‹ La quintessence du socialisme (volume 2)Chapitre 113 sur 135 · PROBLÈME DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

PROBLÈME DE LA PROPRIÉTÉ

Il existe dans toute société trois sortes de richesses ; deux sont naturelles : la terre (sol, sous-sol, fleuves,

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chutes d’eau, etc.), et la force de travail des hommes; une est artificielle : c’est le produit de la combinaison des deux premières (maisons, récoltes,, usines, outillage, mobilier, etc.).

A qui, de l’individu ou de la société, doit revenir la propriété de ces trois ordres de choses?

Tout dépend de leur origine. Qui les a faits ou contribué à les faire? Les économistes ont dépensé beaucoup d’encre et de persévérance à prouver que le droit de propriété individuelle est fondé sur le travail. Acceptons et appliquons cette théorie très simple et très solide.

Les terres, n’étant l’œuvre de personne, ne peuvent appartenir individuellement à personne.

La terre entière, puisque de toutes les espèces animales qui l’habitent l’humanité est la seule qui sache la travailler et l’exploiter, peut être considérée comme le domaine commun de la totalité des personnes humaines ; et tant que l’humanité est divisée en nations, tout pays occupé par une nation est propriété nationale ou collective. Noils verrons plus tard que la propriété collective a des caractères qui la distinguent profondément de la propriété individuelle.

En revanche, tout individu a le droit de disposer de sa force de travail et, par conséquent, de ce qu’elle produit. Tout individu est donc propriétaire légitime des produits de son travail, ou, en cas d’échange, de leur équivalent.

Quant à la richesse artificielle, elle revient à ceux qui l’ont réellement créée, c’est-à-dire, suivant les cas, soit à l’individu, soit à la collectivité entière, soit à des groupes de cette collectivité. L’individu ne peut donc posséder en propre que ce qu’il a fait lui-même ou ce qu’il s’est procuré en échange de son travail personnel (meubles, chevaux, tableaux, maison qu’il

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aura bâtie ou fait bâtir à ses frais, etc.) : en somme, assez peu de chose. Le reste est propriété collective.

On peut discuter cette question de la propriété en se plaçant à d'autres points de vue; et si cette discussion nous amène à des conclusions identiques, quelle force nouvelle n'acquerront-elles pas de la sorte?

On peut dire d'abord : L’homme a le droit de se servir des choses que lui fournit la nature ; et ce droit est égal pour tous les individus. A quelles conditions l’un d'eux peut-il, à l’exclusion des autres, s'approprier une partie de ces choses? A condition qu’il en ait besoin pour vivre ou pour gagner sa vie en travaillant : il peut donc y avoir propriété privée des choses consommables ou des instruments de travail personnel ; en un mot, propriété individuelle d'usage. Mais un individu est-il autorisé à s’approprier des choses qu’il ne peut ni consommer ni employer à lui seul? Non, parce qu’il lèse ainsi le droit du voisin; parce que, accaparant des moyens de production qui ne lui sont pas nécessaires, pouvant dès lors, à son gré, en permettre ou en refuser l’accès qui devrait rester libre, il attente à la liberté et au droit égal des autres hommes, devient leur maître, les tient à sa merci, peut exploiter il son profit la nécessité où ils sont de subir ses conditions, et par conséquent vivre injustement du travail d'autrui. Donc la propriété privée de ce qui permet à un homme d’en transformer un autre en outil travaillant pour lui est illégitime. Autrement dit, la propriété d exploitation doit être collective.

On peut dire encore : A chacun le fruit de son travail. Tel est le fondement du droit de propriété. Par conséquent, chacun peut consommer ce qu’il a produit. Mais le cas ne se présente que rarement dans la société

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actuelle. A l’origine sans doute, quand l’homme était à demi sauvage, il a pu se faire que chacun consommât seulement ce qu’il avait produit, et produisît seulement ce qu’il devait consommer. Mais les choses ont beaucoup changé depuis lors ; il est arrivé (et c’est de l’aveu unanime un des changements qui ont le plus contribué au progrès des sociétés humaines) que le travail s’est divisé; que les divers métiers sont nés; que chacun s’est voué à une occupation spéciale, comptant pour satisfaire ses besoins sur un échange de ses produits ou de ses services avec ceux des autres hommes. Or, qui dit travail divisé dit travail collectif. Combien n’y a-t-il pas de métiers différents intéressés dans cette opération si banale qui est la construction et l’aménagement d’une maison ! Ainsi la forme du travail s’est modifiée profondément depuis les âges primitifs, et, de nos jours, à mesure que les machines et la grande industrie se sont développées, ce caractère collectif de la production se marque de plus en plus.

Il serait banal d’insister sur ce fait qui crève les yeux. Supposez, si vous voulez, que la distribution de l’électricité à domicile permette un jour de substituer le petit atelier de famille aux vastes fabriques où s’entassent aujourd’hui les travailleurs : en sera-t-il moins vrai que toute œuvre ainsi faite (toile, soierie, montre, ce que vous voudrez) représente la collaboration de milliers et de milliers d’hommes, depuis ceux qui ont préparé et voituré les matières premières jusqu’à ceux qui ont monté les machines, aménagé les forces productrices d’électricité, donné la dernière main aux objets fabriqués? Or si, dans toute société civilisée, il est indéniable que la forme de la production est surtout collective, n’est-il pas naturel que la forme de la propriété le soit aussi?

part des individus et de la société

Suivons ce qui découle rigoureusement de ces principes et ne craignons pas de formuler un droit nouveau, si cela est nécessaire. Analysons d’abord, plus profondément qu’on 11e le fait d’habitude, ce que contiennent la notion de propriété individuelle et la notion de propriété collective.

La propriété individuelle est exclusive et absolue. Propriété d’un individu implique expropriation de tous les autres. La chose, possédée individuellement, peut être consommée par celui qui la possède. Il est maître d’en disposer à sa fantaisie pour ses besoins ou ses plaisirs. Il a le droit, suivant l’antique formule, d'en user et d’en abuser.

Mais aussi ce qu’on oublie trop souvent) la propriété individuelle, illimitée dans son pouvoir sur les choses, est fort limitée dans le temps. Elle est liée, par définition même, à l’existence de l’individu ; elle dure juste autant que lui ; logiquement elle ne doit pas et ne peut pas lui survivre, elle est purement viagère.

La propriété collective est, au contraire (voyez ce qui existe déjà pour les routes, les musées, les biens d’État) , relative et incomplète. Elle est indivise, et ne peut être accaparée par un ou plusieurs membres de la collectivité au détriment des autres. Aucun de ceux qui y participent n'est autorisé à détériorer, aliéner ou réserver pour lui seul ce qui appartient à tous. Chacun a le droit d'user, non d'abuser. Elle est, au fond, usufruit plus encore que propriété au sens précis du mot.

Mais aussi cet usufruit se prolonge plus loin dans le temps. La propriété collective est liée à l’existence de la collectivité qui la possède et dont la vie est indéfinie, parce que de nouveaux membres lui viennent, tandis que d’autres disparaissent. Si elle est communale, cantonale, nationale, elle doit durer autant que la commune, le canton, la nation. Chaque génération en jouit G. Renaud. 3

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à son tour sous la réserve de transmettre aux générations suivantes les droits de jouissance qu’elle exerce.

Ce qui précède entraîne des conséquences graves. Lorsque l’individu vient à mourir, à qui devront aller les biens qu’il laissera? Ils ne peuvent échoir à un autre individu, puisque cet individu posséderait alors des choses qu’il n’aurait pas gagnées par son travail. Il faut donc de toute nécessité qu’ils fassent retour à la masse : la collectivité est l’héritière universelle ; et cela est juste, non pas seulement parce que le droit de propriété individuelle a pour fondement le travail, mais parce que, de cette façon, l’individu paiera à la société les innombrables services qu’il reçoit et surtout qu’il aura reçus d’elle dans un régime organisé suivant la raison, la science et la justice.

Comme nous parlons ici, non de ce qui est, mais de ce qui doit être, il faut un effort d’imagination pour se représenter les changements profonds que comporte un régime où, contrairement à ce qui existe aujourd’hui, la propriété sociale aurait la grosse part et la propriété individuelle la petite, régime que nous avons déjà appelé socialiste. Il entraîne avant tout un renversement complet dans les relations économiques de la société et de l’inclividu.

Aujourd’hui, la collectivité est pauvre; elle agit comme une mendiante à l’égard de l’individu ; elle lui demande sans cesse de l’argent; elle cherche à lui extorquer, sous forme d’impôts, le plus qu’elle peut, et, à cause de cela même, elle est regardée souvent par lui comme une ennemie, tout au moins comme une quémandeuse tracassière qu'on a peu de scrupule à tricher et à frauder.

Mais, une fois que la collectivité est propriétaire reconnue des terres, des mines, des usines, des moyens

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de production, et par conséquent des produits, récoltes et loyers provenant de tout cela, elle est riche, extrêmement riche; elle n'a plus rien à réclamer de ses membres, sinon leur travail en temps normal et leur aide en cas de danger. Plus d'impôts, sinon cet impôt personnel réduit au minimum. Loin de demander, elle donne. Sur la masse énorme de ses revenus, elle peut sans peine organiser des services publics, soit gratuits, soit à prix de revient; pourvoir aux besoins de ceux qui ne peuvent pas travailler, entretenir, réparer et perfectionner son outillage.

Ce prélèvement fait, le revenu social est partagé entre tous les membres de la société au prorata de leur travail : l’individu devient alors un actionnaire qui, comme dans toute société par actions, reçoit des dividendes. La société n’apparait plus que comme une bienfaitrice qui verse sur tous ses membres une pluie de bonnes choses. Comment ne pas vouloir passionnément sa prospérité?

11 y aura sans doute l’obligation pour tous de travailler, et, le cas échéant, de combattre pour elle mais quoi! la dernière de ces obligations est déjà entrée dans les lois et dans les mœurs et elle deviendra, nous l'espérons ardemment, de plus en plus platonique ; quant à l’autre, qui donc osera défendre le droit au parasitisme? qui donc soutiendra qu'il est juste qu’il y ait des gens valides jouissant de tout sans jamais rien faire? Où est-il, celui qui veut laisser à des oisifs le privilège de vivre toute leur vie du travail d’autrui, et perpétuer ainsi des êtres corrompus et corrupteurs, ferments de vices, de discorde et de destruction pour la société qui a la sottise d’endurer leur existence?

Mais ce serait peu de faire saillir le changement

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essentiel que le régime socialiste entraîne dans la situation respective des individus et de la société, si nous ne faisions voir que ce régime est conforme aux principes posés par nous au début de cette étude, comme des pierres de touche destinées à éprouver toute institution sociale! Nous avons montré de trois façons différentes comment il se justifie. A cette argumentation directe nous allons ajouter une argumentation indirecte. Ce sera, pour ainsi dire, « faire la preuve » de notre raisonnement.

Le régime socialiste est-il une conciliation de la concurrence et de la solidarité, ces deux formes indestructibles de la lutte et de l’accord pour la vie? (P. 6.)

La concurrence? Elle subsiste, dépouillée il est vrai de son antique venin, défaite de son caractère haineux et cruel, incapable désormais d’aller jusqu’à l’écrasement des faibles, réduite à n’ètre plus entre les individus qu’une émulation de bien faire; elle subsiste, animée de deux sentiments puissants : l’un, le désir de s’assurer plus de jouissances par une grande somme de travail; l’autre, la fierté de contribuer autant que personne à la prospérité commune.

Pour la solidarité, j’imagine qu’il est inutile d’insister. Il est bien évident qu’elle s’accroît avec la quantité même des choses possédées et exploitées collectivement. La communauté croissante de risques et de profits qui en résulte supprime et empêche de renaître l’antagonisme de classes.

Le régime socialiste est-il de nature à réaliser cet accord de l’intérêt général et de l’intérêt particulier, qui est, d’un aveu unanime, chose désirable?

La réponse est facile. Chacun étant associé aux bénéfices comme aux pertes travaille du même coup pour soi-même et pour les autres. Les dividendes touchés par l’individu dépendent à la fois de son activité per-

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sonnelle et de F activité collective. Les intérêts de tous et de chacun sont donc convergents.

Le régime socialiste assure-t-il à chacun ce qui lui est nécessaire ? Oui encore et au delà. Le contraste horrible d’un homme mourant de faim à côté d'un autre homme gorgé de jouissances jusqu'à la nausée est rendu impossible. Il peut rester entre les membres d’une même société une légère inégalité économique, qui tendra d'ailleurs à diminuer à mesure que le savoir et la capacité seront plus également distribués, à mesure aussi que le sentiment de la justice devenant plus délicat permettra de récompenser l'effort plus encore que le résultat; mais, en attendant, elle ne portera jamais sur les choses indispensables à la vie, elle sera toujours fondée sur une inégalité réelle de mérite, et elle demeurera médiocre dans la plupart des cas, proportionnée qu’elle sera au faible écart qui peut exister d’ordinaire entre deux individus pour la rémunération d’un travail rigoureusement personnel.

Le régime socialiste offre-t-il des chances égales de développement à tous les individus? C’est son plus éclatant avantage. L’héritage individuel n’ayant plus de raison d’être, le point de départ est égal pour tous les enfants. Plus d’innocents voués dès leur entrée dans la vie à pâtir dans le présent et dans l'avenir, privés qu’ils sont du bien-être et des moyens d’éducation prodigués aux enfants qui se sont donné la peine de naître riches! On a déjà compris, en beaucoup de pays, qu’il est inique qu’un enfant naisse esclave ou serf ou sujet, tandis qu’un autre naît maître, seigneur ou prince. La richesse héréditaire est, pour les mêmes raisons que la noblesse ou la puissance héréditaire, un privilège odieux d’ores et déjà condamné dans la conscience de l’humanité pensante. A tous les enfants la vie du corps et de l'esprit, en tant que cela dépend de la société, est

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garantie par le régime socialiste, et ce crime aujourd’hui commun du bonheur entravé et de la capacité étouffée chez des millions d’êtres humains par une mauvaise organisation sociale, ce crime n’apparaîtra plus que comme un mauvais souvenir d’âges encore barbares.

De tous les arguments de ceux qui défendent l’héritage, un seul a quelque poids. — Eh quoi, nous dit-on, un fils, une fille, ne pourront-ils garder, en souvenir de leurs parents, les objets qui leur ont appartenu? — Il est aisé de donner satisfaction à ce sentiment respectable. La société socialiste n’a aucun intérêt à empêcher l’héritage individuel des objets d’usage personnel. Il lui suffit d’empêcher la reconstitution d’un capital privé qui dispenserait son possesseur de travailler et lui permettrait par suite de vivre du travail d’autrui. Donc elle peut très bien laisser à tout individu la liberté de transmettre à ses enfants les meubles, livres, vêtements, objets d’art, qui peuvent avoir pour la famille une valeur de reliques. Elle peut même, plus libérale que la plupart des sociétés actuelles, laisser à l’individu la liberté de tester et de léguer à qui lui plaît toute cette propriété mobilière ; il n’y a plus risque de léser les enfants, puisque les enfants sont en tout cas assurés de ne manquer de rien. Il suffirait d’une simple précaution, d’un article de loi stipulant que les choses transmises par héritage ne peuvent en aucun cas devenir matière à trafic. Elles resteraient vraiment de la sorte, pour ceux qui les posséderaient, de pieux souvenirs.

On revient à la charge et l’on nous dit encore : Si les maisons et les champs appartiennent à la collectivité, adieu tout espoir de mourir sous le toit où l’on est né! Adieu la douceur de vieillir dans le coin de terre où I on a passé ses premières années! L’homme est comme

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arraché du sol natal. Il devient une pauvre chose vagabonde, flottante à tous les vents et impuissante à se fixer nulle part.

A tous ceux qui croient ainsi nécessaire au bonheur des êtres humains la possession d’un nid héréditaire je pourrais demander pourquoi leur sollicitude en faveur de ceux qui peuvent en être privés s’éveille si tardivement. Pour combien d'ouvriers des villes ce rêve du poète :

Naître, vivre et mourir dans la même maison,

est-il une chimère irréalisable! Je pourrais dire qu'on les compte par milliers et par centaines de milliers les malheureux pour qui le mot de bien patrimonial n’a aujourd'hui aucun sens. Les propriétaires s’inquiètent assez peu de savoir, quand ils mettent à la porte le locataire qui ne paie point son terme, si celui-ci laisse un lambeau de son cœur dans le logis d’où on le chasse. Et c’est à notre régime capitaliste que devrait être retournée cette accusation : Des pauvres, vous faites des nomades, des déracinés, sans attache aucune avec tout ce qui les environne.

Je ne veux pourtant pas me servir de cet argument facile. Le régime socialiste n’a pas le droit d’avoir les mêmes vices que celui dont il est destiné à prendre la place; il serait à repousser, s’il n'était pas meilleur.

Heureusement on le condamne la plupart du temps sans le comprendre. Dire que la terre est la propriété inaliénable de la communauté, que les immeubles à la mort de qui les fait construire lui reviennent aussi, cela ne signifie pas que personne ne pourra plus posséder sa maison, son clos, son jardin. Gela veut dire seulement que les possesseurs, quels qu’ils soient, de ces biens d'usage seront les locataires de la collectivité.

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Cela veut dire qu’ils devront payer à la nation, au canton, à la commune (peu importe), le loyer de la propriété bâtie ou non bâtie qu’il leur plaira d’occuper. Libre à l’individu d’avoir, s’il lui plaît, sur la rétribution de son travail, l’appartement selon la mode parisienne, ou la maisonnette avec jardin selon la mode anglaise. Sur ce point rien ne sera changé de ce qui existe aujourd’hui, sinon que les membres de chaque collectivité, étant à la fois propriétaires et locataires de tous les bâtiments, seront vraisemblablement assez intelligents pour s’offrir à des conditions avantageuses un choix de maisons commodes et élégantes ; que bouges et taudis auront disparu ; que caprices et cruautés légendaires des propriétaires-tyranneaux ne seront plus à redouter, etc.

Dès lors qu’est-ce qui empêchera celui que ses souvenirs attacheront à une maison d’y demeurer aussi longtemps qu’il en pourra acquitter le loyer? Et en cas de mort d’un chef de famille, comme l’entretien de tous les enfants sera une des charges de la communauté et qu’il faudra bien loger quelque part les orphelins, qu’est-ce qui empêchera que, sous une tutelle quelconque, ils gardent jusqu’à leur majorité la jouissance de la maison où ils seront venus au monde!

En réalité, sous le régime socialiste, on pourra toujours dire, quand on aura affermé quelque partie du bien commun : Mon clos, ma maison, mon jardin. Seulement, mien et tien dans ce cas-là signifieront toujours nôtre . Il sera toujours sous-entendu pour les objets de cette nature qu’on peut en jouir, sans pouvoir ni les vendre ni les détériorer à plaisir.

Mais j’arrive aux objections plus graves qu’on fait d’ordinaire au régime socialiste. On reconnaît assez volontiers qu’il est favorable à l’égalité et à la solida-

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rité ; en revanche, on lui reproche souvent d’être nuisible à l’extension de l’activité et de la liberté individuelles. Examinons ce que vaut ce reproche.

On dit : Le socialisme ne tient pas compte de la paresse naturelle à l'homme. Il ôte l’aiguillon du besoin et de l’intérêt personnels. Il mène ainsi à l’immobilité de la machine sociale, à la mort du travail.

Singulier raisonnement! D’abord, est-ce que le besoin et l’intérêt sont les seuls mobiles des actions humaines? Je me suis laissé dire que les plus difficiles, les plus hasardeuses étaient accomplies pour de tout autres motifs qu'un grossier désir de gain matériel. Le volontaire qui s’engage pour défendre son pays menacé ou l’indépendance d’un peuple opprimé ; le savant et l’artiste qui épuisent leur force à la recherche de la vérité et de la beauté ; le sauveteur qui se jette à l’eau pour en tirer des naufragés ; le médecin ou la sœur de charité qui se dévouent à soigner des cholériques ; la mère qui prodigue sa santé au chevet de son enfant malade ; le martyr religieux ou politique qui donne sans compter pour sa cause son énergie et sa vie même : voilà bien des gens qui, en ce faisant, n’obéissent certes pas à un misérable calcul d’égoïsme. Or, quoi que puissent prétendre certains dénigreurs effrénés de l’humanité, les exemples que je viens de choisir, pour ne pas être la règle, ne sont pas non plus l’exception. Qui de nous n’en a constaté de tels autour de lui? Qu’est-ce à dire, sinon que l’amour de la patrie, de la justice, de la gloire, le sentiment passionné de la solidarité humaine, l’affection maternelle, la foi en une idée peuvent avoir et ont, en bien des cas, une force d’impulsion qui mène l’homme jusqu’à l’oubli et au sacrifice de sa personnalité? Imaginer que tout acte a pour but un profit, c’est faire, à proprement parler, de la psychologie de banquier.

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Or, de tous ces motifs qui agissent déjà dans notre société où pourtant la maxime féroce : chacun pour soi , est encore dominante, je voudrais bien savoir lequel disparaîtra dans une société socialiste où la maxime : Un pour tous et tous pour un, est Taine du système. Donc, il n’est pas à craindre que les plus nobles activités de l’homme soient entravées ; elles seraient plutôt stimulées. Seulement, on fait remarquer que la générosité, le dévouement, l’esprit de fraternité ne sont pas les ressorts ordinaires d’une société ; qu’il faut, dans le trantran de la vie journalière, des raisons d’agir plus terre à terre, mais plus répandues et plus habituelles ; que l’intérêt matériel, pour grossier qu’il soit, est la force motrice dont ne peut se passer un bon mécanisme social.

Soit. Mais j’ai déjà fait voir que, profits et pertes étant partagés entre tous, chacun est intéressé à grossir le rendement du travail collectif; que, de plus, la rémunération variant entre les individus, suivant la quantité et la valeur du travail accompli, chacun est intéressé à augmenter son effort pour augmenter ses jouissances.

Ce n’est pas encore assez dire. Du moment qu’un enfant ne trouve plus dans son berceau des titres de rente l’invitant à la fainéantise ; du moment qu’un individu ne peut plus détourner à son profit la force productive d’un autre, puisque le prêt à intérêt disparaît et que les moyens de production appartiennent tous à la communauté ; le travail devient, pour toute personne valide, bien plus qu’une obligation morale ou légale : il est une absolue nécessité. Le mot connu : Que celui qui ne travaille pas ne mange pas, devient une terrible menace suspendue sur la tête du paresseux. Il est difficile d’imaginer un plus vigoureux stimulant à l’action que la perspective de mourir de faim.

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Il serait même permis de trouver cette contrainte dure jusqu’à la cruauté, si elle n’avait, dans le régime socialiste, ce correctif : Qui voudra travailler le pourra toujours. La société, maîtresse de tous les moyens de production, assure par là même à tous ses membres le libre accès à la matière et aux instruments de travail.

Des naïfs ou des habiles vont, il est vrai, répétant: L'abolition de l’héritage individuel serait un coup mortel porté à l'activité sociale. Ne voyez-vous pas combien de parents peinent avec ardeur et persévérance pour enrichir leurs enfants?

Je réponds que la même cause produit ici des effets contraires. Si des parents tendres sont poussés à se surmener par l'envie de faire un sort plus heureux à leurs héritiers, quel moelleux oreiller de paresse pour les enfants qu’un copieux héritage ! Ce que la société peut gagner par les uns, elle le perd par les autres. Parlerai-je du côté moral de la question? Chacun sait les hideux calculs qui grouillent autour d’une fortune à recueillir ; on escompte la mort du parent riche ; on évalue d’avance ses dépouilles ; le langage bourgeois a créé une belle expression pour exprimer l'attente de cette curée ; cela s’appelle « avoir des espérances ». Et je ne dis rien des discussions, des querelles, des haines qui éclatent, le jour du partage, sur la tombe encore fraîche. L’héritage, ce prétendu lien des familles, en est d’ordinaire le plus énergique dissolvant. S’il a le mérite de rappeler aux vivants ce qu’ils doivent aux générations futures, s’il leur met au cœur la joie fière et désintéressée du vieillard disant :

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage,

ce mérite ne disparaît pas dans un régime où l’héritage est socialisé, non supprimé. L’individu, en effet, n'ignore pas qu’il y travaille pour ses enfants en meme

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temps que pour ceux des autres, et il garde en l’élargissant le sentiment vivifiant de contribuer à l’avenir de l’humanité.

Non, l’activité individuelle n’est point atteinte en ses sources profondes par le régime socialiste. Et j’en dis autant de la liberté.

Sans doute elle n’y sera point absolue. J’ai démontré qu’en n’importe quel état social elle ne peut être sans limite. L’individu, pour ne parler ici que delà question économique, ne sera point dispensé de travailler pour la société. Il lui devra une partie de son temps et de son effort, en échange des avantages de toute espèce qu’il en obtiendra. Ce n’est pas là une nouveauté. Ce temps de travail est comparable aux années de service que doivent à l’État, dans la société actuelle, les membres du corps enseignant ou les employés des diverses administrations publiques, tantôt en retour de l’instruction reçue gratuitement, tantôt en vue d’une retraite promise. Ce qui est nouveau, c’est qu’il deviendra une obligation universelle ; c’est aussi qu’il sera réduit au minimum par le seul fait que tout le monde prendra part à la besogne et que les parasites et les inutiles seront rentrés dans les rangs de l’armée laborieuse. Quelques-uns ont calculé que quatre heures de travail par jour suffiront amplement pour subvenir aux besoins essentiels de la société, c’est-à-dire de tous ses membres. Je ne me lancerai pas dans ces calculs problématiques : je ferai seulement observer qu’une fois le devoir social rempli l’individu redevient maître de son activité. Il en use à sa fantaisie et nul ne peut lui demander compte de l’emploi qu’il en fait.

Libre d’employer à sa guise le temps qui lui reste, il l’est également d’employer ce que lui rapporte son travail personnel. Le socialisme doit avoir encore, dans

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quelque coin perdu, des adversaires surannés capables de dire et même de croire qu’il rêve d'imposer à tout le monde une existence uniforme et quasi monastique dans je ne sais quelles « cités ouvrières » perfectionnées. Je suis obligé de leur enlever cette illusion, si chère qu’elle puisse leur être. Le régime socialiste n’entraîne et n’admet aucune réglementation de la vie privée ; il laisse à chacun la faculté de vivre isolé, en famille ou en commun ; il respecte la diversité des goûts ; puisque l’individu est propriétaire des fruits de son travail, il peut les consommer, qui à voyager, qui à se procurer des livres, qui à faire bonne chère, porter de beaux habits, courir les théâtres, etc. Il serait temps que cela fut une bonne fois entendu et mis hors de discussion.

Ce que le régime socialiste peut et prétend supprimer, ce n’est pas la faculté pour tout homme de choisir parmi ses désirs ceux qu’il préfère satisfaire ; c’est le privilège qu’a le riche d’imposer au pauvre sa volonté, sa tyrannie. Aujourd’hui le propriétaire d’un champ, d’une usine, peut dire à l’ouvrier qui lui demande du travail : « Je te paierai tant pour tant d’heures. — C'est trop peu pour nourrir tes enfants, dislu? Tant pis ! Pourquoi as-tu des enfants? — C’est à peine suffisant pour te faire vivre? — Eli bien ! privetoi, jeûne, végète comme tu pourras. Ce n’est pas mon affaire. Je t’ai dit mes conditions. Tu peux t’en aller, si elles ne te plaisent pas. Qu’est-ce qui me force de te donner du travail? Tu me dois un grand merci, si je veux bien t’employer à mon service. Est-ce que mon usine et mon champ ne sont pas à moi seul ?» — Et l'ouvrier n’a qu’à mourir de faim ou à se laisser exploiter, puisque la loi actuelle autorise l’accaparement des moyens de production entre les mains de quelques privilégiés. Mais qu’on mette ces moyens à

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la disposition de tous les membres de la société, et ce pouvoir monstrueux de vie et de mort, dévolu à des hommes sur d’autres hommes, est aussitôt brisé. On a beaucoup raillé les braves gens de 1848 qui proclamaient en France le droit au travail . Folie, chimère, utopie, leur criait-on. Je le crois bien! Le droit de vivre en travaillant est la négation même du système qui permet de vivre du travail d’autrui. Ils commençaient par la fin, pour ainsi dire ; ils mettaient la charrue avant les bœufs ! Abolissez d’abord le système régnant où la permission de travailler est une faveur octroyée par les maîtres du sol, des mines, des fabriques. Etablissez le régime socialiste et la chimère d’hier devient la réalité de demain.

Ah ! cette domination du capital sur le travail ! Cette mainmise de celui qui paie sur celui qui est payé ! Cette- dépendance et cet esclavage moral du salarié! Journaliste dont un financier achète la plume et le talent ; employé que son employeur contraint de choisir entre son gagne-pain et ses convictions politiques ou religieuses ; ouvrier qui est menacé de renvoi, s’il ne vote pas comme veut le patron..., voilà un engrenage de violences et d’hypocrisies où la dignité du pauvre est broyée comme sous une meule de pressoir. Caractères avilis, consciences faussées, échines courbées jusqu’à ne plus pouvoir se redresser, quels effets démoralisants de la puissance que leur misérable argent donne à ceux qui possèdent sur ceux qui ne possèdent rien! Vienne la quasi-égalité économique qui tuera cette exploitation et cet asservissement de l’homme par l’homme ! C’est au nom de la liberté humaine outrageusement violée qu’il faut appeler le règne du régime socialiste.

Il est le vrai garant de cette liberté, et les paroles mêmes d’un des plus fameux théoriciens du libéralisme

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peuvent nous servir à le prouver. Benjamin Constant écrivait : « La propriété seule rend les hommes capables de l'exercice des droits politiques ». Pourquoi? Parce que seule elle leur assure l’indépendance, la sécurité, un certain loisir nécessaire à l’acquisition des lumières. 11 suit de là que, si l'on reconnaît à tout membre d une société des droits politiques, il faut admettre aussi que tout citoyen doit être propriétaire. Or quels sont les moyens d'universaliser la propriété? Je n'en vois que deux. L’un est d'assurer à chacun une part de propriété privée, ce qui amènerait un partage des terres et des immeubles ; le droit de vendre étant inséparable de la propriété individuelle, le moment viendrait vite ou tel ou tel possesseur, par paresse, par esprit d’aventure, par mille et une causes, se déferait de sa parcelle au profit d’un voisin ; et alors, si l’on voulait maintenir chacun au rang des propriétaires, le partage serait sans cesse à recommencer. Les socialistes, qui ne sont pas des partageux, sont contraires à cette procédure compliquée qui amènerait tous les vingt ans des perturbations sans nombre. Ils se prononcent pour l'autre moyen, qui consiste à assurer à chacun une part de la propriété collective qui est, de sa nature, indivisible et inaliénable, plus une part de propriété individuelle proportionnelle à son travail ; et ils constatent que, de l’aveu même de leurs adversaires, ce moyen est pour l’individu un instrument d'émancipation politique et morale en même temps qu’économique.

En principe donc le régime socialiste non seulement est conforme à la justice, mais remplit toutes les conditions que nous avons reconnues comme nécessaires, soit à la bonne marche d’une société, soit au développement intégral de tous ses membres. Il reste à voir comment il peut être organisé et la question est loin d’être aisée à résoudre. Mais, quelles que puissent être

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les difficultés d’organisation, elles ne sauraient détruire ce fait grave et désormais acquis : son adaptation au but que doit poursuivre toute société humaine.

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