‹ La queue de VoltaireChapitre 6 sur 37 · EPITRE DU DIABLE · texte numérisé non relu

EPITRE DU DIABLE

Organe furibond de Tange des ténèbres, Qui souffle dans ton cc^ir la rage de rimer ;

Toi, dont les ouvrages célèbres Instruisent cent grimauds dans l'art de blasphémer.

118 LA yUEL'E

Lieutenant des Enfers, et diable à plus d'un titre. Reçois, mon digne ami, cette infernale épitre...

Mais garde-toi de la faire imprimer!

Tes ouvrages divers, ton cothurne, ta lyre. Tes fastes imposteurs nous ont plu tellement,

Que je t'en dois un compliment

Au nom des grands de mon Empire.

Reconnaissant de bonne foi Qu'à trouver les moyens d'en étendre les bornes. Tout diable que je suis, je le suis moins que toi,

Et ne te passe que des cornes.

Pour enlever tous les suffrages. Tu compris qu'il fallait, dans tes premiers ouvrages, Rassurer les mondains, flatter tous les penchants, Démolir, foudroyer, ou rendre ridicules D'étranges vérités qui révoltent les sens. Et, de ta rage enfin armant les incrédules, Japper contre Dieu même et mordre ses enfants.

Ainsi tu débutas en bravant le tonnerre, Et bientôt le succès dépassa ton espoir; Ton mérite força mes sages d'Angleterre

A te céder la palme du savoir.

Ta main brisa le joug d'un pénible devow ; Tu réformas le monde, et, grâce à ton génie. De la religion l'injuste tyrannie Perdit dans tous les cœurs son antniue pouvoir.

A bas la Bible et l'Ecriture !

Malgré la foi de tous les temps

DE VOLTAHŒ. 419

Celui qui régit la nature, Ce Dieu, l'espoir des bons et TeHroi des méchants, N'est, selon toi, qu'un monarque en peinture.

Guide des écrivains conjurés contre Dieu,

Tu sus te distinguer en tout temps, en tout lieu.

Comme leur chef et leur modèle,

Et j'en suis bien reconnaissant!

Car mon domaine florissant S'est accru de moitié chez la race mortelle.

L'un croit le culte indifïérent Et confond le brachmane avec le catholique, Et l'autre l'abandonne au vulgaire ignorant Comme une vaine et frivole pratique.

Ici, c'est un réformateur Qui blâme certains rits du sacré minislèce,

Qui dogmatise avec fureur Contre la foi d'un antique mystère, Ou d'un pénible aveu dispense le pécheur ; Puis, contrôlant la richesse des moines, La pompe des prélats, la table des chanoines, Et taxant le clergé de mille autres abus, Dit que, pour apaiser tant de vives alarmes, 11 faudrait marier tous vos jeunes reclus, Capucins, Récollets, Jacobins et Grands-Cannes. Là, c'est un esprit fort, ou lascif, ou glouton, Qui, pour analyser la nature de l'àme.

Vous soutient que l'étui vaut autant que la lame, Et la fait dépérir ou croître à l'unisson Avec l'àme d'une huître ou d'un colimaçon.

Voilà quel est le catéchisme De tes disciples à Paris.

J'avais besoin de tes écrits Pour y collier à fond la barque du Papisme. Depuis trente ans que tes travaux Ont fertilisé ce rivage, Je vois de jour en jour qu'il enfle mes impôts

Et me rapporte davantage.

Il me vient chaque mois de friands manivcaux De réprouvés de tout étage, Dûment bardés de péchés capitaux, De gros richards calcinés de luxure, Des fripons, des coquins de toutes les couleurs, Des intrigants et des agioteurs.

Oh ! que ne dois-je pas à l'excès de ton zèle ! Pour seconder mes généreux desseins.

Tu suivis la trace fidèle

Des Bayles et des Arétins.

Ta RcUfjion naturelk Obscurcit à jamais les plus fiers écrivains ;

Je voudrais en être le père, Ainsi que de l'Epître agréable et légère. Où brillent l'antithèse et l'étrange conflit

De la grt\ce de Jésus-Christ

Avec les trois Grâces d'Homère.

Mais le prodige du savoir C'est ta Pucclle incomparable.

Il ne nous manquait plus que ce livre admirablo

Pour consommer ta gloire et combler mon espoir. Que (le riants tableaux! que de jolis blasphèmes!

Oh! que tu dois t'en applaudir!

Ton esprit y surpasse, il faut en convenir,

Nos intelligences suprêmes.

Je défierais tous les Enfers, Le diable le plus docte en cynique peinture, De forger, en dix ans, un écrit plus pervers. Plus fertile en scandale et plus riche en ordure ! Lorsque tu publias ce volume charmant, Ce modèle parfait de rimes dissolues, J'en eus tant de plaisir et de contentement Que trois ou quatre fois j'épiai le moment De te happer en planant dans les nues. Je brûlais de payer tant d'utiles forfaits

Dans cette retraite profonde ; Mais j'ai senti que pour mes intérêts Il valait mieux encor te laisser dans le monde, Oii tu servais l'Enfer avec tant de succès.

Oh ! bien me fâche que ta course Penche si fort vers nos gouffres brillants! Je prévois trop quelle ressource Je vais perdre chez les vivants.

Mais, après tout, je m'en console : Quand tu seras dans nos cantons, Toutes les classes des démons Iront s'instruire à ton école Et profiter de tes leçons.

Je te puis assurer, foi d'Archange rebelle,

i I,A OUEUK

Oiip lu seras le bieiiveiiii Et dignement fêté dans le rang qui t'est dû Parmi les citoyens de la braise éternelle.

Quand fu viendras dans ce séjour, Je veux qu'avec éclat, pour chômer ce grand jour,

Notre allégresse se déploie.

Ce ne sera que bals et festins à ma cour, Tous les feux de l'enfer seront des feux de joie. Dès longtemps mon fourrier t'y prépare un liAtel Un peu plus chaud que celui des Délices, Tout à côté du repaire éternel Où logent Vanini, Toland et leurs complices.

Là tu pourras promener tes caprices Et contempler au loin des lacs étincelants, Des fleuves orageux, des rochers fulminants Flanqués de vastes précipices Et de cent gouffres mugissants.

Ce Belvéder de l'infernale rive, Pour amuser un écrivain, Vaut bien la froide perspective Ue la ville et du lac des enfants de Calvin.

En attendant, cher ami, je t'invite A maintenir ton cœur endurci dans le mal. Sans jamais réfléchir sur le terme fatal Où ton déclin se précipite.

Souviens-toi qu'au mépris du vulgaire chrétien. Un savant, épuré de crainte et d'espérance,

Comme Epiciire ou Lucien, Tient son rang jusqu'au bout, et doit, par bienséance,

Vivre en athée et mourir comme un chien ! Il est beau d'affronter le péril à ton âge,

Tel qu'un nocher audacieux Que la foudre environne, et qui brave les cieux

En blasphémant dans le naufrage.

Ne va pas imiter ce poltron de Normand, (*)

Qui, par forme de testament, Touché de repentir de son goût pour la scène, Rima tout A-Kenipis, — indigne monument '

Ni ce Ruffus (*), vil objet de ta haine, Qui redouta l'Ei^fer et finit saintement;

Ni ce benêt de La Fontaine

Qui mourut aussi lâchement.

Eh ! que diraient les bandes interdites De ces enfants perdus qui volent sur tes pas, Si leur vieux général^ aux portes du trépas, Flétrissait ses lauriers par des craintes subites? Tu sens quel coup cela me porterait.

Bientôt chacun s'alarmerait,

Car la crainte se communique.

Et mon rival triompherait

Dans le parti philosophique.

D'ailleurs, comment te réconcilier

(') Le grand Corneille, qui traduisit {'Imitation aux dernières années de sa vie.

(*) Jean-Baptiste Rousseau.

Avec ce Dieu d'éternelle vengeance"?

Pourrais-tu lui faire oublier

Par dix mille ans de pénitence Tant d'écrits scandaleux qu'on t'a vu publier,

Tant d'outrages et de licence?

Mais, s'il t'invite à la résipiscence

Et cherche à t'y déterminer, Crois-moi, résiste-lui; dérobe à sa clémence

La gloire de te pardonner.

Soit qu'il t'appelle, ou qu'il tonne, ou menace, Ranime ta vertu, redouble tes efforts, Munis ton cœur d'une triple cuirasse

Contre l'aiguillon du remords

Ou contre l'attrait de la grâce.

Et poursuis sans mollir tes travaux mémorables ! Prodigue en forcené le mensonge et les fables ; Frappe, confonds, détruis et renverse à la fois La morale du Christ, ses temples et ses lois. Que l'Enfer s'en étonne, et qu'enfin tous les diables Rugissent de plaisir au bruit de tes exploits !

L'auteur de ces vers ne cachait pas son nom. Une lettre d'envoi, datée d'Orgelet, accompagnait l'épître et portait cette signature :

« Docteur Claude-Marie GIROD. »

Ce docteur ('tait, je ne di? pas un poète de

DE VOLTAIRE. i25

premier ordre (le spécimen qu'il vient de nous donner de son lalenl pour la rime paraîtra peut-être médiocre à un goût bien épuré), mais c'était un homme de véritable science, et, ce qui ne gâtait rien, un catholique sincère. La lecture des œuvres du philosophe l'avait profondément indigné.

Vers la fin de la semaine qui suivit le départ de son épître pourFerney, une berline de voyage s'arrêta devant sa maison.

Presque aussitôt un grand vieillard, vêtu d'un habit de velours grenat, l'œil animé, la perruque en désordre, descendit assez prestement du véhicule et demanda le docteur Girod.

Quand les domestiques l'eurent introduit, il refusa le fauteuil qu'on lui avançait, croisa les mains, en les appuyant sur sa longue canne à pomme d'ivoire, regarda quelque temps en silence le maître du logis, et finit par dire, en hochant la tête :

— Vous n'avez pourtant pas l'air d'un imbécile, Monsieur!

— Je m'applique autant que possible à n'en avoir ni l'air ni la chanson, répondit le docteur en souriant.

— Ce qui ne vous empêche pas de croire au diable et aux supplices éternels. Savez-vous que je n'ai pas dormi depuis cinq jours, et que vous m'avez donné la fièvre ?

Le docteur tressaillit, se leva gravement et salua.

— Je vois, dit-il, que c'est à monsieur de Voltaire que j'ai l'honneur do parler.

— A monsieur de Voltaire lui-même. J'ai pris sur vous des informations, et, je dois le dire, elles sont plus que satisfaisantes. Voulez-vous être mon médecin'?

— J'ai mes clients, que je ne puis abandonner.

— Vous me traiterez par correspondance.

— De cette façon j'accepte. Médecin du corps, ou médecin de l'àme?

— De l'un et de l'antre.

— Sérieusement?

— Très-sérieusement. Dictez les ordonnances. Ils eurent un entretien de plus de deux

heures, après quoi le prince de l'Encyclopédie remonta en berline et regagna Ferney à grandes guides.

Mort de Voltalro

Tout le pays tomba des nues, lorsi^u'on le vit, au retour de ce voyage, faire chaque malin une visite au presbytère, et assister pieusement ensuite à la messe du curé.

Le hameau de Ferney avait une chapelle qui tombait en ruines, Voltaire donna des fonds pour la faire reconstruire ; il y accompht, cette année là, le devoir pascal et y adressa, le di-

manche de Pâques, aux paroissiens assemblés une allocution sur le vol.

Informe de ces détails inattendus, l'évêque d'Annecy envoya dire au philosophe que tout cela était fort bien ; mais qu'il devait se rétracter et condamner lui-même ses œuvres, s'il ne voulait pas que sa coniession et sa communion devinssent un surcroît de scandale. Voltaire rechigna d'abord et répondit à l'évêque par des tins de non recevoir. Pressé de nouveau, il se décida à écrire une rétractation, signée et certiliée par les témoins dont voici les noms :

TiRos, curé de Ferney.

Frère Claude-Joseph, capucin.

Pierre Larchevèque, syndic.

Etienne Mâugié.

Pierre Jacquin.

BuGUOS, chirurgien. (*)

il) Recueli (lea particulnritcs rurieufs de In vie et de In mnrt de Vidfnire. par Elie Horel.

DE VOLTAIRE. 13i

Cette pièce curieuse, contrôlée à Gex, le 15 avril 1769 , porte en outre le certificat et l'attestation de M. Raffo, notaire royal au bailliage.

Elle fut publiée par les journaux suisses et jeta l'Encyclopédie dans un état de fureur impossible à peindre. Diderot et le baron d'Holbach partirent au plus vite en députation à Ferney. On circonvint de mille et une manières le patriarche repentant. UÉpitre du diable fut découverte, tournée en dérision, conspuée, sifflée, et brûlée par un homme vêtu de rouge, qui simulait le bourreau. Des femmes impures se mirent de la partie et s'appliquèrent à réveiller dans l'âme du vieillard tous les instincts du vice et de la dépravation. Bref, les elTorts de cette bande cynique de philosophes et de courtisanes furent couronnés d'un plein succès.

Voltaire se mit à rire aux éclats de ce qu'il appelait son plongeon.

Il reprit la plume et lit amende honorable à

J32 LA QUEUB

l'Encyclopédie, en pulilianl (jualre ou cinq nouveaux ouvrages, plus chargés d'immondices et de pourriture que tous ceux qu'il avnit rétractés.

A partir de cette époque jusqu'au jour oîi on lui permit de revoir la capitale, une surveillance active fat exercée autour de lui.

Messieurs les philosophes avaient leur police secrète, et les espions faisaient bonne garde. On démentit à grand orrheslre les bruits de conversion qui avaient couru. Les journaux suisses furent accusés de mensonge, et, pour mieux persuader au public qu'il avait été dupe d'une manœuvre des gens d'Kglise, on trouva deux ou trois cents colporteurs qui, bravant la défense des lois et la sévérité du châtiment (*),

(1) « Jean Lécuyer et sa femme furent contlaninés, le premier à la marque et aux galères, et la sei onde à cinq années de détention pour avoir colporté YHnintiii' aux (quarante éciix et d'autres livres prohibés. » (Nicolardot, Ménaije et llnaures de Voltaire, page 3ii). A cette époque Voltaire joignait à ses 'ivres irréligieux une foule de brochures républicaines en prose ou en vers. Le flatteur de Louis XV. de Frédéric de Prusse,

répandirent à profusion jusqu'aux derniers recoins de la province les nouveaux livres du patriarche.

Enlin l'autorisation de revenir à Paris fut accordée à Voltaire.

Un mois à l'avance on prépara tout pour le

(le Georges irAiiglcIcm*, de Catliorine de Russie, de Mitrie- Tlirièse d'Aiilriclie, des rois de Suède et de Danemark, et de tant d'autres souverains ou souveraines, n'avait pas assez d'encre pour noircir les monarchies, et prodiguait injures et diatribes à ceux-là mêmes qu'il avait le plus encenses. C'était au pajie surtout qu'il cherchait à créer des embarras politiques. Il écrivait en Italie : « Quoi! les villes impériales d'Allemagne ont des évoques libres, et vous, Romains, vous ne l'i'tes pas? Il s'en faut beaucoup que le sultan des Turcs soit aussi despotique à ([lonstantiiiople que le pape l'est à Rome. Vous périssez de misère sous de beaux portiques. Vous êtes nés serfs, vous mourrez serfs, et vous n'avez d'huile que relie de l'exlrême-ondion. Eveillez-vous, Romains, à la voix de la liberté, de la vérité et de la nature! Cette voix éclate dans l'Europe, il faut que vous f entendiez. Rompez les chaînes qui accablent vos mains généreuses, chaînes forgées par la tyrannie dans Yantre de l'imposture. » On voit quelle est la véritable source de la question romaine : tous les raisonnements reproduits de nos jours sont puisés dans les Œuvres de Voltaire. La queue parle comme la tète.

134 LA «UELfi

recevoir. Une liste de souscription courut la ville et des sommes considérables furent obtenues. On paya l'enthousiasme, on lança des flots hurlants de population autour du char de ce nouveau triomphateur.

A la Comédie-Française, Voltaire présent, on couronna le buste de Voltaire.

La salle faillit crouler sous les bravos; on criait, on pleurait , les hommes agitaient leurs tricornes, les i'emmes envoyaient des baisers au vieux patriarche, et, lorsqu'il sortit du ihéàtie, le peuple (jui entourait son carrosse le bombarda de bouquets de roses.

Rentrant le soir, épuisé d'émotions, saturé de flatteries, il eut un violent accès de fièvre.

Le mar(juis de Villelle, chez lequel il avait mis pied à teire, s'empressa d'avertir un prêtre, qui accourut; mais il y avait là toute une légion d'Encyclopédistes. Devant eux Voltaire fit bonne contenance, et le prêtre dut se retirer, annon-

çant toutefois qu'il restîtit à la disposition Hn malade.

C'était M. l'abbé Gaultier, vicaire de Saint- Sulpice.

Deux jours après, le philosophe eut uu flux de sang qui le jeta dans une faiblesse extrême. Il se crut perdu, demanda une plume et de l'encre, et traça d'une main tremblante le billet que voici :

« A Monsieur l'abbé Gaultier.

» Vous m'avez promis, Monsieur, de venir poui- m'entendre; je vous prie de vous donner la peine de venir le plus tôt que vous pourrez.

» % février 1778. Voltaire. »

Occupé près d'un autre agonisant, le prêtre ne rentra qu'à une heure avancée. La lettre ne lui fut pas remise, et, le lendemain au point du jour, on lui en apportait deux à son lever. La seconde était ainsi conçue ;

136 lA QVtVE

« Madame Denis, nièce de M. de Voltaire, prie M. l'abbé Gaullier de vouloir bien venir le voir; elle lui sera frès-obligée.

« 27 lévrier 1778. — Chez M. le inanjui? de Viilelte. »

Le vicaire alla prendre les instructions du curé de Saint-Sulpice, qui lui ordonna d'exiger avant tout une rétractation explicite. Il fallut, pendant deux jours, lutter contre messieurs les philosopbes qui n'entendaient pas de celle oreille. Enfin le prêtre l'emporta sur eux.

Voici la rétractation daiïs toute sa teneur :

<f Je déilari' qu't'-taut atlaipié, ilepuis quatre jours, d'un vo'.nisseineiit de sang, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, et n'iyant pu me traîner à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice a bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre; — que je me suis confessé à lui, et que, si Dieu

dispose de moi, je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes. Si j'ai scandalisé l'Eglise, j'en demande pardon à Dieu et à elle.

» Voltaire.

» 2 mars 1778. — Dans la maison de M. le marquis de Villette, en présence de M. l'abbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon ami. »

Au bas, signé : - Mignot, Villevielle. »

Déposée en l'étude de maître Momet, notaire à Paris, cette pièce a été rendue publique.

A peine Voltaire eut-il reçu les sacrements qu'il éprouva un mieux sensible. Les Encyclopédistes, un instant écartés, rentrèrent dans sa chambre et ne le quittèrent plus. 11 plaisanta aussitôt avec eux de ce qu'il appelait sa fantaisie de pénitence, oubliant ses terreurs à mesure qu^

\i\ santé lui revenait, et jouant pour la cincjuième ou sixième fois de sa vie avec la miséricorde divine, qui enfin l'abandonna.

Vers le milieu du mois de mai suivant, une rechute grave l'ayant cloué de nouveau sur son lit de douleur, il voulut encore appeler un prêtre; mais l'Encyclopédie avait juré que pour le coup la victoire lui resterait. D'Alembert, Marmontel et Diderot s'installèrent au chevet du malade, se montrèrent sourds à ses réclamations ot chassèrent le curé de Saint-Sulpice, dont les tentatives pour forcer la consigne lurent inutiles. Voltaire mourut dans un hideux désespoir. De toutes les maisons d'alentour ou put entendre ses cris de rage.

Nous n'avons pas .^ ajouter un mot de plus.

Dieu sait le reste.

On refusa de l'iuliunier en terre sainte et de lui rendre aucun Inmneur funèbre.

Louis XVI, (pii avait (;\pie?sément interdit au vieux [iliilosoplu' île parallr^' à Versailles, donn^

DE VOLTAIRE. Iot

l'oitlre au Théâtre Français de rouvrir ses portes, que les comédiens avaient voulu fermer pour ti'ois jours. D'Alembert, au nom de l'Académie, alla demander aux pères Cordeliers un service pour le repos de l'ànie de Voltaire, contradiction aussi étrange que ridicule avec sa conduite impie au chevet du moribond. Les Cordeliers ne crurent pas devoir accueillii" sa requête.

En revanche, quinze années plus tard, les citoyens Conventionnels lirent porter au Panthéon le cadavre de l'homme qui avait nié toutes les lois, brisé tous les freins, rompu toutes les (ligues.

<f Semblable, dit le comte de Maistre, à cet insecte, tléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons, qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que, pour voiler

i40 LA QUEUE

d'inexprimables allentats, ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores, où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils acbèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénélon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Eglise, avait écrit le livre du Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est l'abus et la prostitution réflécliie d'un génie créé pour célébrer Dieu el la vertu. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose, du fond de son néant, lui donner un nom ridicule, et cette loi admirable que l'Homme- Dieu apporta sur la terre, il l'appelle Vinfâme. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. II se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à rtMilboiisiasine de l'Enfer, qui lui

prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. 11 invente des prodiges de perversité, des monstres de corruption qui font pâlir. Paris le couronna, Sodôme l'eût banni.

)) Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses incontestables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau.

B Je relisais dernièrement ses exécrables blasphèmes, au sujet des désastres causés par le tremblement de terre de Lisbonne.

D Et qu'aurail-il dit, ce téméraire, si, au moment où il écrivait ces lignes atroces , il eût pu voir tout à coup, dans un avenir peu reculé, le comité do salut pulilic, le tribunal révolutionnaire et les longues pages du Monileur toutes rou'^es de sani- ? j

XT

Premiers tronçons d© la. queun

Voilà le résumé succinct de l'opinion de Joseph de Maistre sur Voltaire.

Et, quand M. Arsène Houssaye, avec son livre, quand ce curieux Jules Janin, avec sa préface redondante et sotte, viennent contredire ce langage solennel du talent et de la vertu, on ne peut que hausser les épaules et sourire de pitié.

144 LA QDEUE

Qu'est-ce, je vous le demande, que ces écrivains à oripeaux et à paillettes, ces habitués de coulisse, dont le sens et la raison vacillent comme les tréteaux d'un théâtre? Où est l'autorité de leur plume? où est la conscience de leurs écrits? Les voyez-vous fouiller dans l'égoûl du voltairianisme et disputer à l'avidité des rats les collections poudreuses de l'ancien Constitutionnel, atîn de retrouver la trace du système?

Ils oublient qu'il ne reste plus de Voltaire qu'un souvenir, et un souvenir de malédiction, qui n'est même plus de notre époque.

Le joli métier vraiment que ces messieurs font là, pour complaire à deux ou trois bourgeois ignorants, ou à quelques épiciers têtus, qui s'obstinent encure à s'envelopper dans un pan de la robe de chambre du pliilosophe incrédule et libertin!

Voltaire est mort. Ses cendres sont dans les caves du Panthéon, qu'elles y restent. Allez

visiter dans ces cryptes funèbres le froid et lourd monument qui garde ses os. Les pierres suintent et l'herbe croît autour des pavés. Je n'ai vu qu'un sentier frayé dans cette herbe : il conduit à Sainte-Geneviève.

Voltaire est mort, et son œuvre a porté ses fruits, — fruits amers et empoisonnés.

Remuez cette cendre, vous ne trouverez plus qu'une poussière inerte. Frappez sur le couvercle de ce sépulcre à jamais fermé, le sépulcre ne rendra plus aucun son. Notre siècle a tiré de Voltaire tout ce qu'il était possible d'en tirer. On a usé et abusé de ce nom jusqu'à le rendre ridicule comme un lieu commun; on a tout pensé, tout dit, tout écrit; c'est le sujet anatomique sur lequel deux générations ont porté le scalpel de l'analyse. L'œuvre entière a été mille fois disséquée, mille fois tournée et retournée dans tous les sens et dans tous les contre-sens. Tout le monde a battu le briquet contre cette pierre pour faire jaillir l'étincelle.

14t) i.A QUEUE

El que d'imprudents s'y sont brûlés les doigts!

Philosopties, penseurs, historiens, physiologistes, psychologues, poètes, romanciers ont tenu à dire leur mot, à exprimer leur opinion sur Voltaire. Ceux-ci l'ont porte au Capitole, ceux-là l'ont traîné aux gémonies. Les uns l'ont appelé colosse, les autres l'ont appelé charogne immonde.

Quelque ignominieuse que paraisse la seconde qualification, elle se rapproche seule de la vérité.

Si Ton veut avoir la mesure de la gloire de Voltaire, à l'heure qu'il est, qu'on prenne le contre-pied de la fable des Bâtons flottants :

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

Ces grandes renommées du vice produisent un efVel diamétralement opposé à celui que mentionne Lafontaine : de près elles semblent gigantesques, et l'éloignement les réduit à des

proportions mesquines. Chaque année qui passe leur enlève un rayon, les dépouille d'un prestige; les contours s'accusent, l'ensemble apparaît dégagé des brumes crrossissantes de l'enthousiasme.

Aujourd'hui seulement le héros de MM. Arsène Houssaye et Jules Janin peut être étudié à son juste point de vue.

On a fait la part de l'homme et la part du philosophe; on a fait aussi la part de l'écrivain, et ce dernier seul ne reste pas le sac vide. Nous tenons les fds divers qui faisaient mouvoir l'automate encyclopédique sur la scène de l'Europe, un instant remplie de son exubérante personnalité ; nous démêlons tous les petits intérêts de cette vie d'intrigue, de rage, d'inconséquence et de blasphème.

Puis, au-dessus des considérations humaines, nous voyons planer la Providence, qui, selon les fautes et les siècles, mesure le fléau et le châtiment.

Aux nations plus corrompues que civilisées, elle envoie Attila, le roi barbare, qui traverse le monde, laissant derrière lui un sillon sanglant, — Attila qui disperse les peuples ou les entraîne à sa suite, les remue, les confond, les entasse, les pousse les uns contre les autres, jusqu'à ce qu'une civilisation neuve sorte de ce chaos humain.

A la vieille société, gangrenée jusqu'à la moelle et rongée de l'ulcère des vices, elle envoie Voltaire, le philosophe railleur, qui rf-nverse toutes les croyances, bouleverse toutes les idées, les ameute les unes contre les autres, et, nouveau Samson, embrassant les colonnes de l'édifice vermoulu, les secoue et les ébranle, jusqu'à ce que tout s'écroule dans la confusion, dans la poussière et dans le sang.

Tel a été le rôle de l'homme.

Il allait, instrument aveugle, fléau de Dieu, accomplissant sa tàchi^ de désordre et de ruine, sans en comprendre la terrible portée. Ah ! s'il

avait pu seulement, ce vieillard, vivre quelques années encore, on l'aurait vu frissonner d'épouvante aux refrains sanguinaires des hordes de 93, qu'il avait déchaînées, et aux écroulements du corps social, dont il avait miné la base !

Qui sait? peut-être eût-il^ avant tout autre, gravi les marches glissantes de l'échafaud, niveleur sinistre, dont il avait préparé l'avènement et le règne.

Voltaire acheva de corrompre un siècle, qui lui avait inoculé le germe de la corruption.

Enfant, on lui donne pour parrain un abbé sans abbaye, débauché cynique et Iroid, qui lui apprend à lire dans un recueil licencieux. Une courtisane lui lègue sa bibliothèque.

Jeune homme, c'est au bruit des orgies de la Régence, alors que tous les vices roulaient à plein égout, qu'il rime ses premiers poèmes. En jetant ses regards d'un bout de la société à l'autre, il n'y voit que crimes et scandales, dé-

bauches et bassesses, abus criants et complaisances infâmes. Il s'engage avec la foule dans cette voie maudite, se livre à toutes les licences, et, pour expier la moins coupable, se trouve jeté au fond d'un cachot, d'où il ne sort que pour essuyer un sanglant outrage.

Vengeance ! s'écrie-t-il. Mais la vengeance lui échappe; il doit dévorer son affront.

Sa destinée est faite : Aléa jacta est.

Il a failli devenir enclume, il veut être marteau. Sa haine déborde avec un éclat de rire étrange; rire éternel, qui lui serre la gorge et contracte ses lèvres; rire convulsif et féroce, qui ne s'achèvera que dans les hoquets de sa dernière heure. Il sera marteau! c'est-à-dire que sans trêve et sans relâche il va saper les assises sociales. Il sera marteau! c'est-à-dire qu'il ne passera pas un jour sans frapper à coup sûr avec une arme lâche, le ridicule. On le verra confondre tout dans les mêmes plaisanteries acerbes, dans les mêmes arlequinades

sacrilèges, préjugés, raisons, pudeur, morale, hommes et choses, tout, jusqu'à Dieu même!

Et, pour couronner cette œuvre de démence furibonde, il écrira, déjà vieux, ces livres qu'on n'ose nommer entre honnêtes gens, et qui suffisent à eux seuls pour couvrir sa plume d'opprobre.

Ne lui demandez ni ordre, ni méthode, ni bonne foi, ni logique : il se moque de cela, pourvu que son œuvre avance.

Peu importe où il frappe, si la ruine est faite.

Ses coups sont déloyaux, tant pis pour l'adversaire !

Il promène à plaisir le brandon de l'incendie, se rue contre tout ce qui existe, brise pour briser, avec rage, avec délire, jusqu'à ce que la vieillesse l'ètende sur les débris qu'il entasse, jusqu'à ce que son dernier soupir se confonde avec le dernier souffle de la royauté agonisante, avec le dernier craquement de la

société qui s'effondre, avec le premier cri de guerre de 89!

Tel a été le rôle du philosophe.

Scapin de génie, rossé aux premiers actes de la pièce, il eut son apothéose au dénouement. On couronnait sa statue; le parterre et les loges hattaient des mains, — lui ricanait encore.

Metteur en scène sans pareil, il sut disposer sa vie plus habilement que ses pauvres œuvres dramatiques. Rarement il essuya des sifflets hors du théâtre. Acteur favori sur la scène de l'impiété et de la débauche, il n'avait qu'à paraître, les rieurs étaient de son côté. Tous les contemporains furent pris à cette habile comédie de chaque jour, et, pour achever (hgnement sa carrière, l'inimitable histrion légua aux charlatans futurs le magnifique boniment qui lui avait servi à tromper son siècle.

Nous voyons aujourd'hui une foule d'aimables disciples, se partager son héritage.

Le beau Renan, membre de l'Institut, succède à Voltaire dans sa haine acharnée contre le Christ , avec des formes moins violentes, mais plus perfides.

George Sand emprunte au patriarche sa morale et sa bonne foi.

Michelet lui prend son cynisme et le surpasse en peintures obscènes.

Proudhon chausse le sabot brutal avec lequel il trépignait sur le terrain politique et religieux.

Le jeune About revendique sa boîte à épingles et veut essayer ses manchettes, — caprice de littérateur en bas âge.

Il ne reste plus que la perruque du vieillard et son style : je souhaite l'un à M. Arsène Iloussaye et j'accorde l'autre très-volontiers à ce bon M. Janin.

Si le Roi Voltaire a eu beaucoup de lecteurs, je l'ignore; mais à coup sûr c'est un roi sans sujets.

Page 1