au grand Corneille.

des erreurs cent fois réfutées et anéanties dans le cours des siècles, les reproduisant sans se lasser, toujours et toujours, avec une persévérance infernale, pour infecter plus sûrement les masses, pour empoisonner la France et l'Europe, certain qu'il était que ses misérables lecteurs n'auraient pas recours à la réfutation, sûr avant tout que pas un ne prendrait le flambeau pour éclairer ce chaos d'impostures.

On peut dire que Voltaire fut l'Arlequin du sarcasme et du blasphème.

Il s'appliqua constamment et sans cesse à présenter sous toutes les formes les mêmes turlupinades exécrables, les mêmes plaisanteries sacrilèges ; il les répétait sur tous les tons à la foule stupide, les façonnait à toutes les intelligences et les adaptait à tous les goûts, afin de mieux plonger le peuple dans un abîme d'immorahté, de contradictions, d'inconséquences et de mensonges.

108 LA QUEUE DE VOLTAmE.

Et tous les sots corrompus, tous les imbéciles du globe absorbent, depuis un siècle, cette pâture monstrueuse ; ils se vautrent dans cette fange, en invotjuant V indépendance de la pensée!

L'tii3]jé GLxén.ée. — Fréi'oxi. — Uno épitre di.1 cliatole.

« A ce mot d'indépendance, dit un écrivain de nos jours ('), il se fait en nous un mouvement si vif de bonheur et d'orgueil, que notre âme se passionne et se précipite, au risque de n'embrasser qu'une ombre. Il importe beaucoup de se tenir en garde contre les apparences; car, si rien n'est beau comme la véritable in-

(') M. Romain Cornut. — Discours sur Voltaire. — 1844.

1 10 LA OLiELT

dépendance de Tesprit, rien n'est plus funeste rju'une indépendance mensongère et vaine.

» Et l'erreur ici est facile.

» La fausse indépendance déploie une témérité aventureuse, un inqualifiable aplomb, (jui surprennent et imposent.

» Voyez Voltaire!

D Jamais homme parut-il avoii- une pensée plus hardie et plus hbre? Quel ton particulier d'assurance dans toutes ses paroles ! quel aiidégagé! (juelle brièveté tranchante! Rien ne l'arrête. Les plus saintes croyances, les traditions les j)lus vénéiées, les autorités les plus hautes ne sont pour lui que faiblesses et jouets d'enfants. 11 les brise, il les jette aux risées de la foule. L'esprit s'effraye de tant d'audace, la langue même s'en étonne. Est-ce assez de liberté et d'indépendance ? Trouve-t-on qu'il mamiue sur ce point ([uelquc chose à Voltaire pour faire un grand philosophe?

)) Un grand philosophe !

DE VOLTAUŒ . 111

» Ce nom sublime, le plus beau (ju'il y ail clans la langue des hommes, après celui de Dieu et de la vertu, rappelle à mon esprit les nobles intelligences qui ont été honorées par la justice des âges et l'admiration des peuples.

)) J'ai présents à ma pensée Aristote, Platon, Descartes, Bacon, Leibnitz.

» Quelle auguste sérénité! quel calme divin! quelle paix profonde dans ces éternels penseurs ! Ils ont je ne sais quoi de rehgieux et de bon, de sérieux et de simple, d'audacieux et de timide, (jui semble se contredire d'abord et forme, en s'alliant, la grande et douce majesté du génie. Je n'aperçois ni enthousiasme violent, ni colère superbe, ni témérité hautaine, et j'admire comme l'indépendance de l'esprit se concilie bien en eux avec la modération des paroles, avec le respect des hommes et celui des traditions.

)) J'ai lu leurs œuvres, et j'ai lu celles de Voltaire.

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