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CHAPITRE III

LA PACIFICATION SOCIALE

Dans l’intéressant ouvrage qu’il a fait paraître récemment : La Pacification sociale, Schulze-Gâvernitz1 a montré, en s’appuyant sur l’exemple que nous donne l’Angleterre, ce qu’il est possible de tenter pour éviter le danger d’un bouleversement social et pour amener l’organisation individualiste à se transformer progressivement en organisation socialiste. Les idées de Brentano2 y sont développées avec un optimisme qui convient bien à la jeunesse et de plus elles sont prouvées en détail par des faits. Les données qu'il nous fournit sont très instructives et ont attiré fortement chez nous l’attention. Aussi pouvons-nous, sans nous attacher absolument à lui, le prendre pour guide dans notre recherche des voies et moyens qui doivent aboutir à la pacification sociale.

Nous l’avons vu, une organisation nouvelle qui romprait brusquement avec le passé trouverait devant elle une humanité qui ne serait nullement préparée et par suite elle se trouverait condamnée de prime abord. C’est là le point faible des utopies et des théories révolutionnaires mises en avant par la démocratie sociale.

Le problème à résoudre est celui-ci : Faire disparaître le péril social et organiser les masses populaires. A vrai dire,

(1) Dr Gerhard von Schulz e-Gâvernitz. Zum sozialen Frieden , 2 vul. Leipzig, 1890.

(2) M. Lujo Brentano a quitté depuis l’année dernière (1892) l’Université de Leipzig pour occuper la chaire de son ancien maître, Helferich à l’Université de Munich. — M. Schulze-Gàvernitz est privât docent à l’Université de Leipzig. (N. d. T.)

je ne sais et personne ne peut savoir quand il sera résolu; mais il ne pourra l’être certainement que le jour où les hommes auront acquis d’autres sentiments sociaux et auront été soumis à une discipline sociale nouvelle. La question qui se pose maintenant pour nous est donc la suivante : que peut-on, dans notre organisation actuelle, tenter en faveur de cette œuvre de moralisation et qu’a-t-on déjà fait en ce sens ?

Il n’y avait pas à songer à entreprendre cette transformation de notre société tant que d’une part dans les classes bourgeoises le système individualiste dominait l’opinion et laissait les coudées franches à l’égoïsme, tant que d’autre part dans l’esprit des ouvriers le dogme de la loi d’airain acceptée comme une vérité absolue rendait impossible tout espoir de changement et d’amélioration sociale. Si l’on admet que les travailleurs ne peuvent jamais ou du moins ne peuvent qu’exceptionnellement atteindre un salaire supérieur au salaire-famine, tout avenir meilleur est impossible. La misère sociale est une nécessité inéluctable et une révolution peut seule la faire disparaître. D’un autre côté si dans les classes dirigeantes cette misère sociale est regardée comme l’accompagnement nécessaire de notre civilisation, toute bonne volonté n’est-elle pas par là même découragée, tout effort pour trouver un remède n’est-il pas condamné d’avance ? Aussi a-t-il fallu que nous renoncions à notre confiance dans l’excellence de notre société actuelle. C’est le but qu’ont cherché à atteindre non seulement les agitateurs socialistes, mais les idéalistes de tous les partis qui ont eu le courage de remonter le courant de l’opinion publique. Et il a fallu que le verdict de condamnation devint définitif et que les plaies morales de notre société fussent dévoilées sans ménagement. Il a fallu enfin que les ouvriers fussent amenés à la fois par le raisonnement et par l’expérience, par notre expérience nationale comme par l’expérience des nations étrangères à renoncer au dogme désolant de la loi d’airain. — Les patrons ont

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ainsi dù reconnaître que c’est pour eux un devoir d’apporter un remède à la situation et d’organiser les masses travailleuses ; les ouvriers ont vu que les remèdes et l’organisation ne sont pas chose impossible.

La conclusion de tout ceci, c’est la nécessité impérieuse et absolue d’un système social d’éducation destiné à transformer non seulement les patrons, ainsi que le veut Brentano, mais aussi les ouvriers et à les préparer à une vie nouvelle. S’il est nécessaire de combattre chez les premiers l'égoïsme et l’esprit de domination, il faut lutter chez les seconds contre des adversaires non moins redoutables, la méfiance, l’envie, la cupidité et la convoitise.

Voyons maintenant ce qu’ont fait les Anglais pour obvier aux difficultés sociales.

Là aussi, il y eut d’abord comme chez nous des associations de consommation qui organisèrent au mieux des intérêts des ouvriers la répartition et la consommation des richesses produites. En même temps elles se sont efforcées et s’efforcent encore aujourd’hui de développer parmi leurs membres l’esprit d’association. Cet esprit d’association et d’organisation, cette impulsion donnée à l’esprit de coopération, a eu des résultats plusS importants et plus incontestables que rabaissement du prix des objets de consommation — abaissement qui a suscité plus d’une fois et non sans raison la défiance, comme susceptible d’entraîner, par répercussion, un abaissement dans les salaires.

Ces associations de consommation ont été suivies d’associations de production qui ont essayé de régulariser la productioh, ont transformé l’ouvrier en entrepreneur et tendent même à remettre entre ses mains la direction de l’entreprise. Des tentatives de ce genre n’ont pas été faites seulement en Angleterre ; il y en a eu également en Amérique et en France1. En Allemagne, Lassalle a cru trouver

(1) Outre Schulze-Gâvernitz, il faut citer une étude du baron," Ludwig von Ompteda, Die Pionere von Rochdale und ihre Naeh

le vrai remède dans ces associations de production et il a réclamé pour leur première organisation un large appui de l’État. Ce vœu figure encore aujourd’hui, uniquement pour mémoire il est vrai, sur le programme socialiste1. — Mais ces essais ont échoué pour la plupart. Presque partout, après un temps plus ou moins long, les entreprises collectives ont été battues dans leur concurrence avec des entreprises qui avaient une direction plus une et mieux comprise. — Un autre fait plus important et qui peut nous expliquer pourquoi les démocrates socialistes ne veulent plus entendre parler de ces associalions, c’est celui-ci : A peine les ouvriers deviennent-ils entrepreneurs qu’ils ont une tendance à fermer aux autres ouvriers les portes de leur association et à traiter ceux qui veulent y entrer de la même façon que le font les patrons capitalistes. Assurément, l’importance de ces associations ne saurait être niée. Grâce à elles , les ouvriers acquièrent la conscience des risques que court l’entrepreneur et d’un autre côté la possibilité qui est laissée à chaque individu de devenir à son tour entrepreneur constitue pour tous un espoir et un encouragement. Néanmoins et en général ces entreprises qui sont des cas exceptionnels et qui ne réussissent que rare-

folger (les Pionniers de Rochdale et leur ssuccesseurs), Preùsische Jahrbucher, t. XLIX, 1882, p. 453-487. En France, mentionnons le Familistère de Maurice Godin, à Guise, sur lequel on trouve un compte rendu de J. von Unger dans les Archives : La Femme , 1886. Sur les associations américaines de production, on trouve quelques renseignements dans les Moralische Reden , de William Mackintire Salter : Moralische Mittel zur Lôsung der Arbeiterfrage, p. 86 et suiv., ainsi que dans l’ouvrage tout récent de Uicliard T. Ely, The Labor Movement in America.

Frantz Hitze ( Kapital und Arbeit und die Réorganisation der Gesellschaft ), 1880, déciare que les associations de production sont pour lui l’idéal. Provisoirement, il se contenterait du rétablissement des corps de métiers obligatoires, des taxes, etc.

(1) Il a disparu du nouveau programme socialiste, au Congrès d'Erfurth (01). (.V. d. T.)

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ment ne peuvent nous fournir le véritable remède de la situation.

Aussi un autre mouvement a-t-il pris naissance en Angleterre et s’y est-il développé avec beaucoup plus de force que le précédent. Je veux parler des Trades-Unions1 (Gewerkvereine) par lesquelles les travailleurs d’une branche déterminée s'associent dans toute une partie du pays ou même dans le pays tout entier pour défendre leurs intérêts contre ceux des employeurs. Ces Trades-Unions ont été au début, soit en dedans, soit en dehors du Parlement, combattues de la manière la plus violente par les fabricants et les capitalistes. Excitées et provoquées par cette opposition, elles ont eu recours maintes fois à des moyens illégitimes. — On a été jusqu’à des scènes sanglantes, des menaces et des voies de faits; on a brisé des machines, incendié des usines; on a été jusqu’au meurtre. Il est impossible d’affirrner avec certitude, comme Schultze-Gâvernitz croit pouvoir le faire, que cette période de lutte violente est maintenant passée pour l’Angleterre. Quoi qu’il en soit, ces associations montrent qu’il est possible aux travailleurs de s’organiser et de s’unir pour la défense de leurs intérêts. Cette possibilité se réalise chaque jour davantage et donne les plus heureux résultats.

Il faut reconnaître qu’ici le moyen d’arriver à la pacification sociale n’est autre que le chômage et la grève. Cela semble, au premier abord, une solution peu pacifique et peu favorable. C’est pourtant là en fond l’ultima ratio, comme l’est la guerre dans les rapports de peuple à peuple. De même que le but de la guerre entre nation est la pacification générale, de même c’est la guerre industrielle qui doit préparer l’avènement de la paix entre le capital et le travail ; ou plutôt l'appréhension qu’inspire la lutte doit l’empêcher de se produire et doit contraindre les deux parties

(1) L’ouvrage classique sur ce sujet est celui de Lujo Brentano, Zur Geschichle der englischen Geiverkvereme , 1871 .

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adverses à maintenir la paix. Oui, les deux parties également — car dans une telle lutte toutes les deux prouvent également leur force. Le succès d’une grève doit être surtout instructif pour les patrons et les disposer aux concessions; l’échec d’une grève doit être au contraire instructif pour les ouvriers en leur faisant voir les bornes de leur puissance qu’on a trop exagérée dans ces derniers temps, et en les engageant à se montrer prudents et modérés dans leurs revendications. Le résultat est dans tous les cas d’arriver à remplacer la guerre ouverte par un débat pacifique qui se fait par les organes légaux et reconnus des deux parties, dont la tâche consiste à écarter les difficultés et à conclure les accords par les voies pacifiques et au besoin par le moyen d’arbitrages. Il faut se présenter ici des difficultés de deux sortes. Il peut se produire d’abord des conflits accidentels dans lesquels les circonstances particulières et les questions de personnes jouent le plus grand rôle. Ces conflits peuvent être aplanis avec un peu de bonne volonté et nous voyons qu’ils le sont la plupart du temps, entre les ouvriers et les patrons anglais, beaucoup plus aisément que les querelles de notre jeunesse dorée qui en pareil cas s’en rapporte à l’absurde jugement de Dieu et au duel et n’arrive ainsi qu’à prouver son manque de bonne volonté et de courtoisie. Les difficultés de second genre sont naturellement plus graves. Telles sont les questions générales relatives à la fixation de la durée du travail et des salaires.

C’est dans le règlement des questions de cette seconde espèce qu’apparaît surtout l’importance de l’institution des Trades-Unions. C’est là surtout qu’elles jouent un rôle éducateur. — Si le travailleur doit désirer dans son propre intérêt la prospérité de la fabrique où il est employé et de la branche d’industrie à laquelle il appartient, il doit, dans la question de la fixation du salaire et des heures de travail, savoir accommoder ses prétentions à la situation particulière du patron qui l’emploie et surtout à la situation

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générale de l’industrie dont il s’agit. Pour cela il doit, lui ou ses représentants, et d’une manière plus générale la masse des cointéressés qui ont dans ces questions un droit d’appréciation et de contrôle, posséder une certaine culture, technique d’abord, ensuite pour être à même de comprendre les conditions générales de la vie industrielle, une culture plus vaste. Ainsi l’association élève le niveau intellectuel de ses membres ; elle élève aussi celui de leur moralité et les habitue à une discipline énergique. Le sentiment de la solidarité qui unit tous les membres de l’association, la devise même de ses associations : « Chacun pour tous, tous pour chacun », contribuent dans une large mesure à réfréner l’égoïsme et à éveiller chez les associés avec la conscience de leurs droits, la pensée de leurs devoirs et de l’honneur de leur condition. Le souci que chacun prend des intérêts et de la prospérité de ses coassociés possède une grande vertu éducatrice qui rappelle la discipline si bienfaisante des anciens corps de métiers. Mais ce qu’il y a de plus important, c’est que ces associations mettent en lumière la communauté fondamentale d’intérêts qui existe entre l’ouvrier et le patron. L’ouvrier qui fait partie d’une vaste association se rend compte bientôt de cette communauté d’intérêt. Par là la lutte des classes est atténuée et perd de son âpreté. — Disons un mot enfin des conflits de devoirs qui peuvent se produire en certains cas dans la conscience des associés. Ce point n’a été malheureusement traité par aucun poète dramatique et c’est à peine si Zola l’a effleuré dans son puissant roman sur le monde du travail : Germinal. Dois-je lutter jusqu’au bout avec mes co-associés ou l’intérêt de ma femme et de mes enfants m’ordonne-t-il de me séparer d’eux et de déserter leur cause? — La faim ou la désertion ! — C’est ainsi que se pose l’alternative la plupart du temps. Mais ces conflits même, envisagés au point de vue moral ne sont pas sans avantages. Ils attestent un progrès dans la moralité, ils sont une école de réflexion person-

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nelle et de discipline morale. Ils exercent et fortifient la conscience, ils augmentent et affermissent le sentiment du devoir social.

Longtemps on a fait une grave objection contre le moument des Trades-Unions. — Ces associations, a-t-on dit, n'attirent à elles que l’élite et l’aristocratie des travailleurs. Si elles secourent matériellement et moralement les ouvriers instruits, par contre elles ne font que du tort aux ouvriers sans instruction que, dans l’intérêt de l’honneur de la corporation et du maintien des salaires élevés, elle tient systématiquement à l’écart et qui ne sont pas d’ailleurs capables de s’associer et de s’organiser de la même façon. D’abord on peut répondre que toute organisation procède par couches et que par conséquent si une partie du monde du travail se sépare de la masse , si cette dernière se scinde en un quatrième et un cinquième état, on ne peut voir dans ce fait qu’un progrès social. Mais il n’en est pas moins vrai que la situation de ce cinquième n’en est que plus lamentable, sa misère plus profonde, sa masse plus inorganisée. — Toutefois, même ici, depuis 1889, un changement s’est produit. Dans la grande grève des docks de Londres, les masses non instruites ont obtenu par la force une augmentation de salaires et en même temps ont pris de leur côté les premières mesures pour s’organiser. — On comprend aisément que cette organisation est nécessairement beaucoup plus lâche que celle des Trades-Unions et qu’elle se borne exclusivement à tâcher de défendre contre les employeurs les intérêts des associés comme le font les Trades-Unions. Si nous mentionnons ici cette différence de cohésion entre l’organisation des deux sortes de classes d’ouvriers, c’est pour montrer une fois de plus la condition inférieure et vraiment misérable de cette couche sociale de travailleurs.

La grève des docks de Londres a mis en lumière un autre fait qui est pour nous de la plus haute importance et que nous avons pu constater aussi en Allemagne dans la

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grève des mineurs des provinces rhénanes en 1889. Le gros de l’opinion publique et des journaux s’est mis à ce moment en Angleterre du côté des grévistes. Sans cela, il aurait été impossible aux ouvriers des docks de faire triompher leurs revendications. — Pourquoi ce fait est-il si intéressant? Parce qu'il révèle l’existence d’une idéale communauté d’intérêts qui embrasse toutes les classes instruites et non instruites de la société, parce qu’il nous montre dans l'opinion publique une sorte de tribunal supérieur et impartial quoique non exempt d’erreur, parce qu’enfin il fait comprendre aux travailleurs qu’à la condition de mettre de la mesure et de la modération dans leurs revendications, ils ne seront plus seuls dans la lutte, mais que leur cause est celle de tout le monde et qu’ils trouveront de l’aide tant qu’ils sauront mettre le droit de leur côté.

Mais ce qui a réussi une fois doit-il de nouveau et toujours réussir? Et cette victoire des ouvriers des docks n’estelle, pas une victoire à la Pyrrhus pour le mouvement social en Angleterre? Dans les agitations de ces masses non instruites se font jour de plus en plus des éléments et des idées socialistes que les anciennes Trades-Unions instruits avaient cherché et, la plupart du temps, avaient réussi à écarter. — Pourquoi ? Evidemment parce que ces masses non instruites se sentent trop faibles pour pouvoir résister par leurs propres forces et pour se donner une organisation puissante et autonome. C’est à cause de cela qu’elles font appel, comme nos socialistes démocrates du continent, à une intervention énergique et étendue des pouvoirs publics. Les travailleurs font en effet partie de l’armée de réserve du capital. Ils se trouvent au plus bas degré de l’échelle sociale et constituent en quelque sorte le rebut des classes travailleuses. — Ils sont dans toute la force du terme la masse et rien que la masse. — C’est ce qui fait que l’organisation, la coordination et l’union sont ici si difficiles. — Le sable mouvant ne peut que rester sable mouvant. Et comme

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les sentiments de solidarité et d’esprit de corps font absolument défaut dans cette catégorie d’ouvriers, il n’y a là qu’une agitation aveugle et mécanique d’une masse sans cohésion interne, sans esprit d’association.

L’Angleterre est actuellement, à ce point de vue, dans une période de transitions. Une crise semble se produire dans le mouvement ouvrier de ce pays. L’idée des Trades- Unions sera-t-elle féconde et réussira-t-elle à opérer l’organisation de ces masses profondes du monde ouvrier, ou au contraire l’idée et la forme socialiste doivent-elles l’emporter et attirer ensuite à elles les anciennes Trades- Unions, comme certaines tendances semblent l’annoncer? Je ne connais pas assez les choses et les hommes de l’Angleterre pour pouvoir me prononcer sur ce point. Tout ce que je puis dire, c’est que je ne partage pas absolument le confiant optimisme d’un Brentano et d’un Schulze L

Un fait intéressant dans l’agitation anglaise, avonsnous dit, c’est l’intervention de l’opinion publique comme facteur décisif dans le mouvement ouvrier. C’est là un fait nouveau qui montre bien tous les progrès qu’ont fait les idées socialistes depuis quelques années, même parmi les classes instruites. Il est inutile même de considérer ici ce qui se passe en Angleterre. Ne trouvonsnous pas en Allemagne un égal intérêt pour tout ce qui concerne les questions ouvrières ? — Cet intérêt n’est-il même pas plus grand encore et ne se manifeste-t-il pas là surtout où il peut avoir le plus d’influence, je veux dire dans les classes dirigeantes et même chez nos gouver-

(1) Schulze-Gâvernitz ( Op . cit ., t. II, p. 433), où se trouve relatée une lettre de Brentano. — Cfr aussi les détails qu’il donne sur l’assemblée générale du Verein für sozialpotitik à Francfortsur-le-Mein, le 27 septembre 1890, d'après les procès-verbaux sténographiés de cette assemblée (Leipsik, 1890). Consultez dans ces comptes rendus les déclarations du professeur Munro de Manchester. Enfin, consultez la dissertation de Brentano sur la position que doivent prendre les hommes instruits dans la question sociale (supplément à VAllgem. Zcitung , 1890. n° 128 et suiv.).

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nants? A cette question il est possible de répondre à la fois oui et non. J'ai déjà parlé de l'intervention de l’opinion publique dans le mouvement des mineurs des provinces rhénanes. Mais la plupart du temps, ce qui se passe chez nous ne ressemble qu’en apparence à ce qui se passe en Angleterre. En réalité et au fond les différences sont profondes. Nous voyons en effet s’opposer ici deux conceptions sociales et deux principes inconciliables : le système du self-help et celui de l'intervention de l’Etat.

Même en Angleterre, ce dernier système s’est fait une certaine place, bien qu’encore très étroite. En Angleterre plus encore que chez nous le pouvoir législatif est depuis longtemps aux mains du capital et le parlementarisme anglais est un régime ploutocratique. — Aussi à peine a-ton commencé à appliquer en grand le machinisme industriel, à peine le développement gigantesque de notre industrie moderne a-t-il pris son essor, que tous les anciens règlements qui arrêtaient les entrepreneurs et enchaînaient leur liberté ont été renversés Par contre, la liberté des travailleurs qui pouvait devenir compromettante pour le régime de la concurrence industrielle voyait se dresser devant elle des obstacles infranchissables. — Même en France, en pleine révolution, la Constituante avait, le 14 juin 1791, interdit toute association ayant pour but de défendre les « prétendus » (sic) intérêts de l’Etat, ce qui, entre parenthèse, démontre plutôt la communauté d'intérêts de la bourgeoisie dans tous les pays, que le caractère social trop célébré et très exagéré aujourd'hui de la révolution française i. — Mais ce n’est qu’une réflexion en passant.

(1) D'après le compte rendu de la séance de l'Assemblée nationale du 14 juin 1791 (Gazette Nationale ou Moniteur universel , n° 166 de l’année), il a été interdit aux ouvriers de prendre des arrêtés ou délibérations, de former des règlements sur leurs prétendus intérêts Communs. Dans la discussion sur la limitation à imposer au droit d’association, le rapporteur déclara, sans rencontrer de contradicteur, « qu’il ne doit pas être permis aux citoyens

ZIEGLER

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— Pour les ouvriers anglais, ce fut une question de vie ou de mort de pouvoir écarter ces règlements qui empêchaient ou restreignaient la liberté d’association et de mettre fin par les voies légales à une exploitation des prolétaires qui menaçait la sécurité et la vie même delà nation.

— Il était plus difficile encore que chez nous de faire triompher cette cause, parce que le suffrage universel n’existe pas en Angleterre. Malgré cela, on y est arrivé. Les partis anglais, les torys d’abord, les wighs ensuite, poussés en partie par la pression de l’opinion publique fortement influencée par les généreux appels de l’qjite de la nation (je ne nommerai ici que Thomas Garlyle % Lord Ahsley et Dickens) furent amenés à créer une législation sur les fabriques destinée surtout à protéger les femmes et les enfants et à mettre un terme à des abus révoltants. — Il n’était d’ailleurs pas possible en Angleterre de se refuser plus longtemps à reconnaître le droit d’association. — Depuis que ce résultat a été obtenu et depuis que la législation sur les fabriques a trouvé sa fixation définitive dans la grande loi de 1878 qui résume le travail de 80 années, les Trades-Unions croient pouvoir arriver seules à leurs fins ; elles estiment qu’on peut leur abandonner la fixation de la durée du travail et du taux des salaires ainsi que les mesures à prendre pour les assurances et pour les secours que réclament les nécessiteux. Mais la masse des ouvriers non instruits est d’un avis

de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs « attendu que le but de ces associations n’est autre que de forcer les entrepreneurs de travaux à payer plus cher la journée de travail » !

(1) Sur Carlyle, on trouve dans Schulze-Gâvernitz (Op. cit., t. I, p. 77 et suiv.) des renseignements qui peuvent suffire à ceux qui ne préfèrent pas faire personnellement connaissance avec les œuvres de ce grand écrivain. Sur lord Ahsley ou lord Shaftesbury, comme il s’appela par la suite, voyez Y Essai de Gustave Colin, dans la Deutsche Rundschau (décembre 1889 et janvier 1890).

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opposé. Comme nos socialistes du continent, elle réclame une extension de l’intervention de l’Etat et surtout la réforme légale de la journée de huit heures. — C’est ici le moment d’examiner cette revendication qui est présentement à l’ordre du jour dans tous les pays civilisés et dont l’admission ou le rejet caractérise surtout l’attitude qu’on prend vis-à-vis du problème social. Je ne m’occupe pas ici de la première question qui serait peut-être à examiner : celle de savoir si la journée de huit heures ne porterait pas un coup mortel à l’industrie et à la concurrence dont elle vit. Je ne pourrais sur ce sujet rien dire de décisif. — En attendant les Trades-Unions anglaises me paraissent ici encore montrer leur sens pratique quand elles se refusent à rendre la journée de huit heures obligatoire tout d’un coup et pour toutes les industries, et quand elles s’efforcent provisoirement de la faire admettre dans certaines industries où cette mesure peut être utile et où elle n’étouffe pas la concurrence.

Ici encore nous ne nous occuperons que du côté moral de la question. — Y a-t-il dans cette revendication de la journée de huit heures autre chose qu’une impertinence ou qu’un cynique aveu de paresse? — Lorsqu’au printemps de l’année dernière (1890), j’allais étudier sur les lieux la grève de Mulhouse, j’eus l’occasion, quelques heures après, de m’entretenir dans une auberge d’un village badois avec les habitants du pays. Je les trouvais absolument indignés. « Quoi! disaient-ils, nous devons travailler du matin au soir, douze, quatorze heures et même plus et eux ils veulent la journée de huit heures; » — ils ne réfléchissaient pas qu’ils n’ont une si dure tâche que pendant les quelques semaines où ils ont à manier la faux, la charrue ou le hoyau. En hiver par contre ils n’ont n’ont rien ou presque rien à faire. — Ils ne réfléchissaient pas non plus qu’ils travaillent dans des conditions beaucoup plus salubres que les ouvriers des fabriques. Au lieu d’être parqués dans un espace étroit au milieu d’une pous-

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sière suffocante et du vacarme assourdissant des machines, ils travaillent la plupart du temps en plein air. Enfin leur travail est beaucoup moins dur, entrecoupé qu'il est de pauses plus ou moins longues laissées en partie à leur gré. Ils ne sont point poursuivis et harcelés par le mouvement incessant et infatigable de la machine et par l’activité dévorante de la vapeur. J’ai eu les années précédentes, en Wurtemberg, l’occasion d’entendre des ouvriers de la campagne qui étaient occupés pour la première fois à une machine à battre à vapeur. Le calme ordinaire des habitants du pays souabe les avait abandonnés, et ils récriminaient amèrement contre cet affreux métier, en déclarant qu’ils ne le supporteraient pas longtemps.

Les classes cultivées ne veulent pas, la plupart du temps, entendre parler de la journée de huit heures. Ce n’est pas précisément qu’elles regardent comme absurde le partage de la journée de travail en trois parties : huit heures pour le travail, huit heures pour le sommeil et huit heures pour le délassement. C’est beaucoup quand nous travaillons huit heures par jour et nos lycéens euxmêmes dont on déplore tant le surmenage ne travaillent jamais en réalité plus de huit heures par jour, même quand ils doivent une fois par hasard rester un peu plus longtemps au travail. Ce qui soulève tant de gens contre la prétention d'obtenir la journée de huit heures, c’est l’idée de l’emploi qui serait fait probablement par la plupart de nos ouvriers du tiers réservé au délassement. La plupart du temps, il est vrai, ces huit heures seraient réduites d’une heure par suite de l’obligation de faire une ou plusieurs fois le trajet de la maison à la fabrique et de la fabrique à la maison. 11 ne resterait guère par conséquent que sept heures de liberté. Il faut ajouter encore que l’ouvrier, même en dehors de son travail professionnel, peut avoir à s’occuper de diverses tâches intérieures qui demandent aussi du temps; toutefois sept et même dix heures paraissent encore trop. Car quel emploi l’ouvrier en fera-t-il ?

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Je voudrais pouvoir répondre : il les consacrera à son instruction et à la vie de famille. — Mais je serais traité d’utopiste et de visionnaire. Comment donc, c’est ainsi que se pose la question, la majorité de nos ouvriers emploieraient-ils leurs huit, sept ou six heures de liberté ? Comment, en outre, ces heures seraient-elles employées dans un état socialiste qui s’établirait du jour au lendemain et qui laisserait encore plus de liberté aux individus, en leur assurant une existence dont toute préoccupation d’intérieur serait retranchée ? — Sur cet emploi probable c’est à peine s’il peut exister une divergence d’opinions. Et quand Sidney Withman 1 justifie sa prédilection pour la vie allemande en insistant sur l’innocence des divertissements de notre peuple, si flatteur que soit pour nous cet éloge, nous croyons que Sidney Withman a vu l’Allemagne avec des yeux aussi favorablement prévenus que ceux de Schulze- Gavernitz quand il a étudié le régime des ouvriers anglais. Sidney Withman a vu la vie allemande plus en rose que nous ne pouvons la voir nous-mêmes, il a trop idéalisé la sobriété allemande ainsi que notre amour du chant et de la musique. Celui qui a passé une soirée dans le quartier Saint-Pauli à Hambourg sait à quoi s’en tenir sur cette innocence de nos mœurs. Nous ne voulons pas nous faire pires que nous ne sommes, mais c’est un euphémisme de dire que nos ouvriers ne feraient probablement pas de leur temps de liberté un emploi intelligent.

Mais pourquoi en est-il ainsi ? N’est-ce pas ici le plus terrible griet contre notre ordre social actuel? Par quoi nous, gens cultivés ou, pour prévenir toute objection, par quoi nos enfants ont-ils mérité d’être introduits dès le début de la vie, dans un monde de jouissances supérieures, dans un monde de plaisirs plus purs etplus délicats, plus raf-

(1) L'ouvrier allemand et l'ouvrier anglais. Comparaison de leur situation sociale et morale , Sydney Withman (Berlin, 1891). (Reproduction développée d’un mémoire paru dans les Preussische Jahrbücher1 octobre 1890.)

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finés et plus intelligents ? Par quoi ont-ils mérité — c’est là le point le plus douloureux — non seulement de trouver la vie plus douce, mais d’avoir plus de facilité pour devenir d’honnêtes, de braves gens? Et qu’on ne pense pas que cette privation d’une vie plus élevée et plus idéale ne soit pas ressentie par les classes travailleuses comme une cruelle infériorité ou qu’il n’y ait là qu’une manifestation d’une envie condamnable et reposant uniquement sur l’ignorance! Au contraire, il me semble qu’il y a de nos jours chez ces pauvres créatures un soupir vers quelque chose de meilleur et de plus élevé, une soif et une faim des miettes de la table si abondamment servie de notre science et de notre civilisation, une aspiration à peine consciente d’elle-même vers un rayon de lumière, un rayon de vérité et de beauté.

Nous voyons ici une fois de plus l’illusion des utopies socialistes qui voudraient nous faire croire que, dans une monde nouveau et dans une société créée de toutes pièces, il y aurait place brusquement pour des plaisirs plus nobles et plus délicats, pour un monde de joies idéales. Gomme si les hommes n’avaient pas besoin d'une éducation pour goûter les vrais plaisirs et si dans ce monde nouveau composé d'hommes anciens l’idylle rêvée ne serait pas remplacée par les abominations de Sodome et de Gomorrhe ! Et c’est ainsi que se justifie l’appréhension qu’inspire l’adoption brusque et universelle de la journée de huit heures.

Mais tout cela n’atténue pas notre culpabilité, à nous classes cultivées. C’est nous qui sommes ici les accusés ; car on peut nous blâmer d’avoir négligé nos devoirs et de les négliger chaque jour davantage. Qu’avons-nous fait en faveur de nos ouvriers, que pensons-nous faire en faveur de nos domestiques pour les faire participer à notre instruction et à nos plaisirs plus élevés et plus purs ? Rien ou presque rien. Nous nous séparons d’eux avec orgueil ; nous faisons bande à part et nous nous croyons étonnamment

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spirituels et intelligents quand nous disons dédaigneusement : « Je ne puis portant pas me rencontrer au concert avec ma couturière, ni inviter mes domestiques à prendre le café avec moi. » Comme si l’esprit grossier qui parle ainsi comprenait la moindre chose à la question et méritait d’être écouté quand il s’agit d’un aussi grave problème. Comme si la vraie civilisation se rencontrait sous nos salles de café et autour de nos tables de réunions ! et comme s’il fallait chercher au théâtre et à l’opéra les vrais plaisirs idéaux! L’art de jouir, s’il dépasse le niveau des huîtres et du champagne, est à peu près inconnu à nos classes cultivées et jamais la vraie intelligence des beautés de la nature et de l’art n’a été si près d’être réduite à zéro. Quoi qu’il en soit, tandis que nous nous séparons si orgueilleusement des classes travailleuses et des domestiques, nous avons l’audace de nous étonner et de nous indigner de ce qu’ils se posent devant nous en étrangers et en ennemis, de ce qu’ils nous envient notre existence supérieure et de ce qu’ils aient des plaisirs et des goûts qui nous sont antipathiques.

Un trait d’union entre les classes cultivées et les classes a été pendant longtemps la religion. La Bible de Luther établissait un lien entre les gens cultivés et les autres. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Je n’ai pas à rechercher en détail les causes de ce changement. Mais il serait absurde de méconnaître ce fait que l’Eglise a perdu peu à peu son influence sur les esprits, même parmi les populations ouvrières, et qu’elle continue toujours à la perdre. Si j’en crois ce que je vois, dans l’Allemagne du Sud — mais on m’assure qu’il en est de môme dans l’Allemagne du Nord — les rapports des populations des campagnes avec l’Eglise et le clergé se sont beaucoup refroidis. Et l’Eglise y est bien pour quelque chose. Les choses se sont passées comme dans l’ancienne Rome. L’Eglise s’est mise au service de l’Etat établi et de l’ordre social régnant. Par ce fait même, elle s’est rendue suspecte aux classes inférieures.

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Elle insistait peu sur la parabole du riche auquel il est difficile d’entrer dans le royaume des deux; mais elle exhortait les malheureux et les opprimés à prendre patience et à compter sur une compensation dans la vie future. Tout cela était bel et bon pour les riches et les possédants. Pourtant ils se sont montrés avares de respect et de considération pour l’Eglise ; ils l’ont admise tout au plus « comme une fable convenue 1 » de telle sorte qu’elle se dresse aujourd’hui solitaire et abandonnée comme la Porta-Nigra à Trêves. 11 n’est donc pas étonnant que le lien religieux entre les classes se relâche chaque jour davantage. « Nous ne voulons plus croire à cette religion que vous nous prêchez par pur intérêt et à laquelle vous ne croyez plus vous-mêmes. » Tel est le cri qui s’élève de toutes parts des rangs de la démocratie sociale et qui retentit comme la trompette du jugement dernier.

Donc, en réalité, le lien spirituel entre les classes cultivées et les autres, l’entente mutuelle des différents éléments sociaux est presque entièrement détruite. La plupart de nos frères n’ont aucune part à ce qui occupe nos intelligences, à ce qui nous fait agir, à ce qui nous charme et nous récrée, à la poésie, à l’art, à la science, à la littérature. L’amour de notre histoire nationale et le culte de nos grands hommes sont systématiquement étouffés parmi eux et les tentatives plus ou moins sincères faites par les classes supérieures pour divulguer ces sentiments n’ont produit le plus souvent que le résultat opposé. Et ainsi, en fin de compte, — cette remarque paradoxale se trouve déjà dans Lassalle — il ne reste qu’un terrain sur lequel nous nous rencontrons; mais c’est précisément aussi celui sur lequel nous sommes le plus divisés; — je veux dire le terrain de la question sociale. Les discussions et les débats qu’elle soulève, les principes que l’on invoque de part et d’autre préparent pour l’avenir une nouvelle entente sociale et, si

(1) Mots en français, dans le texte.

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redoutables qu'ils paraissent au premier abord, créent peu à peu un lien social nouveau Cette œuvre sera sans doute plus difficile en Allemagne qu’en Angleterre où les ouvriers savent écarter tranquillement une opinion opposée à la leur. Nous sommes discuteurs, passionnés, irréconciliables. Un esprit de haine a soufflé parmi nous et l’inlolérance religieuse qui depuis quelques dizaines d’années s’est remise à croître comme une mauvaise herbe a donné à cet esprit d’intransigeance un nouvel élément. Il n’en reste pas moins vrai qu'il y a dans les discussions sociales un élément d’entente et c’est pourquoi on ne doit pas craindre d’entrer dans ces débats, quand même on ne devrait en retirer aucune reconnaissance.

Mais le devoir qui s’impose aux classes cultivées de faire participer les classes travailleuses à leur vie intellectuelle ne restera peut-être pas éternellement lettre morte. Ici encore l’Angleterre nous donne l’exemple. Il s’y est produit un mouvement qui a précisément pour but de combler cette lacune. Je veux parler du mouvement d’expansion des Universités, c’est-à-dire de l’effort tenté par les universités pour se mettre en contact avec les populations ouvrières, pour leur communiquer une partie de leur patrimoine intellectuel, pour les élever moralement et intellectuellement et pour les aider à acquérir ou à recouvrer le sentiment de la dignité humaine. Elles emploient pour cela deux moyens. Des jeunes gens qui viennent de quitter les écoles se logent dans les quartiers ouvriers des grandes villes manufacturières et passent une partie de leur temps au milieu des ouvriers; ils ont à leur disposition des logements spéciaux où ils entretiennent et instruisent leurs auditeurs. Us prennent en outre une part active à l’administration des intérêts de ces quartiers ainsi qu’à l’amélioration des conditions d’hygiène. D’autre part, les professeurs d’université eux-mêmes ne jugent pas au-dessous de leur dignité de consacrer aux ouvriers des cours spéciaux ou des leçons et de les initier

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à un enseignement plus élevé. Des examens et des certificats prouvent qu’il ne s’agit pas seulement ici d’un enseignement superficiel, moitié scientifique et moitié populaire, mais d’une instruction réelle et d’études solides.

Ces cours permettent à quelques ouvriers mieux doués, puis bientôt à toute une élite, de sortir de la masse et de s’organiser. Ils contribuent dans une mesure si faible qu’on le voudra à combler l’abîme que crée l’antagonisme des classes cultivées et des classes ignorantes. Ce n’est qu’un grain de sable pour servir à édifier le temple de la paix. Mais enfin c’est toujours un remède qui diminuera le vice capital de notre époque.

Je ne puis toutefois passer sous silence une hésitation qui me vient au sujet de ces tentatives si louables en ellesmêmes. L’ouvrier instruit voudra-t-il rester ouvrier? Consentira-t-il à renoncer aux joies du travail intellectuel, pour retourner à son dur travail de huit heures ? Quitterat-il la salle d’école où il reçoit les bienfaits de la science, pour regagner son métier de tisserand ou les ténèbres de la mine? — De plus, cette instruction acquise par l’ouvrier dans ses moments de loisirs ne peut jamais être qu’une instruction incomplète, ce que nous appelons aujourd’hui une demi-instruction. — Je reconnais volontiers que notre enseignement supérieur allemand avec sa préparation complète et ses études approfondies, ne peut être étendu à tous et devenir la règle générale. J’estime même qu’on a eu tort chez nous de vouloir rendre l’enseignement trop uniforme et de le réglementer dans tous ses détails depuis la sixième jusqu’aux examens de l’Etat; mais même en la comparant à une instruction moins approfondie et moins uniforme, l'instruction donnée aux ouvriers ne sera jamais qu’une demi-instruction. Car il ne s’agit pas seulement ici de se livrer, suivant les agréables projets de Bebel, pendant ses heures de liberté à ses études ou à son art préféré ; il s’agit d’un travail sérieux, scientifique, qui absorbe l’homme tout entier et même lui

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ôte ses forces pour le travail matériel. Les études auxquelles on se livre par délassement sont un jeu; l’acquisition de l’instruction est un travail ; les phrases n’effaceront pas cette différence et c’est pourquoi je crains qu’à part quelques individus exceptionnels, les ouvriers qui doivent fournir un dur travail manuel ne puissent s’imposer en outre le travail intellectuel nécessaire pour s’instruire. Ils resteront à moitié chemin. Or la demi-instruction, nous le voyons par l’exemple de nos instituteurs hâtivement et artificiellement instruits dans leurs écoles normales, n’est pas ce qui donne aux hommes le contentement et le bonheur. Pour me décider sur cette question, il faudrait que j’aie vu ou que je puisse voir les résultats d’un tel enseignement. Schulze-Gâvernitz ne donne pas sur ce point de renseignements suffisants et d’ailleurs des faits et des exemples isolés ne pourraient nous fournir là-dessus les éléments d’une solution.

Au point où nous en sommes, nous voyons la question sociale se transformer en une question d’instruction, ce qui ne laisse pas de soulever de nouvelles difficultés et des difficultés en foule. Nos écoles sont justement appréciées, parce qu’elles donnent à tous sans exception l’éducation et un certain degré de savoir et qu’elles sont ouvertes même aux plus pauvres. Mais les services qu’elles rendent répondent-ils entièrement aux sacrifices qu’on s’est imposé pour elles? Donnent-elles au peuple ce qui lui est le plus nécessaire et le lui donnent-elles sous la meilleure forme; n’ont-elles pas eu souvent un enseignement arriéré et n’ontelles pas continué d’attribuer à des vieilles idées une valeur qu’elles ont perdue? Ce sont là les questions qu’on se pose aujourd’hui et qu’on se posera encore pendant bien des années. Les cours d’adultes et les écoles professionnelles ne manquent pas chez nous et sont, dans le Wurtemberg par exemple, en pleine prospérité; mais dans beaucoup de provinces allemandes, on n’a pas encore pourvu d’une manière satisfaisante à l’organisation de cet

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enseignement1. Et ceux qui en auraient le plus besoin, les enfants des ouvriers, en sont, en général, exclus. L’exemple du Wurtemberg montre encore les services que peut rendre dans une région une organisation de Réalschule 2 à bon marché et réservées aux enfants du peuple. Mais là encore les préjugés sociaux exercent leur influence stérilisante. Le sot orgueil qui regarde l’enseignement du latin comme plus distingué empêche, dans la plupart des provinces, ce genre d’école d’arriver à son plein épanouissement. Nos gymnases sont assurément meilleurs que leur réputation; mais sous l’influence de cette réputation, ils courent le risque de perdre de plus en plus leur bonne organisation et de n’êtreplus bientôt qu’une collection d’établissements d’instruction sans cohésion et sans unité. Un autre danger, c’est que la fréquentation de ces écoles et en général tout notre enseignement académique supérieur ne devienne de plus en plus un monopole des classes riches. On élève sans nécessité le prix des études, et l’on oblige les jeunes gens sortis des écoles à vivre pendant plusieurs années de leurs propres ressources, comme surnuméraires ou comme candidats à des examens. Par là on arrête l’afflux de sang frais qui viendrait des couches profondes du peuple et on remplit à l’avance les futurs fonctionnaires d’un ridicule orgueil de caste. D’un autre côté, beaucoup de ces jeunes gens s’arrêtent à moitié chemin, parce que les ressources leur font défaut pour aller jusqu’au bout; et ils deviennent presque fatalement des mécontents qui vont grossir les rangs de la démocratie socialiste. Enfin nos universités sont à juste titre notre orgueil; — je ne le dis pas parce que je suis un de leurs représentants. —

(1) Voyez l’étude de Gustave Schmoller, Das untère und mittlere gewerblic/ie Schulwesen in Preussen , dans les Aufsâtze zur Sozialund Geiverbepolitik der Gegenwart, p. 247-276. — La situation à ce point de vue est particulièrement mauvaise en Alsace-Lorraine.

(2) Cesétablissements d’instruction tiennent le milieu entre les Collèges (section des sciences) et les écoles primaires supérieures. (,V. d. T.)

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Néanmoins on se répète tout bas qu’elles ne sont plus absolument ce qu’elles étaient autrefois. Ce n’est pas que leur enseignement n’ait toujours produit, autrefois comme aujourd’hui, et peut-être plus qu’aujourd’hui, des déclassés et des prolétaires de l’instruction ; il suffirait de citer les étudiants errants du moyen âge. Ce reproche n’est donc pas si grave, et d’ailleurs il doit s’adresser moins aux universités et à leur enseignement qu’à l’Etat lui-même et à notre organisation sociale qui rend plus lourdes pour les jeunes gens pauvres les charges de la carrière de fonctionnaire. Mais il faut bien dire que cette culture générale qu’elles donnaient autrefois à leurs étudiants, cette universalité qui caractérisait leur enseignement et à laquelle elles doivent leur nom, tendent de plus en plus à se perdre à notre époque de division du travail et de spécialisation croissante. Or, l’instruction spéciale n’est, elle aussi, qu’une demi-instruction. Pour ce qui concerne nos écoles supérieures de filles, tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’elles n’ont produit que de mauvais résultats. Mais nous reviendrons plus tard sur ce point. En voilà assez sur ces questions d’enseignement. Nous ne voulions mettre en lumière que deux points : c’est d’abord que les questions d’instruction sont étroitement liées aux problèmes sociaux du temps présent ; ensuite qu’il y a là un certain nombre de questions qui réclament une solution pratique. Mais il ne faut pas se faire de l’influence sociale de l’école une idée trop extérieure et superficielle. C’est ainsi qu’il est dangereux de charger l’école de combattre directement les doctrines de la démocratie sociale et d’espérer qu’elle obtiendrait dans cette voie de bons résultats. On créerait ainsi mille conflits entre la famille et l’école, entre Les élèves et les maîtres, entre la tâche officielle du maître et ses convictions personnelles. Or, on ne fait rien à l’école sans la sincérité des convictions. Et si l’on connaît tant soit peu la nature humaine, on peut prédire que, dans presque tous les cas, la victoire

ZIEGLER

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ne restera pas à la doctrine officielle et approuvée par l’autorité; car il n’est pas facile de convaincre la jeunesse de l’impossibilité ou des funestes conséquences des théories socialistes.

Généralement, on nous répète de tous les côtés : Plus d’éducation et moins d’instruction! Moins de science et plus d’action ! Attachez^vous plutôt à former des caractères ! C’est bel et bon ; mais qu’on ne s’imagine pas atteindre ce résultat avec une couple d’heures d’histoire ou encore avec quelques heures d’instruction religieuse. On doit commencer par se rendre compte que l’école a déjà, depuis longtemps, travaillé à l’éducation de ses élèves et que partout où elle remplit intégralement son devoir, elle éveille en eux l’esprit social en leur inspirant le respect de la loi, l’estime du travail, la probité dans tous leurs actes, la fidélité scrupuleuse au devoir dans la tâche de tous les jours. Et déplus, quand l’instituteur est un caractère et a une vraie valeur morale, quand il sait parler avec foi et chaleur des choses divines et humaines, qu’il aime les enfants, alors on ne peut être assez reconnaissant à l’école de l’œuvre qu’elle accomplit et l’on doit témoigner cette reconnaissance aux instituteurs en relevant leur situation sociale. — Il y a enfin une foule d’améliorations à apporter dans les programmes d’études, dans les méthodes, dans l’enseignement et le système d’éducation, dans les mesures d’hygiène et dans les efforts que l’on fait pour éveiller dans l’âme de l’enfant le sentiment du beau. — Mais, avant tout, qu’on n’oublie pas deux choses : l’école a, elle aussi, une tradition et une histoire et il est important de la suivre et de la respecter; ensuite l’école a besoin d'une certaine liberté d’action. La diversité, l’initiative individuelle lui sont indispensables. Donc, la bride moins serrée ! autrement c’en est fait de la vie de l’école. Je vois sur ce terrain maints progrès à faire, mais aussi, bien des voies où l’on s’égarerait. Et il me semble que nous n’avons pas évité ces dernières.

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J’aurai sous peu l’occasion d'examiner en détail ces vices ou ces lacunes. Pour le moment, ce que j’ai dit peut suffire et je le résume en citant une parole de Schmoller 1 : « L'antagonisme qui crée le péril social, s’écrie-t-il, n’est pas un antagonisme de fortune, mais un antagonisme de culture et d’éducation. Toute réforme sociale doit porter sur ce point; elle doit relever le genre de vie, le caractère, les connaissances et l’intelligence des classes inférieures. » A quoi nous ajouterons pour notre part, car c’est ce qui nous a amenés à la question de l’instruction : Toute réforme sociale, pour être efficace, doit rapprocher les distances, rendre les hommes égaux, même dans leurs plaisirs et leurs délassements ; elle doit les faire tous participer aux joies supérieures de l’art et de la beauté.

Nous voici ramenés au point de départ de toute cette discussion, à la journée de huit heures. Il faut faire en sorte que les six ou sept heures de liberté que l’on veut assurer au monde ouvrier deviennent pour lui une bénédiction et non un fléau. Quand nous aurons à parler de la famille, nous reviendrons sur cette question et nous la traiterons avec plus de développement. En attendant, nous répéterons ici ce qu’il faut dire à propos de tous les rêves d’avenir du socialisme : toute mesure brusque est un mal. La réduction universelle de la journée de travail à huit heures ou même, comme le veut Bebel, à quatre et trois heures, serait assurément, pour les ouvriers, le plus grand malheur. Des hommes sans instruction ne savent que faire de leur liberté, et le vieux proverbe est toujours vrai : L’oisiveté et l’ennui engendrent tous les vices. Il faut donc commencer par une réforme intérieure, avant de songer à des mesures et à des règlements extérieurs. A vrai dire, il y a ici une sorte de cercle vicieux. Ceci n’est possible que par cela et inversement. Sans air libre pour les poumons, sans loisirs pour s’instruire, comment l’ouvrier se

(1) Schmoller. Note 8 de l’ouvrage cité plus haut, p. 276.

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créera-t-il une nouvelle vie intellectuelle? — Oui, il y a ici, semble-t-il, un cercle vicieux, et les ouvriers ont raison quand ils réclament une diminution considérable de la journée de travail ; peut-être même quand ils réclament la journée de huit heures. Mais sans parler des intérêts de l’industrie, l’Etat n’a pas moins raison quand il se refuse à imposer par voie légale propre le maximum de huit heures pour la journée de travail.

Ceci nous ramène en arrière à une question essentielle qui se pose au début de toute cette discussion. Je veux parler du problème de l’intervention de l’Etat et de la libre initiative. Après le congrès de Halle et l’abandon de la loi d’airain qui comble en partie l’abîme qui existait entre le socialisme et notre organisation actuelle, les appels à l’intervention de l’Etat seront de plus en plus fréquents et de plus en plus énergiques dans le parti socialiste *. Mais tout ce qu’il obtiendra en ce sens ne sera jamais regardé par lui que comme un acompte et, après comme avant, il gardera l’espoir de mettre de plus en plus l’Etat sous sa dépendance et finalement de l’absorber entièrement.

Que faut-il penser de cette prétention et en général de la question qui se pose ici, celle de l'antinomie entre l’intervention de l’État et l’initiative individuelle ?

Il est incontestable que l’initiative personnelle est supérieure au point de vue moral. Supposez une caisse constituée par de petits apports qui exigent de l’ouvrier la pratique de l’économie et le sacrifice de certains plaisirs ; supposez-la administrée par un groupe d’associés qui s’habituent ainsi à la pratique de la justice et de la probité contrôlée par la communauté qui doit apprendre à apprécier les services rendus à la collectivité et à exercer la justice distributive ; — cette entreprise n’exerce-t-elle pas une

(1) Le Congrès de Berlin vient de déclarer que la démocratie sociale n’a rien de commun avec le socialisme d’État (1892). Bebel et Liebknecht veulent maintenir le caractère révolutionnaire du parti social démocrate. (N. d. T .)

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action morale et éducatrice infiniment plus grande qu’une organisation administrée et subventionnée par l’Etat et soumise au régime bureaucratique ? Aussi l’initiative particulière est-elle préférable à tout le reste. Ce qui se passe en Angleterre montre que les bons ouvriers peuvent réussir dans cette voie. Les Trades-Unions, depuis qu’on leur a laissé toute liberté pour leur organisation, ont amélioré la situation matérielle et élevé le niveau intellectuel de leurs membres. C’est pourquoi, se rendant compte de leur valeur et de leur force, elles repoussent expressément et en principe l’intervention de l’Etat. Les membres de ces associations sont ainsi animés d’un sentiment de force et d’indépendance, d’un esprit d’ordre, de discipline, d’honneur et de devoir. Il est vrai que les ouvriers non instruits restent bien loin d’une pareille organisation ; ils ne peuvent se suffire à eux-mêmes et réclament l’intervention de l’État avec non moins de violence qu’on ne le fait chez nous. Nous dirons plus loin un mot de la question de savoir si des organisations semblables aux Trades-Unions peuvent subsister dans l’État sans danger pour ce dernier. En attendant, l’expérience ne peut nous permettre de trancher la question, d’autant plus que dans l’organisation solide et compacte de la monarchie allemande ces associations pourraient agir d’une façon toute différente et devenir un élément de dissolution beaucoup plus énergique qu’elles ne peuvent l’être dans la structure plus lâche de l’Etat anglais.

Si le self-help est la tendance dominante de l’Angleterre, le recours à l’État est la caractéristique de l’Allemagne. Nous sommes un peuple mis en tutelle depuis des siècles. Nos administrations indépendantes sont jeunes et sous beaucoup de rapports imparfaites. Nous avons de bons fonctionnaires qui connaissent leurs devoirs et savent les remplir. La discipline de fer de notre armée fait notre orgueil. Chez nous, le développement physique même exclut la liberté. Nous ne faisons pas de boxe, mais de la gymnastique, et la gymnastique prend toujours plus ou moins

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le caractère d’un exercice militaire au lieu d’être un exercice libre et un jeu. De plus, pendant les vingt dernières années, la forte main de Bismarck, en nous assurant la sécurité, nous a fait perdre le sentiment de la responsabilité et de l’initiative. — C’est pour cela que dans les cas difficiles et même faciles nous en appelons à l’aide et à la police de l’Etat; nous abandonnons tout à son initiative. — Pourquoi, dès lors, ne pas remettre aussi entre ses mains la solution de la question la plus difficile, la question sociale? — « C’est à peine si l’on a fait entendre quelques appels à l’initiative privée en faveur des ouvriers allemands. » (Sidney Withman 1 .) Bien plus, l’initiative privée est dénigrée et mal vue, et l’État est si souvent intervenu en faveur des masses que l’on s’est habitué à son intervention, en se déshabituant de toute autre initiative. Le mode de votation établit encore entre l’Angleterre et l’Allemagne une différence à cet égard. En Angleterre, même après les dernières lois qui élargissent le droit de vote, le prolétariat des ouvriers non instruits reste en dehors de ce droit. Chez nous, le suffrage universel donne aux ouvriers l’espoir de se rendre maîtres, dans un temps donné, du pouvoir législatif, surtout si l’on continue à écarter du Reichstag, en ne payant pas les députés, la moyenne classe instruite. Enfin, notre conception de l’État est devenue de nos jours absolument différente de ce qu’elle était au temps de Guillaume de Humboldt. Elle ne s’oppose plus à ce que l’on recoure à l’État et nous trouvons tout naturel que celui-ci réponde à notre appel. Nous savons tous avec quels sentiments généreux l’État est entré dans ce rôle, et le message du 17 novembre 1881 nous a, en son temps, remplis d’étonnement2.

(1) Sidney Withman, op. cit., p. 25.

(2) Ce message de l’empereur Guillaume Ier affirme pour la première fois le devoir qu’a l’Etat de prendre l’initiative des réformes sociales en faveur des ouvriers. Il constitue une sorte de proclamation officielle du socialisme d'Etat.

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Mais une objection est possible et je ne sais pas si l’expérience ne commence pas déjà à lui donner raison dans une certaine mesure. L’intervention toujours croissante de l’Etat et l’organisation bureaucratique qui en résultera n’étoufferont-elles pas toute initiative personnelle chez les travailleurs et ne les amèneront-elles pas à tout attendre de l’Etat ? Les utopistes veulent transformer les ouvriers en employés de l’Etat et en fonctionnaires ; mais ils oublient qu’il faut pour cela une éducation préalable. La probité professionnelle, l’intégrité et la conscience scrupuleuse de nos fonctionnaires allemands sont le résultat d’une longue discipline, le fruit d'une rude école. Ce serait faire fausse route que de vouloir du jour au lendemain combler l’ouvrier des bienfaits de l’Etat, pour voir si par là on lui inculquerait l’amour de l’Etat et l’attachement à ses devoirs. Le pis n’est pas que la convoitise grandirait à mesure que la main de l’Etat s’ouvrirait davantage, mais que les ouvriers ne seraient plus que des créanciers de l’Etàt qui voudraient exercer des droits sans avoir ni la notion ni l’habitude lu devoir.

Tout à côté de la voie royale de la monarchie socialiste qui vient en aide aux faibles est, comme on le sait, le chemin funeste du césarisme qui nourrit les masses de pain et de spectacles sans les rassasier jamais ni les contenter. En Allemagne, il n’y a de solution possible que par l’assistance de l’Etat. Mais cette assistance doit agir de façon à provoquer l’initiative privée et à se rendre ellemême de plus en plus inutile. Ou, pour employer la formule de Sidney Withman2, « la discipline qui jusqu’à présent a agi de haut en bas doit désormais pénétrer de bas en haut toute la masse du peuple ». En termes plus clairs, cela signifie que les ouvriers doivent contribuer euxmêmes à toutes les dispositions prises en leur faveur. Et ils doivent y contribuer non seulement par l’argent,

(1) Sidney Withman, op . cit., p. 25.

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mais encore et surtout par une entente commune et par une vraie intelligence de leurs intérêts. L’administration de l’affaire ou tout au moins au début, une partie de cette administration leur sera attribuée. C’est ainsi seulement qu’ils apprendront à se sacrifier à la communauté et qu’ils se prépareront intellectuellement et moralement à servir la société.

Ainsi est possible la conciliation de ces deux systèmes que nous n’avons encore vus que dans leur antagonisme : l’individualisme et le socialisme. L’État doit intervenir ; mais pour éveiller l’initiative privée. L’esprit social doit se développer indépendamment des règlements et des formes extérieures ; il doit inspirer à chaque individu cette idée que tout dépend avant tout de lui et de sa propre initiative ; il doit faire de chacun de nous une personnalité libre et consciente d’elle-même, un caractère. « Ainsi la plus large liberté de l’individu se conciliera avec la plus active coopération de chacun au bien de tous L »

Les patrons n’ont pas moins besoin que les ouvriers d’être soumis à cette éducation morale et sociale. C’est là la part de vérité que contiennent les doctrines de Brentano. Mais il ne faut pas négliger non plus l’autre élément de la question que j’ai mis ici, à cause de cela, en première ligne : l’éducation de l’ouvrier.

Depuis longtemps nous ne rencontrons plus guère parmi les patrons, surtout en Allemagne, ces égoïstes féroces et systématiques, tels qu’il avait pu s’en produire au moment du triomphe complet de l’individualisme. Nous le devons à l’esprit public qui a toujours une certaine influence sur les patrons, en même temps qu’aux résistances que l’État a de tout temps opposées chez nous aux tendances individualistes. Ceux même qui ont montré de la mauvaise volonté ont trouvé des barrières qui les ont arrêtés. —

(1) Expression de Félix Adler, citée par Salter (Op. cit.< t. III, p. 48).

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Enfin, soit de gré, soit de force, soit habileté, soit humanité, nos patrons ont pris à tâche de venir en aide par diverses mesures aux ouvriers et de rendre leur situation plus tolérable et plus digne d’êtres humains. Et surtout lorsque le fabricant est aidé dans celte œuvre d’humanité par sa femme et par sa fille, il y a dans le bien qu’ils font je ne sais quelle grâce et quel charme qu’y ajoute le cœur de la femme.

Donc, au début, c’est la bienfaisance que nous voyons agir ; c’est la sollicitude d’un bon maître pour ses subordonnés ou d’un père pour ses enfants. Mais ce rôle de chef de famille est très délicat, par le fait même qu’il confirme le patron dans le sentiment de sa supériorité et de sa souveraineté. Il ressemble quelque peu à ce despotisme éclairé qui prend pour formule : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. » — Un tel régime peut convenir à une société restreinte, à une entreprise particulière dans laquelle le patron a constamment sous les yeux tous ses hommes et les connaît individuellement. Il peut durer tant qu’il y a à la tête de l’entreprise un homme de tact, peut-être même un « self-made » qui, sorti lui-même des rangs des ouvriers, est resté très près d’eux, par son éducation et par sa façon d’entendre la vie. — Mais dès la seconde génération il en sera tout autrement.

Un nouveau Pharaon sera appelé au trône d’Egypte. Le jeune maître se montrera hautain, absolu et orgueilleux. La paternelle prévoyance du chef disparu sera remplacée par l’attitude hautaine et blessante du patron qui a la conscience de sa situation de maître.

Mais ce qu’il y a de pis pour l’ouvrier, c’est qu’il ne trouve dans tout cela aucune garantie de durée, aucun droit permanent, aucune sécurité positive. Ces bienfaits qui dépendent absolument de la personne du bienfaiteur ne peuvent lui donner satisfaction, parce qu’ils ne lui garantissent pas la tranquillité et qu’il a toujours un changement à redouter. De son côté, le patron, justement irrité de

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l’ingratitude de ses obligés, sent croître dans son cœur la haine et le mépris des hommes. La bienfaisance cordiale et la reconnaissance qui devraient exister sont remplacées chez les uns par l’ingratitude et le mécontentement, chez l’autre par un mépris pessimiste et hautain. D’un côté comme de l’autre, absence absolue de tout sentiment d’entente et de collaboration sociale; mais, au contraire, une hostilité pleine d’amertume et d’aigreur qui se traduit à la première occasion par d’irréconciliables conflits. — C’est pourquoi il en est de ces œuvres particulières d’assistance comme de l’assistance de l’État. Elles ne peuvent réussir qu’à la condition de rendre possible et de faire naître une assistance due à l’initiative des ouvriers eux-mêmes. Mais une assistance pratiquée en vue de favoriser l’initiative a pour but final la liberté générale, l’égalité des droits et l’autonomie des personnes. — Nos patrons ont une grande peine à reconnaître cette vérité et à agir dans cet esprit de désintéressement. Car rien ne flatte plus la vanité humaine que d’exercer la bienfaisance et de jouer à l’égard des autres le rôle d’une providence. Mais l’esprit social leur demande impérieusement de faire le sacrifice de cette vanité. Toutes les fois qu’ils font une innovation en faveur de leurs ouvriers, ils doivent effacer leur personnalité et leur abandonner autant que possible la libre administration de l’affaire. Ils ne doivent pas toutefois devenir impersonnels ; mais ils doivent rester, selon l’expression de Carlyle, les lieutenants industriels, les capitaines de l’armée du travail, sans se laisser décourager par l’ingratitude ni aigrir par Lopposition. Je sais que c’est beaucoup demander au tact, à l’abnégation et au désintéressement du chef d’atelier. Peut-être serait-il possible de faire appel ici encore à l’égoïsme et de leur représenter que ces sacrifices apparents sont au fond un habile calcul, puisque par ce moyen il obtiendra un meilleur personnel. Mais cette raison ne peut avoir de valeur réelle à nos yeux. Le véritable esprit social, en effet, doit consister à nous sacrifier au

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besoin des autres, à ne compter pour rien nos propres intérêts quand il s’agit des leurs , à nous reconnaître en eux et à les regarder comme une libre personnalité jouissant de droits égaux aux nôtres.

Pour réaliser cette égalité de droits, on peut recourir à un autre moyen, sur lequel malheureusement nos patrons sont loin d’être d’accord et dont l’application n’a pas donné de bons résultats même dans la République suisse L Je veux parler d’une organisation où les ouvriers seraient admis à participer à la gestion de la fabrique, où le taux des salaires et la durée du travail seraient fixés d’une façon régulière et en quelque sorte avec les formes parlementaires, en vertu d’un accord entre les patrons et ouvriers et où enfin la discussion des intérêts généraux serait soumise à des comités ouvriers. La discipline, venant d’en haut, nous paraît toujours la seule forme possible d’organisation. Nous ne pouvons concevoir que l’on puisse se faire à soi-même un règlement et le fabricant dont la méfiance est, il faut le dire, souvent justifiée, ne croit pas l’ouvrier capable de modérer ses prétentions en tenant compte de la situation économique générale. Pourtant ce qui se passe en Angleterre montre qu’il n’y a là rien d’impossible. En Angleterre, les associations ouvrières ont peu à peu conquis tous ces droits et ordinairement elles n’en font aucun abus. Je ne doute nullement que ce ne soit là le but à atteindre, si l’on veut prendre au sérieux la liberté et la personnalité même du plus infime ouvrier. 11 faut, avec un peuple libre, se maintenir constamment sur le terrain de la liberté. Mais la liberté exige une éducation spéciale non seulement de celui qui la reçoit, mais aussi de celui qui la donne et qui pour cela doit renoncer à son omnipotence. Nos fabricants devraient, il me semble, avoir l’intelligence assez large pour voir ces choses à temps et pour

(1) Ce sujet est spécialement traité par G. Konigs, Die Dur ch fit hrung des schweizerischen Fcibrikgesetzes , 1891, p. 75.

LA QUESTION SOCIALE

résoudre d’eux-mêmes la question avant d’y être contraints par la force.

Ne peut-on faire un pas de plus et l’entrepreneur ne peut-il faire participer ses ouvriers aux bénéfices 4? Schmoller a récemment soutenu ce projet avec beaucoup d’ardeur. Il veut naturellement que le salaire fixe subsiste concurremment avec la participation de l’ouvrier aux bénéfices. On réunirait par là, dit-il, les avantages de la gestion républicaine et de la gestion monarchique. — Ainsi le système patriarcal et précaire des gratifications et des étrennes serait remplacé par une participation aux bénéfices établie d’après des conventions déterminées; ainsi au mode de paiement tel qu’il existe sous le régime individualiste et qui a l’inconvénient d’isoler l’individu et de développer l’égoïsme, s’oppose le régime de la participation qui intéresse tous les associés à la prospérité de l’entreprise et les excite ainsi à l’effort collectif. Presque partout où des essais ont été faits, les résultats ont, paraît-il, été très satisfaisants, a Les entrepreneurs sont unanimes à reconnaître, dit Schmoller, que les efforts des ouvriers, leur zèle, le soin qu’ils prennent du matériel et des machines ont augmenté au fur et à mesure que les parts qu’ils touchaient élevaient davantage leur salaire. Ainsi les entrepreneurs ont fait une bonne affaire et ont payé les parts non de leur poche, mais sur l’augmentation des revenus de l’entreprise. Les employés et les ouvriers ne changent plus aussi souvent que par le passé, les ouvriers sont attachés à l’entreprise; le personnel d’inspection peut être réduit ; enfin des petits larcins de toute sorte qu’on ne pouvait auparavant empêcher disparaissent parce que les ouvriers voient que par ces délits ils se font tort à eux-mêmes. Presque partout le système de la participation aux bénéfices a fait preuve d’une remarquable influence éducatrice. L’ouvrier

(1) G. Schmoller. Sur la participation aux bénéfices. Voyez sou ouvrage déjà cité. Le passage que nous citons dans le texte se trouve page 455 et suivantes.

LA PACIFICATION SOCIALE

qui reçoit une part se demande constamment quelles sont les innovations avantageuses qu’il y aurait à faire; il devient inventif; il perfectionne la production sans avoir besoin d’y être incité; enfin il s’initie aux vicissitudes de la vie des affaires et il renonce aux prétentions et aux projets utopiques. D’un ennemi il devient pour le patron un associé et un co-intéressé. Les rapports d’un grand nombre de ces maisons proclament qu’on peut sous ce régime exiger des ouvriers une ponctualité, une précision, une perfection du travail qu’on n’avait pu obtenir des ouvriers payés au salaire fixe. Rien de plus naturel, puisque l’ouvrier qui reçoit un salaire fixe travaille pour autrui, tandis que celui qui participe aux bénéfices travaille pour luimême. » (Schmoller.)

Mais si grands que soient les avantages du système de la participation, il ne nous fournit pas encore complètement la solution cherchée. Le fabricant redoute que ce système ne lui enlève le commandement dans sa propre maison et que ses ouvriers n’aient la prétention de contrôler et de critiquer ses comptes. Il y voit une pente funeste qui nous ferait descendre toujours plus bas et nous conduirait à la dissolution de tout ce qui existe. Les ouvriers eux-mêmes n’y trouvent pas toujours leur compte. Ils peuvent croire qu’on veut réduire le salaire fixe et rendre incertaine et précaire une partie de ce qui leur reviendrait de droit. Car il va de soi que le boni sur les bénéfices ne leur est payé que lorsque l’entreprise prospère. Enfin il est une chose qui donne à penser : c’est que bon nombre de ces tentatives ont échoué et qu’après avoir essayé du nouveau système on a été forcé de revenir à l’ancien.

Il ne faut voir d’ailleurs dans la participation aux bénéfices qu’un des moyens qui, à côté des associations de production, des unions de métiers, des comités ouvriers et des mesures d’assistance de toute sorte, peuvent être mis en œuvre pour contribuer à l’éducation sociale des patrons et des ouvriers qui doivent ainsi amener le règne de la paix.

L’idée dont s’inspire ce système, c’est-à-dire la fusion du principe d’association avec l’ancien régime directorial et patronal est une heureuse idée. Elle sera surtout féconde si l’on renonce à appliquer violemment et brusquement ces réformes, comme le veulent les doctrinaires. Il faut avec Schmoller reconnaître, que les mesures extérieures doivent aller de pair avec une réforme intérieure et que l’éducation sociale est la condition de tout le reste.

Enfin, il nous reste un dernier point à éclaircir. Il semble que la solution de tout cela aboutisse à l’absorption des petites industries dans les grandes entreprises. Or on peut se demander si ce mouvement ne doit pas être plutôt contrarié que favorisé. Naturellement il n’est pas question ici d’arrêter dans son essor la grande industrie et de lui porter le coup de mort. Mais ne serait-il pas à propos de protéger les petites industries et de s’intéresser au maintien des petits patrons ? Quand on pense au fond de moralité qui s’est accumulé depuis le moyen âge dans cette classe si respectable de la petite bourgeoisie, on sera tenté de regretter toute mesure qui lui serait défavorable; de se réjouir de toute mesure de protection prise en sa faveur1. — Sans doute — mais on peut aussi poser la question autrement : Ne serait-il pas possible d’inculquer à nos ouvriers de la grande industrie, sous une forme différente et plus libre, l’esprit qui animait ce monde de la petite bourgeoisie et des petits patrons? En particulier les relations cordiales qui existaient alors entre le maître et les compagnons (relations qui, si j’en crois ce que je vois autour de moi, ont bien disparu aujourd’hui et qui ne seront pas avantageusement remplacées par une législation sur les contrats), ces relations, dis-je, ne pourraient-elles pas revivre aujourd’hui entre le grand industriel et ses ouvriers et remplir et vivifier d’un contenu moral la forme juridique du contrat?

(I) Il faut louer sans réserves la tentative faite dans ce sens par Schulze-Delitzseh. ( Note de L'auteur.)

LA PACIFICATION SOCIALE

Il me semble que cela n'est pas impossible. Seulement ce ne sont pas les contrats ni les contraintes légales qu’ils peuvent invoquer qui créeront et maintiendront l’accord. Au contraire, c’est là seulement ou la paix habite, où patron et ouvriers s’unissent dans un même sentiment de justice et sont également satisfaits les uns des autres qu’en dehors de tout contrat des relations durables s’établiront et que l’instabilité actuelle sera remplacée par l’avènement d’une race nouvelle d’ouvriers attachés à demeure et dévoués à l’entreprise l.

Pour résumer ce que nous avons dit de tous ces moyens proposés pour arriver à la paix sociale, nous en revenons toujours à la même conclusion : La seule solution pratique consiste à faire naître parmi nous l’esprit social, à soumettre les deux parties, patron et ouvriers, à cette discipline morale, à agir sur eux par la parole et par le fail, en employant pour cela tous les moyens : l’instruction, la force de l’habitude, les enseignements de l’expérience, l’autorité de la morale et des lois. Et nous sommes d’autant plus impérieusement appelés à collaborer à cette œuvre, que nous sommes tous en quelque façon ouvriers ou patrons ou les deux à la fois. Chacun pour sa part pourra contribuer à cette grande solution et y réussira d’autant mieux qu’il y apportera plus de résolution et d’énergie. Nous autres, gens des classes instruites, nous avons tous dans notre maison, dans la personne de nos serviteurs une partie de la question sociale. C’est ici, il me semble, que le besoin d’amélioration se fait sentir le plus. Les plaintes sur les mauvais serviteurs ne prouvent qu’une chose : l’existence d’un vice dans notre situation sociale actuelle. Le mot de maître n’entraine plus que l’idée de domination impérieuse et blessante tandis qu’au mot de serviteur s’attache le sens de valet ou d'esclave. Abandonnons donc cer

(1) Schmoller. La nature des contrats relatifs au travail et le rupture des conventions, ouvrage cité, p. 64-130.

mots et abandonnons aussi ces idées. Demandez-vous, lecteur, et vous, lectrice, si vous ne pourriez pas faire mieux avec un peu de bonne volonté. — Mais avec de la bonne volonté. — Cela est essentiel et vos gens doivent la sentir. Vous devez avoir un cœur pour eux et ils deviendront capables d’en avoir un pour vous, car vous êtes des hommes les uns et les autres. Autrement, leur situation dans votre maison pourra s’améliorer; mais vous ne les aurez pas, eux, rendus meilleurs et vous-mêmes ne le serez pas devenus. Mais ce n’est là qu’un exemple en passant. La tâche est immense ; elle s’étend à tout. C’est cette grandeur même qui fait le péril de demain et de tout l’avenir. Car qu’on ait déjà beaucoup fait pour aplanir les difficultés, pour organiser la masse, il reste à faire infiniment plus encore et le grand problème reste toujours non résolu : — Comment avec des éléments bruts et non dégrossis former une société organisée et disciplinée ? — L’histoire du monde nous laissera-t-elle le temps de faire cette éducation de l’humanité ? Il me semble parfois que les vers d’Uhland sur la situation politique en 1816 s’appliquent à notre situation sociale actuelle : « Tout est encore désespéré ; pourtant j’ai vu plus d’un œil s’enflammer ; j’ai entendu battre plus d’un cœur. » De 1816 sont sortis 1866 et 1870. Mais dans l’intervalle nous avons eu les années agitées de 1830 et 1848. Il est vrai que l’histoire du monde ne se répète pas d’ordinaire ; elle poursuit sa marche inflexible sans se soucier des individus ni même des nations. Et cependant que serait-elle sans les nations et sans les individus? Donc ,Sursum cordai haut les cœurs! Peut-être est-ce de vous que dépend le salut !

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