CHAPITRE PREMIER
ORGANISATION DE LA PRODUCTION
La nation, ayant la propriété indivise des terres et des moyens de production, peut être considérée comme un propriétaire unique exploitant son propre domaine, et les règles d’une bonne économie domestique deviennent dès lors celles d’une bonne économie publique.
Il est certain que pour l’ensemble de la nation, comme pour un chef de famille, il y a une certaine quantité de besoins à satisfaire et pour cela une certaine quantité de travail à accomplir. Il est certain aussi que l’idéal, en pareille occurrence, est que la production fasse équilibre à la consommation, de façon à ce qu’il n’y ait ni trop ni trop peu, ni gaspillage ni manque.
Il est certain encore que pour parvenir à ce résultat il y a deux problèmes à résoudre :
1° Comment obtenir le maximum de résultats avec le minimum d’efforts, ce qui est un problème purement économique;
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2° Comment ensuite répartir entre tous les membres de la société le travail à faire et les fruits du travail, ce qui est un problème essentiellement juridique, où il faut viser à obtenir le plus de justice et de liberté.
§ 1. Adaptation de la production aux besoins. — Commençons parle premier, qui peut se formuler ainsi: Quelles sont les conditions d’une production sagement réglée ?
J’en vois deux indispensables.
La production doit être d’abord adaptée aux besoins de la société et des individus, ensuite aménagée de façon à économiser l’effort en augmentant la quantité des produits.
La première chose à faire est donc de déterminer les besoins de la société et de ses membres, ou, ce qui revient au même, de savoir ce qu’il faut produire.
Dans la société d’aujourd’hui, la production, abandonnée au caprice des intérêts individuels, ne se règle qu’en partie sur les besoins des consommateurs; le producteur produit avant tout pour le marché, c’est-àdire pour vendre, pour faire un profit; et comme il ne sait pas et ne peut pas savoir quelle sera la demande, il produit à l’aventure, tantôt guidé par de vagues conjectures, tantôt poussé par la nécessité de ne pas laisser son capital inactif. Il en résulte pour lui de graves mécomptes. Parfois il ne trouve pas d’écoulement à ses produits, et c’est l’encombrement dés magasins, la chasse ruineuse aux débouchés lointains, la vente à perte, la gêne et souvent, malgré des efforts désespérés, la faillite. Il en résulte pour les ouvriers qu’il emploie des inconvénients bien plus graves encore. C’est le chômage, la détresse, la misère. Pour la société, c’est le contraste démoralisant des familles pauvres grelottant de froid ou mourant de faim à côté
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d’entrepôts qui regorgent de vêtements inutiles ou de victuailles inemployées. Pléthore d’une part, insuffisance de l’autre, forment un spectacle si habituel que nous ne le remarquons même plus. Notre bon sens émoussé trouve naturel que des besoins de luxe et de vanité soient satisfaits jusqu’à la nausée, quand des besoins vitaux demeurent inassouvis. Et pourtant n’est-ce point pure folie de multiplier à l’excès le superflu, quand on n’a même pas le nécessaire? L’individu qui agirait comme la société actuelle serait vite pourvu d’un conseil judiciaire.
Une nation socialiste ne peut laisser subsister cette production anarchique et déraisonnable; c’est pourquoi sa première tâche est de déterminer ses besoins.
C’est une opération de statistique assez compliquée, mais qui n’est pas d’une difficulté décourageante.
Toutefois, avant de supputer les besoins publics et privés, une question se pose : Convient-il de satisfaire indifféremment tous les besoins qui pourront réclamer satisfaction ? N’y a-t-il pas un choix à faire parmi eux ? Ou tout au moins ne faut-il pas les classer par ordre d’importance et d’urgence?
Dans la société actuelle, pour peu qu’on regarde de près une administration publique quelconque, il est aisé de constater des gaspillages nombreux, des dépenses en fêtes, galas, gros traitements, qui ne servent en rien les intérêts généraux, qui répondent ainsi à de faux besoins collectifs. Tout homme ayant pris la peine d’éplucher les budgets énormes et croissants qui sont chaque année subis plus que consentis et discutés par les nations, peut citer par dizaines des prodigalités que rien ne justifie et des sinécures aussi grassement rétribuées qu’inutiles.
De même — à ne regarder que les individus — la division en classes, la coexistence des riches et des
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pauvres, nous fait assister perpétuellement à ve contraste criant que nous rappelions tout à l’heure : les besoins factices ou secondaires de certains privilégiés i sont satisfaits au détriment des besoins réels ou essentiels de leurs concitoyens moins heureux.
Or il est à souhaiter, d’une part, pour la bonne gestion des affaires communes, non seulement qu’il n’y ait point déperdition de l’énergie ou de la richesse nationale, mais que la vie de la société soit assurée avant son éclat et sa parure; et il est à souhaiter, d’autre part, pour la justice et le progrès tant moral que matériel, que les jouissances individuelles soient aussi équitablement que possible réparties entre tous les individus; qu’elles soient d’un ordre de plus en plus élevé; enfin qu’elles soient de plus en plus parfaites.
De là pour un régime socialiste l’obligation d’établir une échelle des besoins.
On peut distinguer en deux ordres les choses propres à satisfaire les besoins soit de la société, soit de l’individu : les choses qui sont de nécessité vitale, les choses simplement utiles ou agréables.
Les choses indispensables à la vie d’une société comprennent :
1° Les services publics (sécurité extérieure et intérieure, éducation, communications, etc.), servicesdont la liste peut sans cesse être revisée par la nation elle-même;
2° L’entretien du capital social ;
3° Les denrées nécessaires à l'échange international qui permettra de combler les lacunes de la production nationale et qui doit viser à l’équilibre de l’importation et de l'exportation.
Déjà, à l’heure qu’il est, on calcule, en dressant le budget, une partie de ces besoins essentiels de lasociété, et il n’est pas malaisé de concevoir une extension en même temps qu’une amélioration de ce calcul.
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Les choses indispensables à la vie de l’individu — • pour nous en tenir au strict minimum — comprennent l’alimentation, l’habillement, le logement avec le mobilier et le chauffage. La production doit en être calculée largement, de façon à ce que personne n’ait plus à souffrir dans la satisfaction de ces besoins élémentaires.
Mais il n’y a pas apparence que toute la somme de travail disponible soit épuisée à satisfaire cette première catégorie de besoins publics et privés; et l’on peut songer dès lors à la seconde. L’emploi des forces naturelles que l'homme a su dompter permet de garantir à d’autres besoins moins urgents une satisfaction, sinon aussi parfaite, du moins suffisante. Il ne faut pas chercher à les supprimer où à les réduire, sous prétexte qu’ils peuvent être négligés sans que mort s’ensuive. La civilisation les a multipliés et les multipliera sans cesse. Le raffinement des besoins, pour un peuple comme pour un individu, est un signe d’intelligence et de délicatesse accrues. Certaines choses, simplement utiles ou agréables, sont réclamées avec une intensité de désir qui va grandissant d’époque en époque. Il est certain que beaucoup de celles qui nous paraissent aujourd’hui nécessaires ne l’étaient point pour l’homme primitif, vêtu de peaux de bêtes et habitant des cavernes. Sans remonter aussi loin, des soins d’hygiène et de propreté, des facilités de communication, dont nous ne pouvons plus guère nous passer, n’étaient ni imaginés, ni convoités par nos pères du moyen âge. Et il est probable que nos arrière-neveux connaîtront et voudront un confort et des commodités que nous ne soupçonnons pas et dont, par conséquent, la privation n’est pas pour nous une souffrance.
Voltaire disait :
Le superflu, chose si nécessaire !
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Trait d'esprit qui est aussi un mot profond. La tendance d'une société progressive est de 'faire entrer toujours plus de superflu dans le nécessaire. Et il ne s’agit pas uniquement de jouissances matérielles. Pour combien de gens des jouissances esthétiques, profondément indifférentes à la foule mal dégrossie, ne sont' elles pas devenues un élément important du bonheur! Seulement, tandis que cette élévation dans le niveau des conditions de vie n’a profité jusqu’ici qu’à une faible minorité, le régime socialiste a pour raison d’être de l’étendre à la masse tout entière. Le luxe, qui a provoqué et mérité, tant qu’il était l’apanage exclusif du petit nombre, de si éloquents et de si vains anathèmes, se justifie et se purifie en se généralisant. Qu’il soit tout à fait collectif, c’est à-dire offert gratuitement par la société à tous ses membres, comme c’est déjà le cas pour les musées et les parcs publics, ou qu’il soit seulement mis à la portée de tous ceux qui en seront friands par une plus égale répartition des revenus, il devient dès lors la fleur brillante d’une société cultivée, le signe visible des victoires de l’humanité sur la nature, la douce et légitime récompense de cet effort instinctif vers le mieux-être qui est la cause de tout progrès. Mais, en même temps, il est restreint en hauteur par le fait même de son extension en largeur et cela encore est un bien ; il est ainsi empêché de se corrompre en s’exagérant.
Donc, dès qu’il a été p'ourvu aux besoins vitaux de la société et de tous ses membres, le surplus du travail social peut et doit être consacré aux besoins moins urgents.
Mais qui fixera le degré d’urgence des divers besoins? Qui dira ce qui est nécessaire ou simplement utile? Personne n’est compétent pour tracer une ligne de démarcation, qui, comme je l’ai dit, est destinée à se G. Renard.
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déplacer, à mesure que la société deviendra plus riche et plus cultivée. Il convient alors de s’en remettre au jugement de tout le monde, c’est-à-dire qu’une entente doit intervenir entre tous les intéressés pour décider, soit quels services gratuits elle veut offrir à tous ses membres, soit quel minimum de bien-être elle s’engage à fournir à chacun. Cela pourrait être inscrit dans la Constitution que la société se donnerait. Ce serait comme une déclaration des droits économiques du citoyen .
A besoins indispensables, travail indispensable. La société, ayant le devoir de satisfaire à cès besoins primordiaux, a par là même le droit de requérir la somme de travail qu’exige leur satisfaction. Elle pourrait, à la rigueur, imposer à chacun un certain temps de service industriel, comme elle a droit de réclamer pour sa défense un certain temps de service militaire. Mais cette contrainte, qui serait légitime, n’aura sans doute pas lieu de s’exercer. Nous indiquerons, en parlant de l’organisation du travail , les moyens qui ont chance de la rendre inutile.
Quant aux autres besoins, nous sortons « du royaume de la nécessité pour rentrer dans celui de la liberté ». Le rôle dé la société se borne ici à servir d’intermédiaire entre les consommateurs et les producteurs, à transmettre aux derniers les désirs exprimés par les premiers, à provoquer les efforts des travailleurs en leur indiquant les besoins qui réclament satisfaction, à éveiller enfin des besoins nouveaux, par la mise en lumière de produits nouveaux aussi. Son office est de centraliser les renseignements, de mettre en rapport l’offre et la demande, de faire connaître à chacun des différents corps de métier ce qu’on attend ou espère de lui.
Toute demande sera-t-elle sûre d’obtenir satis-
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faction? Il est probable que non. Mais il est bon que l’aiguillon de nouveaux besoins à satisfaire serve de stimulant à l’activité des travailleurs à venir. Toute offre de travail sera-t-elle sûre, de son côté, de trouver son emploi? 11 est également probable que non. Mais, comme chacun aurait auparavant son existence assurée par un travail obligatoire répondant à une nécessité sociale, l’individu offrant un produit nouveau pourrait attendre sans danger qu’un besoin fût éveillé par son offre; et, au pis-aller, il pourrait toujours dans le temps qui lui resterait travailler pour son plaisir, pour sa satisfaction personnelle.
Le cas de forces productives sans emploi ou de besoins sans satisfaction serait du reste aussi exceptionnel que peu inquiétant. D’ordinaire, besoin constaté provoquera travail, et travail offert provoquera besoin. De la sorte un équilibre instable, mais toujours prêta se reformer, s’établira de lui-même.
Il va de soi que pour les choses nécessaires à l’existence le calcul de la production devra toujours être fait de telle manière qu’elle laisse un excédent. Ce surplus aura pour but de parer aux orages, aux inondations, aux incendies, aux accidents qu’il est sage de prévoir, et, s’il dépasse les pertes éprouvées, il sera réservé, soit pour une année suivante où il entraînera une économie correspondante de travail, soit pour l’échange avec les pays étrangers à l’égard desquels la règle sera d’égaliser l’exportation et l’importation.
§ 2. Développement des moyens de produire. — La production ainsi adaptée au besoin social, il reste à la combiner de façon à réaliser le maximum d’utilité avec le minimum d’efforts. Le problème est surtout d’essence scientifique et technique. On comprend qu’un vaste champ est ouvert à l’imagination et à l’esprit
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d’initiative des travailleurs parles conditions nouvelles dans lesquelles ils auront à opérer. Il est impossible de dire à quel point la richesse nationale pourra être accrue par le système socialiste ; mais il est possible et facile de prouver qu’elle ne peut que grandir démesurément.
La preuve principale repose sur un axiome que les économistes les plus hostiles au socialisme reconnaissent eux-mêmes tacitement : à savoir que le travail collectif est plus productif que le travail isolé. En effet, lorsqu’on vante les avantages de la division du travail, lorsqu’on la dépeint avec raison comme ayant été l’agent le plus efficace des progrès de l’industrie humaine, que fait-on, sinon déclarer que le travail parcellaire, qui implique collaboration et par là même est nécessairement collectif, est plus fécond que le travail demeuré purement individuel ? Et de même l’éloge de la coopération, qui est devenu un lieu commun jusque pour les plus conservateurs des hommes d’État, n’est-il pas l’aveu de l’indéniable supériorité que possède, au point de vue de la productivité, le système qui fait de la nation entière une vaste société coopérative ?
On pourrait presque se contenter de cette démonstration sommaire ; mais une comparaison rapide avec ce qui se passe de nos jours fera ressortir la vérité de ce que nous affirmons.
Dans la société actuelle il existe une foule d’inutiles, d’oisifs, de parasites ; en haut, des gens pouvant se dispenser de travailler, parce qu’ils vivent du travail d’autrui transformé en rentes et profits ; en bas, des vagabonds et des voleurs grappillant une piètre existence aux dépens des possédants qu‘ils peuvent dépouiller ; parmi ceux qui travaillent, quantité de forces perdues par suite des vices d’organisation qu’implique
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l’abandon de la production à des entreprises privées : nécessité d’une nuée d’intermédiaires entre le consommateur et le producteur ; concurrence implacable faisant d’une victoire pour l’un un désastre pour l’autre et compensant tout succès par une ruine ; crises périodiques où les rouages du mécanisme social grincent et s’arrêtent au grand détriment des capitalistes comme des ouvriers ; impossibilité de régler scientifiquement l'emploi des instruments de production, parce que les intérêts divisés des propriétaires rendent impossible ou à peu près tout agencement d’ensemble.
En faut-il des exemples ? Qu’on regarde l’agriculture. La propriété privée du sol en diminue le rendement dans des proportions énormes. Que l’on compte les vastes espaces transformés en garennes ou en parcs par de grands propriétaires uniquement soucieux de leur plaisir égoïste. Que l’on considère les terres mal irriguées, mal engraissées, mal cultivées par de petits propriétaires à qui manquent les capitaux ou l’union pour exploiter comme il faudrait leurs lopins éparpillés. Même spectacle dans l’industrie. Chômages et faillites parce que l’on produit sans méthode ; lutte perpétuelle des patrons et des ouvriers dont les intérêts sont antagonistes, faute d’un lien social qui les harmonise ; capitaux tour à tour fourvoyés dans des entreprises où ils s’engloutissent sans profit et poussés parle souvenir de ces périlleuses aventures à chercher des placements où ils dorment inutiles ; lenteur à profiter de la soumission des forces naturelles et des découvertes incessantes de la science, parce que le renouvellement de l’outillage coûte cher, parce que beaucoup d’industriels reculent devant une dépense qui ne peut devenir fructueuse qu’avec le temps, parce que les inventions nouvelles restent durant des années un objet d’exploitation exclusive ; ce qui est plus grave encore, tout progrès
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dans la fabrication ayant pour rançon la souffrance de milliers de victimes, puisque l’introduction d’une machine rejette provisoirement une partie des ouvriers qu’elle remplace dans le misérable troupeau des sanstravail et des sans-pain. Que de causes de déperdition, sans parler des gaspillages causés par l’extrême opulence, gâcheuse de produits de tout genre, par la multiplication des sinécures grassement rétribuées, par l’entretien en pleine paix d’une armée destinée à défendre contre les déshérités les biens et les privilèges des possédants, etc., etc... !
Ces entraves au développement de la production disparaissent en régime socialiste. D’abord le nombre des travailleurs est considérablement accru. Rentiers, fils de famille, oisifs de tout genre, sont arrachés à la douceur de ne rien faire. Plus de frelons, rien que des abeilles ! Et en même temps gens de loi, banquiers, commerçants, intermédiaires sans nombre aujourd’hui nécessaires, mais condamnés pour la plupart à perdre leur raison d’être, rentrent dans les rangs de la classe productive. Ensuite plus d’activités qui se neutralisent en s’usant les unes contre les autres, mais une harmonieuse coordination en vue d’un but commun : l’augmentation du revenu général qui est aussi celle du revenu particulier. Une simplification énorme du mécanisme de l’échange, qui fera du marchandage et des roueries du commerce un souvenir de cauchemar. Enfin et surtout une organisation méthodique de la production nationale, semblable à celle qui peut régner dans l’exploitation modèle d’un domaine privé. ,
S’agit-il d’agriculture ? L’abondance des capitaux et des bras facilite les grands travaux d’utilité publique : dessèchement de marais, irrigation de contrées arides, défrichement de landes, reboisement de montagnes, endiguement de fleuves. Déjà la société n’a-t-elle pas.
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reconnu la nécessité de remettre à la collectivité la direction de ces deux dernières espèces de travaux ? Puis l’on peut déterminer scientifiquement ce qu’il convient de cultiver en chaque terrain. Bien des gens, dupes ou complices d’une équivoque, croient ou feignent de croire que propriété collective signifie invariablement grande culture. C’est une erreur. Le fait que le sol appartient à la nation permet seulement de décider, d’après la nature de la terre et du climat, d’après le voisinage d’une grande ville, d’un cours d’eau, d’un chemin de fer, quels fragments de lerre doivent être cultivés en grand ou en petit, de façon extensive ou intensive, mis en blés, en bois, en prairies, voire même en parcs de plaisance, comme le Parc national des Etats-Unis. Il permet la distribution des engrais, des machines, d!un surcroît de travailleurs sur tous les points où le besoin s’en fait le plus sentir.
L’industrie n’a pas moins à gagner à être socialisée. Elle l’est déjà à demi, et son développement si rapide en notre siècle est dû, pour la plus grande partie, à l’usage qu’elle a su faire des capitaux associés. Mais elle peut aisément produire davantage et mieux, soit dans l’usine organisée pour le travail en commun, soit dans l’atelier familial reconstitué par la division de la force motrice ; les deux procédés ne s’excluent pas plus que petite et grande culture. Elle peut, en se réglant sur les besoins de la société, éviter les désastreuses alternatives de surproduction et de chômage ; elle peut, en employant les sources d’énergie humaine que le travail obligatoire pour tous met à sa disposition, utiliser plus vite les réservoirs de force que lui offre de toutes parts la nature domptée par la science ; elle peut, du moment que toute économie d’efforts profite, non plus à quelques-uns, mais à tous les membres de la société, faire de la machine ce qu’elle
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doit être, l’émancipatrice et la pourvoyeuse d’une humanité servie par des esclaves de fer.
Donc, selon toute vraisemblance, la production centralisée et méthodique se substituant à la production morcelée et incohérente constitue un progrès économique aussi important que celui dont l’association partielle a donné à notre époque le surprenant spectacle. La population pourra croître sans danger : les subsistances croîtront au moins aussi vite qu’elle, et, si l’avenir a jamais à se préoccuper de trouver place au banquet de la vie pour tous les nouveaux arrivants, ce péril est assez lointain et assez problématique pour qu’on laisse aux hommes de ce temps-là le souci d’y parer. Qui peut rêver de résoudre dès aujourd’hui toutes les questions sociales des siècles futurs?