‹ La quintessence du socialisme (volume 2)Chapitre 112 sur 135 · DOMAINE ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

DOMAINE ÉCONOMIQUE

Il s’agit à présent de considérer les rapports des hommes avec les hommes à propos des choses, et d’établir les principes de justice qui doivent présider à l’organisation économique. Il va de soi qu'ils ne peuvent suffire pour le plan d’une organisation où les données morales ne sont pas seules à considérer ; mais ils marqueront les limites entre lesquelles doit être maintenue la recherche postérieure du maximum d’utilité.

Il faut partir de cet axiome moral : Vivre de son travail est légitime. Vivre du travail d’autrui est injuste, exception faite pour qui ne peut travailler.

Cela posé, le principe qui me paraît tout dominer ici est celui-ci : A chacun selon son travail — corrigé et complété par cet autre : A chacun selon ses besoins .

La société étant essentiellement une coopération

PRINCIPES GÉNÉRAUX

pour la vie, il est juste d’établir une étroite relation entre l’effort et les jouissances de chacun. C’est stimuler d’ailleurs l’initiative individuelle en même temps que favoriser la prospérité générale.

Et je ne dis pas que la formule soit aisée à réaliser, ni même à interpréter. Ce qui est dû à chacun doit-il être proportionné à la peine qu’il se donne ? ou à la valeur du travail qu’il produit?

L’un et l’autre sont difficiles à mesurer, et il est possible qu’après examen, faute de pouvoir évaluer directement l’effort, qui est à proprement parler ce qui mérite rétribution, on soit forcé de l’estimer par ses résultats visibles et palpables, c’est-à-dire par l'œuvre accomplie.

Cette estimation qui est juste au point de vue social, puisqu’elle se fonde sur l’apport réel fait à la société, ne l’est pas tout à fait au point de vue individuel, puisqu’elle renonce à faire entrer en ligne de compte le mérite intrinsèque de l’individu.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ajoute à la formule : A chacun selon son travail , l’autre formule : A chacun selon ses besoins .

Non pas que je lui donne le sens qu’on lui prête souvent d’une satisfaction universelle de besoins, ou plutôt de désirs illimités : si chacun devait prendre ou recevoir comme prix de ses peines tout ce dont il aurait envie, il faudrait une provision de richesse inépuisable ; car les désirs de l’homme sont immenses et vont croissant. Et puis à qui écherraient les objets limités en quantité, qui sont souvent les plus désirés? Ou bien ils seraient distribués arbitrairement par une autorité quelconque, et gare au favoritisme ! ou bien ils deviendraient la proie des plus forts, des plus hardis, sinon des premiers venus. Dans les deux cas, la justice serait violée.

PART DES INDIVIDUS ET DE LA SOCIÉTÉ

Non, j’entends ici le mot besoins dans son sens le plus strict. Je veux dire que tout travailleur doit être assuré de vivre, que ses besoins essentiels doivent être satisfaits, qu'un minimum de bien-être (logement, chauffage, nourriture, vêtement) est dû même à celui dont l'activité aboutit à des résultats de mince valeur.

Une seconde raison milite en faveur de la formule ainsi comprise. La société, je l’ai dit (p. 391), est obligée d’assurer l’existence de ceux qui ne peuvent pas encore, ne peuvent plus ou ne pourront jamais travailler.

Donc : À chacun selon son travail et scion ses besoins essentiels.

Cette double formule, telle que je viens de l’expliquer, n'a pas sans doute une précision mathématique ; c’est que les hommes ne sont pas des chiffres et qu’une certaine élasticité s'impose dès qu’il s’agit d’êtres vivants. Mais, telle quelle, elle est une approximation de la justice suffisante pour nous guider dans le dédale des questions compliquées où nous allons pénétrer.

11 en est trois capitales qui se posent dès l’abord et sont intimement liées Y une à l’autre ; trois problèmes de répartition, donc trois questions de droit avant tout.

Comment la propriété des choses doit-elle être répartie entre la société et l'individu ?

Comment la richesse , tant individuelle que collective, doit-elle être répartie entre les individus?

Comment le travail producteur de cette richesse doit-il être réparti entre les membres de la société?

Page 1