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CHAPITRE II

LES UTOPIES SOCIALISTES

Utopie, pays des rêves, tel est le nom de cette contrée. Et pourtant celui qui a lu avec intelligence la première et la plus ancienne de ces utopies, la République de Platon, sait combien des rêves du philosophe grec se sont réalisés depuis. Celui qui connaît l’utopie qui a donné leur nom à tous ces romans sociaux 1 * * 4, celle de Thomas Morus, n’ignore pas que l’auteur anglais débute par une question très positive, celle de savoir si l’on est en droit de pendre les voleurs. Il la résoud négativement parce que, dit-il, il y a trop de causes qui rendent le vol si fréquent. — L’une d’elles était cette situation agraire de l’Angleterre dans laquelle le clairvoyant esprit de Morus reconnaissait déjà un grand danger : la petite propriété rurale remplacée par d’immenses latifundia appartenant à des seigneurs riches et dissipateurs qui les enlevaient à la culture et les transformaient en pâturages où vivaient des moutons, mais où ne pouvait plus vivre le paysan. Celui qui a étudié ces

(1) V. sur ce sujet le détails dans mon discours sur Thomas Morus et T Utopie, 27 janvier 1889. (Strasbourg, Heitz et Mundel.) Sur les romans sociaux et politiques en général, Y. H. von Mohl, die

Geschichte und Litteratur der Staatsioissenschaften , t. I, p. 165-

214. Sur les intuitions prophétiques de la République de Platon, V. Zeller, die Philosophie der Griechen , 2e éd . , p. 251 et suiv. — Y. aussi sa dissertation : der Placonische Staat in semer Bedeu -

tung fur die Folgezeit .

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utopies ne voit pas en elles un pur néant, une pure chimère, mais un idéal qui n’est pas encore réalisé et qui peut-être le sera. Il les prend à titre de faits et ne se prononce pas de prime abord sur leur valeur possible.

Il s'agit pour nous de reconnaître le chemin qui conduit à cette terre promise.

Le socialisme croit pouvoir disposer de deux moyens pour amener la transformation extérieure de la société qu’il voudrait réaliser le plus tôt possible. Il peut recourir soit à une révolution violente, soit à des réformes pacifiques et légales votées par la majorité des citoyens. Il n’entre pas dans mon plan de discuter le premier moyen. Je trouve qu'il est dangereux de reprocher sans cesse aux socialistes démocrates de ne pouvoir réaliser leur programme que par l'emploi de la force et par l'effusion du sang et de représenter constamment comme le font les conservateurs, les démons de la révolution sociale au milieu de la fumée des combats de barricades. On habitue ainsi les esprits à ces idées, et l’on émousse le sentiment d’appréhension qu’elles inspirent et qui est heureusement encore assez répandu dans le peuple allemand. Nous aimons mieux prendre au mot les socialistes démocrates et rappeler à leurs chefs l'assurance qu’ils nous ont tant de fois donnée que la révolution se fera par des voies pacifiques et sans effusion de sang.

Toutefois, remarquons que nous n'avons pas écarté entièrement l’hypothèse de l’emploi de la force. Pour qu’une réorganisation sociale devienne possible, il faut que le parti socialiste se rende maître de l’État qui seul aurait autorité pour faire les réformes; il faut surtout et d’abord qu’il se rende maître du pouvoir législatif.

Or, partout où le vote des lois est dévolu à un parlement, surtout à un parlement dont les membres ne reçoivent point d’indemnité parlementaire, l’Etat se trouve entièrement soumis à l’influence du capitalisme et de la grande industrie, et le mécanisme gouvernemental est absolument

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subordonné aux intérêts du capital. Pour que l’Etat entrât dans la voie du socialisme, il faudrait donc qu’il changeât complètement la direction qu’il a suivie jusqu’ici et qu’il changeât du même coup l’orientation de toute la société dont il gouverne les destinées. Le suffrage universel peut accomplir cette évolution et à vrai dire elle n’est peut-être pas si éloignée qu’on le pense.

Au Reichstag le nombre des députés socialistes n’était d’abord que de 35 sur 397. Mais le nombre des voix données au parti socialiste s’est constamment accru. En 1887 il y en avait 763,128, en 1890, il y en avait 1 ,427,298 et l’on peut affirmer que le nombre' des travailleurs, — je prends ce mot au sens où le prennent les socialistes, — est plus grand que celui de toutes les autres classes réunies. Si donc on arrive à les unir sous le même drapeau et à les conduire tous ensemble au vote; si l’on rallie également les ouvriers des campagnes jusqu’ici réfractaires au mouvement socialiste (et cela n’est nullement impossible), l’avènement du parti socialiste au Reichstag n’est plus qu’une question de temps. — Il faut compter, il est vrai, surtout dans un état monarchique, avec le gouvernement. Mais si nous faisons abstraction d’homrnes exceptionnels comme Bismarck, un gouvernement ne peut s’opposer longtemps à la volonté de la majorité. S’il le fait et s’il se résoud finalement à un coup d’Etat, la responsabilité en retombe sur lui. Son droit qui, dans cette hypothèse, n’est que le droit de la force ne vaut ni plus ni moins que le droit du peuple à l’insurrection , et l’issue de cette lutte qui apparaît aujourd’hui comme presque inévitable (je fais abstraction ici de tout pays et de toute date) est pour le moins douteuse.

Il est une autre hypothèse possible. C’est que le gouvernement , le souverain, convaincu de la légitimité des réformes socialistes, se mette lui-même à la tête du mouvement. Et alors tout se fera sans difficultés. — Peut-être ! — Car rien ne dit que des résistances qu’on ne soupçonne

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pas ne se feront pas jour dans le parti attaché à l’ancien état de choses. En ce cas, les rôles seraient renversés ; mais la force seule trancherait, ici encore, le conflit.

On ne voit pas bien quels sont les moyens par lesquels le socialisme doit triompher. Mais il est plus difficile encore de prévoir ce que nous donnera son triomphe. Quelles seront les mesures qu’aura à voter le parlement socialiste et que devra réaliser le nouveau gouvernement ? — Nous connaissons le but final et ridée maîtresse du socialisme.

— C’est la transformation de la propriété privée en propriété de l’Etat ou plus exactement en propriété sociale.

— C’est là tout le programme du socialisme. — Mais toute brève qu’elle est, cette formule est substantielle et grosse de conséquences. — Le programme socialiste contient deux parties : l’une négative, l’abolition de la propriété privée ; l’autre positive, l’organisation de la propriété nationale ou socialisée, embrassant toutes les richesses qui ne seront pas consommées et qui pourront servir d’instrument pour une production nouvelle.

Ici nous posons la question de Faust : « Par où commencer? » — « Commençons par exproprier», répond 'le Méphistophélès socialiste qui veut nous tirer de l’odieux bagne de la société individualiste. — D’après les doctrines socialistes, le capitalisme lui-même simplifie cette mesure par la marche naturelle de son développement. Voyez la dépossession progressive de la petite propriété par la grande, l’absorption de la petite propriété rurale par les grands domaines, la transformation journalière et de plus en plus fréquente des imprimeries , brasseries , filatures, etc., en grandes sociétés en commandite, l’extension considérable des syndicats (cartels) industriels : tout cela montre que le progrès du capitalisme amène fatalement une extension croissante de la grande industrie et par conséquent une absorption progressive des petites entreprises par les grandes. — Peu à peu tout le capital se concentrera dans les mains de quelques grands industriels. Les petits

seront expropriés par les grands. — Mais alors — il est facile de reconnaître ici la grande théorie de Hegel — alors les grands capitalistes subiront à leur tour la loi nécessaire et l’Etat socialiste fera à leur égard ce qu’ils auront fait à l’égard des autres, il expropriera les expropriateurs.

Telle est la loi du processus économique. Malgré les objections que peuvent faire valoir contre elle certains économistes 4, elle nous fournit un argument évident en faveur des mesures réclamées par le socialisme. — Si l’Etat jouit aujourd’hui du droit d’exproprier dans l’intérêt général, pourquoi n’aurait-il pas ce droit quand il s’agira de cette mesure universelle qui s’appliquera à toute propriété? — On dira peut-être que dans cette universalisation du droit d’expropriation, il y a une grave atteinte au droit sacré de la propriété individuelle. — Nous pouvons répondre d’abord que cette expropriation pourrait, comme celles qui ont lieu aujourd’hui, se faire moyennant une indemnité à payer à l’exproprié. La société socialiste n’aura plus besoin d’argent, et par conséquent ceux dont on confisquera les terres, les fabriques et les machines pourront recevoir en échange autant d’argent qu’ils en voudront. Il est vrai qu’ils se trouveront alors dans la même situation que le roi Midas avec tout son or. Dans un pays où l’on ne pourrait plus rien se procurer avec de l’argent, ils pourraient être réduits à mourir de faim avec leurs millions. — Mais il y aurait, au moins pendant quelque temps, à côté des états socialisés, d’autres états encore organisés d’après l’ancien système individualiste. Les capitalistes expropriés auraient donc la faculté d’émigrer avec leur fortune, à moins qu’ils ne préférassent rester dans leur pays et s’adapter aux conditions de la nouvelle organisation sociale. — On pourrait encore les entretenir, eux et leur famille, au moyen d’une rente viagère servie par l’Etat. Ils se trouveraient ainsi

(1) Ce que dit E. Richter à ce sujet : Irrlehren der Sozialdemocralie , p. 10-14 et 22-24.

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dans une sorte de situation privilégiée analogue à celle des nobles qui, dans notre organisation actuelle, sont exemptés par l’Etat de certaines charges. On peut se demander, il est vrai, si les capitalistes se laisseraient exproprier sans résistance ; mais à supposer qu’ils résistent, on leur dirait, je le crains bien : « Puisque vous ne cédez pas de bonne volonté, nous avons recours à la force. » — Et alors, il ne serait plus question, pour eux, d’indemnité d’aucune sorte,

Laissons cette période de transition et les difficultés graves qu’elle soulève. Il s’agit plutôt de savoir si le caractère sacré et intangible de la propriété individuelle ne proteste pas contre une pareille mesure.

Assurément, dans les limites de notre organisation sociale actuelle, la propriété individuelle est fondée en droit et mérite d’être respectée ; mais aussi elle n’a ce caractère que dans les limites de cette organisation ; elle existe avec elle et par elle; elle pourrait disparaître avec elle. — Il y eut un temps où le sol était propriété collective; ce temps peut revenir. Le droit de propriété n’a rien d'absolu. Aujourd’hui nous sommes partisans de l’état de choses sous lequel nous vivons, et nous dirions velontiers avec le poète Rückert : « C’est ainsi que les choses se sont toujours passées en ces lieux et elles continueront éternellement d’être ainsi. » — Oui, mais le poète ne dit-il pas aussi : « Après cinq cents ans tout changera; l’humanité reviendra sur ses pas et recommencera le cercle qu’elle a déjà parcouru ! »

Il suffit d’un coup d’œil superficiel sur la question pour se rendre compte de la relativité du droit de propriété. Le droit de tester, surtout sous la forme de la libre disposition testamentaire est une extension du droit de propriété. Dans cet acte, l’individu affirme au delà de son existence individuelle le' droit de disposer de ses biens. Il peut les transmettre à qui il veut moyennant certaines conditions et ainsi, même en dehors de tout lien de parenté, donner lieu à telles ou telles dispositions légales qui auront des

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conséquences dans un avenir éloigné et qui, justes et peutêtre raisonnables à l’origine, pourront engendrer plus tard des abus et des injustices. Il est tout naturel, par suite, qu’on ait eu l’idée de restreindre ce droit de libre disposition testamentaire et même de limiter le droit d’hériter fondé sur les liens du sang. Ces questions sont présentement à l’ordre du jour, même dans notre organisation sociale actuelle, sous la forme du projet d’un impôt progressif à établir sur les héritages. — Un tel impôt, s’il dépasse certaines limites, équivaut à une restriction partielle du droit de propriété à la mort du propriétaire. — IJn pas de plus et l’Etat (ce sera au fond la même mesure) fixera un maximum pour les fortunes à transmettre et revendiquera pour lui le surplus. — Que d’autres décident si cette mesure est actuellement applicable et si elle peut se concilier avec l’idée que nous nous faisons aujourd’hui du droit. Il est hors de doute, dans tous les cas, qu’elle puisse devenir un droit, un droit formel et absolu.

On pourrait ainsi réduire graduellement la propriété et empêcher la formation de ces fortunes excessives qui se perpétuent dans une même famille. Un second problème, également à l’ordre du jour, se présente après celui-là. C’est celui de savoir si l’on doit maintenir ou abolir la propriété foncière et s’il ne faut pas la transformer en propriété nationale 1. La propriété foncière individuelle est

(1) Le principal représentant de cette réforme agraire est l’Américain Henri George dans son livre Progrès et Pauvreté. Ce livre est une recherche des causes des crises industrielles et de l’accroissement de la pauvreté qui va de pair avec l'augmentation de la richesse. En Allemagne, ses idées ont été surtout défendues par Mich. Flürscheim dans son livre Aùf friedlichem Wege. Ce livre est un essai de solution de la question sociale. En Autriche, les doctrines de H. George sont représentées par Th. llertzka, die Gesetze der sozialen Entwicklung , 1886. — Sur George et Hertzka, voyez aussi G. Schmoller Zur Litteraturgeschichte der Staats und Sozialwissenchaften , p. 247 et suiv.

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fréquemment sortie de la propriété collective. Elle n’a été établie et maintenue que dans l’intérêt d’une exploitation plus avantageuse et d’une amélioration progressive du sol. Ne pourrait-on pas, à notre époque de machinisme agricole, revenir à la propriété communale et obtenir ainsi une production beaucoup plus considérable ! Les propriétaires actuels deviendraient des fermiers de l’Etat après un remaniement dans la distribution des terres, ou bien encore le territoire tout entier serait cultivé d’une façon indivise par les ouvriers et les employés de l’Etat.

Enfin, ne pourrait-on pas transformer en propriété communale tous les immeubles bâtis ou à bâtir? On mettrait fin ainsi aux spéculations des entrepreneurs et l’on amènerait sur le terrain du socialisme, le seul où elle puisse recevoir sa véritable solution, la grave question des logements sains et à bon marché pour les pauvres. Assurément des difficultés se présenteraient quand il s’agirait d’entrer en possession de ces immeubles et de fixer l’indemnité à payer aux propriétaires. Ce serait une tâche énorme que celle qui incomberait à l’Etat d’évaluer équitablement et raisonnablement la valeur des immeubles1. Le système de logement qui fonctionne à Londres pourrait du moins montrer ce qu’il ne faut pas faire.

On reprochera peut-être à ces considérations sur la relativité du droit de propriété d’avoir un caractère trop utilitaire et de s’attacher trop exclusivement à ce qu’un juriste contemporain 2 appelle « le côté pratique et social du Droit ». Elles renferment toutefois une idée morale d’une haute et vaste portée. C’est que la propriété ne confère pas seulement des droits, mais impose aussi des devoirs à l’égard de la communauté et de la société en général. Et

(1) Sur le système des logements ouvriers à Londres, voyez l’étude de H. Albrecht, Wohnungen fur die Armen (Deutsche Rundschau, Novemberheft, 1890, p. 270).

(2) Rudolf von Jhering. Son livre intitulé : Zweck im, Recht.

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quand le propriétaire méconnaît ces devoirs, il en est responsable devant le tribunal de la morale. — L'origine de la propriété individuelle a été souvent la violence ou la ruse; mais aujourd’hui, cette propriété est non seulement légitimée par l’Etat, mais elle se trouve justifiée aux yeux des générations actuelles par ce fait qu’elles peuvent voir en elles soit la matière sur laquelle s’est exercé le travail humain, soit un produit de ce travail. L’activité humaine s’est incorporée à elle et l’a marquée de son empreinte. La propriété est ainsi devenue un prolongement de la personne elle-même, et elle a eu une action féconde sur le développement de la civilisation. C’est pourquoi aussi la propriété n’est légitime et ne doit être maintenue qu’autant qu’elle persévère dans sa mission morale et sociale, qu’autant qu’elle reste fidèle à sa fonction qui est de favoriser la civilisation et non de l’entraver. Ce qui confère une valeur durable à une institution juridique, c’est sa portée et son influence morales. On s’égare ici quand on s’attache aux considérations utilitaires ou juridiques. Au fond, le côté moral importe seul. Il est le noyau; le reste n’en est que l'enveloppe.

Ce que nous venons de dire montre assez combien est absurde et insoutenable la prétention d’ériger la propriété individuelle en droit; — en droit naturel, immuable et éternel. Nous devons discuter maintenant l’autre question; celle de savoir s’il serait avantageux pour l’humanité, pour le progrès de la civilisation et de la moralité de réduire considérablement la propriété individuelle ou même de l’abolir complètement.

Assurément avec la propriété disparaîtrait un élément important du bonheur de l’homme et surtout un des plus puissants ressorts de l’activité humaine. — Cette vérité est évidente et elle est trop oubliée par les adversaires de l’organisation actuelle qui n’en voient que les inconvénients. Comme le problème que nous examinons maintenant se ramène à celui de savoir par quoi on pourrait remplacer la

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propriété, il faut, pour le discuter, examiner à présent le côté positif du programme socialiste : Quel sera l’état social' nouveau qui résultera de la transformation de la propriété individuelle en propriété socialisée ?

C’est aux utopies et aux systèmes socialistes qu’il faut nous adresser pour trouver un tableau précis et détaillé de la future organisation. Dernièrement, il est vrai, au congrès de Halle, Liebknecht a déclaré puérile la prétention de proposer un semblable idéal. « Il faut être fou, ditil, pour demander ce que sera l’organisation sociale dans le futur état socialiste. » — On peut voir dans cette déclaration un signe de l’attitude plus pratique que la démocratie socialiste a prise vis-à-vis des problèmes sociaux. Elle reconnaît qu’elle ne peut tout faire du jour au lendemain et elle ne rejette plus en principe la méthode des réformes progressives. — Mais tant que le parti socialiste se déclarera partisan d’une transformation radicale, on sera toujours en droit de lui poser cette question : « Dites-nous comment vous vous représentez la future organisation et ce que vous attendez de cette transformation radicale. » — Les amis et les ennemis du socialisme sont toujours tentés d’esquisser des plans d’organisation sociale et de se lancer à perte de vue dans les hypothèses. — La plupart du temps ce sont les adversaires du socialisme qui s’amusent ainsi à faire des descriptions de la future société. — Citons par exemple la récente et spirituelle critique d’Eugène Richter dans la Freisinnige Zeitung l. Schæffle, dans

(1) Eugène Richter. Die Irrlehren der Sozialdemocratie ; ouvrage imprimé à part et paru en brochure (Berlin, 1890). Les autres ouvrages cités dans le texte ontétédéjà suffisamment indiqués. L’opinion actuelle de Schæffle se trouve dans son étude : Die Bekampfung der Sozialdemocratie ohne Ausnahmegesetz (1890).

Rappelons également la brochure d’Eugène Richter: Où mène la Socialisme. Journal d'un Ouvrier . Traduite en français et publiée chez Le Soudier avec préface de M. Paul Leroy-Beaulieu.

( Note du Trad.)

ZIEGLER

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la période de sa carrière politique où il s’est montré favorable au socialisme et où même il a adhéré complètement à ses doctrines s’est efforcé, d’abord dans la Quintessence du socialisme (1875), puis dans le troisième volume de son grand ouvrage, Organisation et vie du corps social , — de débarrasser les théories socialistes de ce qu’elles ont d’exagéré, de superficiel et de faux et de montrer dans quelle mesure l’organisation socialiste pourrait être appliquée. — Du côté des socialistes, Bebel, moins réservé que son ami Liebknecht, nous donne dans son livre : La femme et le socialisme (9e et 10e édition, 1891), un aperçu de la société socialiste de l’avenir, tout en déclarant que « personne ne peut prévoir comment l’humanité future organisera la gestion de ses intérêts matériels de façon à donner à ses besoins la satisfaction la plus complète ». — On ne peut donc, suivant lui, tracer de plan, ni prédire démesures définitives, tout au plus peut-on déterminer approximativement comment, après l’expropriation de tous les instruments de travail, « les choses se passeront vraisemblablement dans les différents domaines de l’activité humaine ». — Citons aussi Hertzka et sa description d’une colonie socialiste qu’il veut fonder en Afrique sous le nom de Freiland . — Citons enfin Edouard Bellamy et son fameux roman : Cent ans après ou Van 2000 i. — Bellamy, auquel Bebel reproche sa demi-attitude, et qu’il traite de « bourgeois bien intentionné ». — Ce livre d’Edouard Bellamy est, suivant nous, le plus intéressant de tous ces essais ; car la vie morale de la nouvelle société y est envisagée d’une façon toute spéciale. On peut regretter, il est vrai, dans cet ouvrage sinon la forme moitié frivole et moitié poétique qu’adopte l’auteur et qui sied parfaitement à un tel roman social, du moins le caractère fantaisiste et invraisemblable qu’il donne à l’ensemble

(1) Cent ans après (Looking backward), traduit en français et édité chez Dentu (1890). (N. d . T.)

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ainsi que cette languissante histoire d’amour qui nuit au sérieux de l’œuvre sans augmenter l’intérêt des personnages.

Nous le voyons, nous ne manquons pas d’éléments pour essayer de nous faire une idée de la société future 1. Nous allons maintenant tâcher de dégager sans fanfares enthousiastes, mais nettement et simplement les résultats qu’entraînera pour la vie morale de l’humanité l’organisation socialiste. Nous laisserons à l’économie politique le soin d’apprécier ces utopies au point de vue de leur valeur pratique et des chances qu’elles ont de pouvoir être réalisées. Nous n’oublierons pas d’autre part que nous sommes ici dans le domaine de la fantaisie et de l’hypothèse et que par suite la plus légère différence de point de vue suffit pour nous faire apparaître ces tableaux sous un jour déduisant ou au contraire sous la forme d’une caricature ridicule. Le partisan de ces utopies ne verra en elles que promesses et espérances; tout lui semblera possible et réalisable. Leur adversaire verra partout des montagnes de difficultés et de conséquences néfastes. Nous ne pouvons décider de quel côté est la vérité, vu que l’expérience ne nous fournit ici aucun élément. Les essais en petit comme il y en a eu beaucoup sous diverses formes et comme il y en aura toujours ne prouvent que peu de choses ou même ne prouvent rien dans un sens ou dans l’autre. Car, qu’ils réussissent ou qu’ils échouent, celui contre lequel on les invoque peut toujours répondre : Soit ; mais appliquez l’idée en général et en grand; les choses se passeront tout autrement. Dans les essais en petit tout dépend de la personne

(1) Une vive discussion a eu lieu au Reichstag (février 1893), notamment entre Bebel et Richter, sur la nature du futur État, socialiste. Cette discussion n’a donné aucun résultat bien décisif. Les deux partis se sont attribué la victoire, et si les socialistes ont eu le dessous, ils n’en regardent pas moins comme un triomphe que leur Etat de l’avenir ait été pendant des jours entiers l’objet d’un débat public au Reichstag. [N. cl. T.)

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qui est placée à la tête de l’entreprise. C’est en grand qu’il faut voir fonctionner une organisation ; car alors elle agit par sa propre vertu et n’est pas redevable de son succès à l’initiative d’organisateurs plus ou moins habiles. Nous dirons donc de ces utopies ce que Marguerite disait de la religion de Faust.

« Si on l’entend ainsi, cela peut passer. Mais il y a toujours dans tout cela quelque chose de louche. »

Voyons maintenant comment nous pouvons nous représenter, d’après les données de nos socialistes, la future société.

Pourquoi l’individu produit-il dans l’organisation individualiste? — Pour se conserver et s’enrichir, lui et sa famille. — Il ne se préoccupe nullement des autres ni de la situation qui leur est faite par suite de l’universelle concurrence. Mais d’autre part, comme le producteur ne prospère que quand son offre répond à la demande du consommateur, quand il trouve le débit de ses produits et quand il satisfait ainsi les besoins du plus grand nombre, on peut dire d’une façon générale que les intérêts du consommateur et ceux du producteur vont, jusqu’à un certain point, la main dans la main. C’est là l’observation exacte qui se trouve au fond de la théorie du laisser-aller, laisserfaire de l’école de Manchester. Elle a été généralisée par elle et élevée à la hauteur d’un principe établissant le régime de la libre concurrence. La règle unique est que chacun s’occupe de soi; et cette règle assure en même temps et par là même la plus grande prospérité et la plus parfaite organisation de la communauté. — Mais ce raisonnement repose sur une abstraction et sur une généralisation excessive d’observations exactes.

Cet optimisme est contredit par les crises économiques qui reviennent presque avec la régularité du flux et du reflux. Ces crises, si nous faisons abstraction des spéculations de bourse qui les accompagnent et qui réagissent sur elle, sont une suite de la surproduction, de la dispro-

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portion entre la production et la consommation, de l’impunité dont jouit la mauvaise production ; en un mot, elles résultent de l’entière absence de plan et d’organisation économique, de l’absolue anarchie de la production actuelle.

Nous ne pensons guère qu’aux grandes victimes de ces crises, qui sont précipitées d’une situation fortunée dans une existence précaire et misérable. Elles ne sont pas, la plupart du temps, exemptes de reproche et leur chute excite, selon les cas, une joie maligne ou une stupéfaction douloureuse. Mais nous oublions trop aisément les milliers de petits et de pauvres entièrement innocents de ces désastres et qui se trouvent jetés du jour au lendemain sur le pavé. Ces ouvriers renvoyés et ensuite longtemps inoccupés constituent avec leurs familles la grande armée de réserve du capital. Car quand la crise est passée et que les affaires commencent à reprendre, ce sont eux qui fournissent les éléments nécessaires pour compléter les ateliers réduits ou pour peupler les ateliers nouvellement créés. Alors agit la loi d’airain dans la mesure où elle peut être regardée comme exacte et réelle : les bandes d’ouvriers inoccupés, toujours prêtes à être enrégimentées, empêchent les salaires de s’élever au-dessus d’un certain* minimum et si elles ne les font pas descendre jusqu’à cette limite extrême qu’on a appelée le salaire-famine, elles le contraignent toujours à osciller dans le voisinage de cette limite. Le travail est une marchandise comme les autres et cette armée de réserve veille à ce que cette marchandise reste toujours disponible sur le marché et ne devienne pas trop chère.

Cette situation doit, dans l’état socialiste, se modifier entièrement. La production sera réglée d’une façon uniforme; la surproduction sera évitée. Ainsi disparaîtra l’abus du travail employé à la production de richesses qui ne répondent pas aux besoins de la consommation. De là une économie de forces. De plus, comme tout le monde aura

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(lu travail, personne ne sera dispensé de faire son service dans la grande armée industrielle, personne ne sera exempté du devoir commun. Toute l’armée des fainéants, rentiers ou vagabonds, parasites qui vivent parmi nous du travail des autres hommes, toute la foule des intermédiaires improductifs disparaîtra ou sera versée dans les rangs des travailleurs productifs, de telle sorte que la somme du travail effectif sera notablement supérieure à ce qu’elle a été jusqu’ici et que le résultat général sera une réduction des heures de travail pour l’ouvrier. — Et d’autre part, la plus-value du revenu du travail qui à présent, sous une forme ou sous une autre, revient toujours aux capitalistes comme prime de l’entreprise, reviendra à la communauté et ne sera plus le bénéfice de quelques privilégiés. Toute valeur issue du travail reviendra intégralement à la collectivité ou plutôt elle reviendra, déduction faite des sommes nécessaires pour les dépenses de la collectivité, aux individus. — Mais ici, les différents utopistes se séparent. — Selon les uns, chacun recevra la même part, quel que soit son genre de travail et cette égalité de salaire se fonde « sur ce fait que chaque individu est également un homme i j>.

(1) Dans Bellamy, à l’ouvrage duquel nous empruntons le passage cité ici, la chose est claire. Tous ont droit au même salaire. La doctrine de Bebel [die Frav) est sur ce point beaucoup plus flottante. D’une part, suivant lui, c’est la société qui fixe la durée du travail quotidien (p. 283) et « comme, dit-il, les conditions du travail seront les mêmes pour tous et que chacun exercera le genre d’occupation vers lequel l’inclineront ses préférences et ses aptitudes, les différences dans la quantité de travail produit ne seront qu’absolument minimes » (p. 285), d'autant plus que le travail intellectuel, réservé aux heures de loisir, ne sera pas otficiellement payé. — D’autre part, il admet que « si un individu trouve que ses besoins n'exigent pas un salaire aussi élevé que celui qui lui est donné en échange de son travail, il sera libre de travailler pendant une durée moindre et de fournir la somme de travail strictement correspondante à ses besoins » (p. 284). Ce qui rétablirait une différence non entre les hommes ntelligents et ceux qui ne le sont pas, mais entre les hommes

LES UTOPIES SOCIALISTES

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Ils supposent, bien entendu, que chacun ^abcomplira sa tâche de son mieux. — .L’autre doctrine e'st/ 'moins logique. Elle laissera subsister Tinégalilé. L’un £çra plus, Taptre moins et ainsi ils recevront plus où moins, selon ce^qu’ils auront fait. — Mais chacun re^?vvL dans JouS~1es cas, vivre. Ainsi ,\ùme diminution considérable du

assez pour vivre. Ainsi, yr

travail et une augmentation nôn moins, considérable des salaires, tel serait le résultat. ^ [}^ /

Le terme de « salaire » detiëiit' impropre. Ce qu’un homme gagnefpar . spn travail ne^ lui est plus payé en argent. — Car l’argent n’ajplu^ cours dans la nouvelle m société. Il n’y a plùs^de produits qui puissent être l’objet d’un achat ou d’pne venté", mais exclusivement des objets de consommatidn courante et le seul ifalon de la valeur des choses est l’heur# de travail. Chacun va chercher dans les grands magasins et bazars nationaux ce dont, il a besoin et le paye avec les bons des certificats de travail.^ qui lui ont été rém^v 0n trouvera des moyens pour empêcher ces bons de devenir un objêt de\ transaction et une ^ sorte de papier-monnaie. Entreprise difficile, à la vérité, tapt qu’on ne pourra interdire aux citoyens da, céder leurs bons non employés ou de travailler pour d’autres en leur permettant ainsi de se livrer au farniente1. En fait il reste possible dans Inorganisation socialiste d’accumuler des valeurs et\

de sf exempter ainsi du d'avoir du travail. C’est ainsi, comme , r, que je « d^mon ie notre organisation actuelle »

ledijtRichter,

se'gjisserait encore dans le nouveau monde socialiste.

laborieux- et les paresseux (p. 285^^11"^^^^

par là, la liberté de lu individu soit dans le travail soit dans laX ^ ;

consommation se trouvé\gara«tie, en revanche le bien-être de la ' 1 ' {/\ société, Inexistence et le progrès de la civilisation courent les plus grands daWW. î ^ j> OUA

(I) Bebel {oprdit., p. 284). Ce que nous venons de dire dans la note précédente pourrait s’appliquer ici. La doctrine de Bebel est également ici hésitante et inconséquente. Il ne faut donc pas f " s’étonner, si, serré de près par Richter, il lui répond non par des raisons, mais par des injures. ' } »

LA QUESTION SOCIALE

Il n’en est pas moins vrai que la situation de l’ouvrier (et c’est là pour nous le point capital) est complètement modifiée : les ouvriers sont tous des fonctionnaires. La gestion de l’Etat, étendue à toutes les branches de la production, s’exerce au moyen de préposés officiels. Le salaire est remplacé par un traitement et ce traitement est payé non en argent, mais en produits de consommation que l’employé se fait délivrer en échange de son travail, suivant ses besoins et au gré de son choix.

Ainsi une objection souvent faite à cette utopie se trouve, tout d’abord, très atténuée. La liberté de la consommation est maintenue. Chacun peut faire de sa vie privée l’emploi qu’il veut. La propriété individuelle et même dans une certaine mesure le droit de transmission par héritage subsistent au moins pour les objets de consommation courante.

La question du libre choix d’une profession et d’un genre déterminé de travail est plus difficile à résoudre. Le problème qui se pose au sujet de la liberté qu’on doit laisser ici à l’individu est encore compliqué par ce fait que les socialistes, en cela assez conséquents avec leurs principes, n’entendent guère par travail que le travail manuel et sont trop disposés à regarder le travail intellectuel comme une simple récréation et un amusement. Bebel qui devrait pourtant mieux se rendre compte de la vérité a pu écrire cette phrase : « La société de l’avenir aura des savants et des artistes de tout genre qui pendant une partie de la journée accompliront leur tâche manuelle et pendant le reste du temps se livreront à leurs études ou à leur art préféré L » Bebel d’ailleurs compte, pour résoudre toute difficulté, sur le besoin de changement si profondément enraciné dans la nature humaine et il croit « qu’une forte réglementation de la production combinée avec une sim-

(1) Bebel (op. cil., p. 281). Le passage, cité immédiatement après dans le texte, s’v trouve également, p. 279.

LES UTOPIES SOCIALISTES

plification progressive des procédés de travail facilitera de plus en plus l’apprentissage des différents métiers et des différentes industries et qu’ainsi la physionomie que présente notre société actuelle au point de vue des professions sera absolument modifiée » . Bellamy a traité ce problème avec plus de soin. Il propose un temps d’épreuve de trois années avant d’adopter une carrière que chacun choisira suivant ses aptitudes et ses goûts. La tâche de l’administration serait de maintenir autant que possible dans une proportion uniforme la capacité d’attraction des différentes professions; et ce résultat serait obtenu par la fixation d’une durée réglementaire de travail variant avec les différents métiers. On éviterait du même coup l’inconvénient de la production aveugle et excessive. En même temps le temps de service de trois années imposé aux apprentis permettrait de faire accomplir par ces jeunes gens bon nombre de fonctions inférieures. Quant au besognes particulièrement fatigantes ou même périlleuses, Bellamy compte, pour les exécuter, sur la bonne volonté des jeunes gens.

Restent toujours les difficultés relatives à la possibilité d’un choix réellement libre d’une profession dans le futur état socialiste, difficultés extérieures mais qui ne tarderaient pas à avoir aussi une influence morale profonde sur l’humanité de l’avenir. Leur gravité diminue toutefois si l’on envisage celles qui existent déjà dans notre société actuelle. Car quelle est la liberté dont jouissent réellement dans le choix d’une profession nos ouvriers d’usine, nos journaliers, nos domestiques ou nos couturières ? C’est avec quelque exagération, mais aussi avec un fond de vérité, que Bebel a dit « que la plupart des hommes ont aujourd’hui une profession qui ne répond pas à leurs aptitudes parce que ce n’est pas leur libre volonté, mais la nécessité qui les a engagés dans cette voie ». La masse des prolétaires gagnerait donc à la nouvelle organisation plus de liberté que les privilégiés des classes supérieures n’en perdraient.

LA. QUESTION SOCIALE

Après la question de savoir jusqu’à quel point dans le monde socialiste l’individualité conserverait le droit de s’affirmer et de se développer se pose un autre problème plus difficile encore : si la nouvelle organisation supprime l’intérêt personnel, ne fait-elle pas par là même disparaître le seul ressort de l’activité et du travail ?

D’abord le socialisme ne veut pas abolir complètement l’égoïsme. Même et surtout dans cette société l’individu qui veut vivre doit travailler. La paresse y est un délit ; elle y est même le délit le plus grave. Un homme qui sera capable d’accomplir un service et qui s’y refusera obstinément sera condamné à l’isolement et mis au pain et à l'eau jusqu’à ce qu’il ne se montre plus récalcitrant. —

C’est du moins ce que demande Bellamy. — Il n’en est pas moins vrai que si le stimulant de la propriété individuelle et du gain personnel vient à disparaître, nous pourrons vivre au jour le jour sans souci du lendemain. Or, si le souci de s’enrichir a été jusqu’à présent parmi les hommes le grand levier du progrès matériel, ^du jour où il viendra à disparaître, le progrès ne s’arrêtera-t-il pas ? ^ V

L’atonie et la paresse ne remplaceront-elles pas l’acti- ' vité et une déplorable inertie n’envahira- t-elle pas la société ? — Non, répond le socialista,.chr .nôus remplaçons le stimulant de la propriété individuelle par deux mobiles puissants : fle sentiment de l’honneijjr et le sentiment dqv Devoir! 1 L*~

Tops les travailleurs seront des employés^ des ioraats.

Or, nos employés et nos soldats ne sont ppiQou dû moins j ; ne doivent pas être poussés à remplir leur tâche par l’ap- . v : ’pâtdu gain et des avantages matériels, mais par le sentiment à la fois égoïste et idéal de l’honneur et par le sentiment social du devoir. — Eh bien ! il en sera de même dans la société de l’avenir! Chacun aura la faculté d’obtenir de l’avancement dans la grande armée industrielle.

11 y aura place dans la nouvelle organisation pour un vaste système de classement des fonctionnaires, pour une hié-.

LES UTOPIES SOCIALISTES

rarchie de grades, de places et d’emplois ayant pour objet la surveillance, l’administration et la direction du travail

En outre des félicitations officielles et des distinctions

honorifiques, médailles ou insignes analogues à ceux de nos ordres actuels pourront donner satisfaction ?u désir/ naturel des hommes pour les honneurs et entretenir 1 émulation parmi les membres de la future société *. 1 livrai que ce mobile ayant été déjà jusqu’ici mis en œ*vre con- \ curremment avec le gain personnel, le %yen propose/1 n’aurait d’autre effet que de nous rédujre à marcher sur une jambe au lieu de deux. — C’esfr pourquoi les socialistes comptent aussi sur le sentSpaent du devoir « Nous ne voulons pas croire, dit Bellamy, que si la nouvelle société .

fait une grande place au/sentiment de l’émulation et de

l’honneur, les plus nobles natures trouveront dans ce sentiment un stimulant digne d’elles. G’ est en ellesmêmes et n^Vn dehors qu'e ces natures trouvent leurs mob/es/W conduite 2 f

1. assentiment du t)e^oir ! — Nous ne demandons pa.s Atîieux! Mais il, s'agit de savoir/si ce sentiment est si naturel v à l’homiie .et s’il est. aussi répandu et aussi commun que les ropces des haies ! — Pour former une société socialiste, il fauttunq nouvelle éthique sociale. 11 faut que les hommes se pénètrent de >06116 yéri.té que le. sentiment du devoir n’est pas un Mon venu du ciel, un privilège aristocratique des nobles natures, mais un fruit de la civilisation qui doit être ccjpquis à nouveau par/jch’aque individu, qui émerge lentement et progressivement du seinrdes vulgaires mobiles égoïstes, tels que la crainte du. châtiment, la soif des ^ honneurs ext<j$eurs et de l’approbation publique. Et avant que /eé"'sah|lt»(ient ne s’élargiàse jusqu’à embrasser toute rhumanjtej il faut qu’il ç’étàblisse d’abord solidement dans

(1) Ces moyens qui pe/ient paraître quelque peu puérils jouent un grand rôle dans l^itopie de Bellamy. [N. cl. 7.)

(2) Voyez Bellamy, page 93 de l’édition française.

LA QUESTION SOCIALE

le cercle plus restreint de la vie de famille, dans nos rapports avec nos contemporains, dans la réalisation de notre tâche et de nos devoirs de chaque jour. 11 faut faire naître et développer dans les cœurs le respect des parents et des maîtres, le culte des lois et de la morale ; il faut faire appel au sentiment de l’honneur pour qu’il prête mainforte au devoir jusqu’à ce que ce dernier soit assez fort pour rejeter tout secours étranger et pour régner seul en maître sur les hommes.

C’est précisément ici que nous voyons apparaître le cercle vicieux sur lequel repose ce socialisme utopique et révolutionnaire.

« Changez le monde, nous dit-il, et du même coup vous changerez aussi les hommes. » Mais le monde ne peut changer si les hommes ne commencent d’abord par se transformer sous l’influence de ces deux facteurs idéaux : l’honneur et le devoir. Plus affreuse est la peinture que le socialisme nous fait de la société actuelle, plus il rend sa tâche impossible. — Des temps nouveaux, dit-il, vont sortir des temps anciens. — Soit ; mais s’il n’y a pas dans ce passé lui-même des forces et des semences qui préparent et annoncent l’avenir, c’en est fait d’avance et fatalement de cet avenir qu’on nous prédit. De rien, rien ne peut naître. C’est une loi du monde moral et social aussi bien que du monde physique. Le drame de Sudermann : l’ Honneur est une œuvre fortement pensée. L’auteur nous montre que partout, dans la société actuelle, en bas comme en haut, le véritable honneur nous fait défaut. Mais il a le tort de ne pas nous faire voir comment de/ce sol stérile du faux honneur4 sortira un jour l’arbre vigoureux du devoir. — - Le ddvoir au lieu du gain ! — Le devoir au lieu de l’honneur! — Nous ne demandons pas mieux, — mais il ne faut pourtant pas aller chercher ce devoir aux Indes, ôomme le fait l’auteur, et le faire inter-

(1) Allusioiyi YHonneur Sudermann. un des principaux per-

LES UTOPIES SOCIALISTES

venir sans rime ni raison, sans que l’on sache d où il ^ent. Or c’est ce que font nos utopistes socialistes!

C'est du passé et du présent que doivent sortir le monde nouveau et la société nouvelle. Aussi renoncerons -nous à ces hypothèses utopiques sur un avenir lointain dont nous ne pouvons rien savoir. — Cultivons plutôt parmi nous l'esprit social et demandons-nous ce qu’on peut faire pour le développer aujourd’hui. — Cela est plus pratique et plus pressé que de nous livrer à de vaines suppositions sur ce qui existera en l’an 2000.

Nous voyons encore apparaître ici un double défaut de ces descriptions utopiques de l’avenir. Je veux dire leur inintelligence de l’histoire et leur inintelligence de la nature humaine. Par intelligence de 1 histoire, je n entends pas un respect aveugle et fanatique du passé. J’entends par là l’intelligence de l’évolution continue suivant laquelle l’histoire accomplit sa marche. — Une révolution ne triomphe que quand elle a été longuement et complètement préparée. Et même le jour où elle triomphe, le monde ne se transforme pas tout d’un coup. Le passé subsiste encore et continue à agir sur le présent. Les formes sociales extérieures peuvent changer ; mais il n’en est pas de même des idées et des mœurs. On peut créer de toutes pièces des lois et des arrangements extérieurs ; les hommes n’en restent pas moins les mêmes. Cette inintelligence de l’histoire résulte d’une méconnaissance radicale des lois de la nature humaine. — C’est ce qui est visible dans

no

LA QUESTION SOCIALE

Ainsi, il met en première ligne le processus logique du développement social; en seconde ligne, les transformations sociales extérieures, enfin et en troisième ligne, la transformation des mobiles humains. Or c’est là le contrepied de la réalité et de la vie. — Ce sont les mobiles de l’âme humaine qu’il faut changer d’abord. — Si vous suivez la marche inverse, si vous mettez à la racine de tout un processus logique et fatal, je crains bien qu’il ne se produise rien de nouveau et que le monde ne reste éternellement le même.

Et pourtant le monde doit se transformer. L’esprit social a pour lui l’avenir et le droit. — Mais il ne faut pas croire qu’il va nous apparaître un beau jour tout formé et tout constitué. La moralité est un lent devenir, une force qui progresse lentement. — Donc, allons pas à pas. — Transformons ce qui existe, bâtissons sur le sol ancien, travaillons patiemment à développer en nous et chez les autres l’esprit social, l’esprit de l’avenir. — Cette tâche n’est peut-être pas aussi séduisante que les rêves dorés de l’utopie ; mais aussi elle est plus pratique qu’un rêve.

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