‹ La queue de VoltaireChapitre 4 sur 37 · J12 LA QUEUE · texte numérisé non relu

J12 LA QUEUE

» A l'aspect d'un contraste aussi étonnant, je me demande quelle est cette étrange facilité des hommes à se laisser séduire. Par quelle méprise, par quelle incroyable confusion des mots et des idées ont-ils pu donner à une immense débauche d'esprit le nom sacré d'indépendance? Cette audace éventée, qui jette toutes les vérités en l'air et les laisse retomber comme il plaît au hasard, est-ce là l'esprit philosophique ?

)) Non, certes. Voltaire n'est pas un esprit indépendant et libre, c'est un esprit emporté et rebelle.

» Tous les incrédules du dix-huitiéme siècle, ce prétendu philosophe à leur tête, se sont adjugés à eux seuls le titre d'esprits forts et de libres-penseurs. Qu'est-ce à dire? Suffît-il de ne point croire pour être philosophe? ou ne peuton être tout ensemble philosophe et chrétien? Prétendre que l'indépendance d'un esprit élevé ne peut conduire à la foi religieuse, c'est men-

tir à l'histoire, c'est méconnaître ces génies sublimes qui, dans les quatre premiers siècles de notre ère, coururent d'eux-mêmes au devant du Christianisme ; c'est outrager les plus grands noms dont l'Europe s'honore depuis dix-huit cents ans, c'est calomnier nos gloires vivantes.

» Une intelligence forte, sans croyance, c'est quelque chose qui n'a pas de nom et ne peut en avoir.

» Partir du doute pour conclure au doute, c'est faire de la philosophie ce que le marteau qui démolit fait de l'architecture. Ce n'est pas constituer la science, c'est constituer l'ignorance. La liberté de penser ne serait-elle, par hasard, que la liberté de ne rien penser, la liberté de tout remettre en problème sans rien résoudre, la liberté de tout ébranler sans rien affermir? »

11 y a juste un siècle que deux critiques de première force, l'abbé Guénéc et Fréron, te-

naient à Voltaire un langage analogue, le lendemain même de la publication de ses livres.

Gomme ils prenaient fait et cause pour la morale, pour le droit, pour la justice, contre les passions, on ne les écoutait pas et on les lisait peu. Voltaire seul, déconcerté par leur aj-gumentation victorieuse, entrait en rage, surtout lorsque l'abbé Guénée, qui se procurait les épreuves de chaque œuvre nouvelle du philosophe, lui adressait un exemplaire de la réponse, le jour même où paraissait l'attaque.

Si les Lettres de quelques Juifs n'ont pas été lues sut'tisamment par les contemporains, elles sont aujourd'hui classi(|ues et témoignent de la sottise et de la mauvaise foi du dix-huitième siècle. Bien assurément l'abbé Guénée, sans [larler de sa force de logique écrasante, a plus de talent véritable et plus d'esprit que le patriarche de Ferne\ . Toutes ses ré- [)onses à la Bible commentée et au Diefionnain:

philosophique (') se publiaient sout; le voile de l'anonyme, dans une rédaction pleine de tact et de convenance, qui mettait Voltaire aux abois et le réduisait à l'impossibilité de la réplique, il se vengeait sur Fréron, moins circonspect de sa nature, et l'accablait d'une avalanche d'épitliétes grossières, dont voici les moins injurieuses : « Ignorant, — audacieux,

— libelliste, — énerguinéne, — l'ripon, — monstre, — bète, — oison, — tartufl'e, — cagol,

— polisson, — cuistre, — pédant, — gredin,

— bouc, — chien barbet, — balourd, — fat,

— ridicule, — impertinent, — sycophantc,

— àne, — insecte, — chenille, — vermisseau, ^ taquin, — tripier, — maraud, — laquais,

(') On connaît la terrible liistoire du chevalier de La Barre, qui, après avoir lu ce li^re odieux, se mit à parcourir les rues d'Abbeville, sa cité natale, en tenant à la foule des discours sacrilèges. Dans son enthousiasme impie, il nuitila l'image du Christ, et fut condamné à être hrùlé vif. Le Parlement ordonna de jeter le D/c//o«/;a//t' philosvphiqup dans les flammes du bûcher.

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