LETAT ET L’ÉGLISE; LA PATRIE ET L’INTERNATIONALISME
Le socialisme trouve devant lui des institutions établies: l’État, l’Église et la Famille. Quelle sera son attitude visà-vis d’elles? Est-il disposé à les traiter en ennemies, à les détruire et à les remplacer ou bien cherchera-t-il à faire alliance avec elles, à se les assimiler et à les accommoder à ses principes ? Ces questions exigent une réponse.
Comme nous avons déjà traité en partie la question de l’État et celle de l’Église, nous pourrons être brefs. — Le socialisme bien compris et se comprenant lui-même ne supprime pas l’État. Bien au contraire, il aspire à le subordonner à ses principes, à lui communiquer son esprit et à étendre considérablement les limites de son action. Dès aujourd’hui, il réclame instamment son intervention et il lui assigne un rôle analogue, quoique en un certain sens complètement opposé à celui du Leviathan de Hobbes qui supprime toute initiative particulière. Tout à l’État ! Telle est la devise du futur état socialiste. Il n’y a que les partis extrêmes, quelques socialistes russes et tout le clan des anarchistes qui veulent détruire l’État et le dissoudre en petites communes indépendantes. Ce serait là s’éloigner du but poursuivi qui est l’établissement d’une production en grand, d’une gestion réglementée de la production et de la consommation et d’une répartition socialisée de la richesse produite. Il est impossible de nier que cette
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forme communiste ne soit en contradiction absolue avec le principe fondamental du socialisme.
Bebel pense, il est vrai *, que si Von supprime la propriété privée , si les oppositions de classes s' éteignent , V Etat disparaîtra lui aussi insensiblement et que son organisation devenue superflue s' évanouira sans que nous nous en apercevions. — Mais la façon dont il décrit cette évolution d’après Frédéric Engels montre bien qu’il n’y a ici qu’une querelle de mots ou qu’un procédé commode pour échapper à certaines difficultés embarrassantes. 11 est certain que le gouvernement politique fera place à une gestion économique des intérêts sociaux et des moyens de production, que le mécanisme politique disparaîtra ou du moins sera considérablement réduit, que nombre de lois et de fonctions deviendront inutiles et qu’ainsi on sera en droit de dire à la rigueur qu’il n'y aura plus que la société socialisée et que l’État démocrate socialiste aura cessé d’exister. Mais, en attendant, nous pouvons continuer à parler de l’État socialiste futur avec d’autant plus de raison qu’il est la seule forme sous laquelle nous puissions nous représenter la force sociale capable d’entreprendre et de mener à bonne fin une tache économique aussi considérable.
Au reste, l’idée d’étendre de plus en plus les pouvoirs de l’État ne nous effraye plus comme autrefois. En fait nous vivons sous le régime de la centralisation ; nous assistons tranquillement à ses progrès comme à une chose nécessaire et nous les favorisons même en maintes circonstances. Nous la défendons par le vote et par la presse et nous examinons comme une chose toute naturelle les avantages et les inconvénients d’une extension croissante des attributions du pouvoir central. On peut certes accorder à Bebel 1 2 que l’État actuel n’est pas socialiste et que son administration ne répond pas aux principes et à l’idéal
(1) Bebel. La Femme , p. 311 et suiv. Cf. aussi p. 284.
(2) Bebel. Im Femme , p. 291 et suiv.
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du socialisme. Mais lorsque Bebel invoque à l’appui de sa théorie l’ordre donné dans la marine impériale de n’occuper aucun ouvrier âgé de plus de quarante ans, ce fait, dont je n’ai pas d’ailleurs contrôlé l’exactitude, prouve tout au plus que l’Etat est capable dans certains cas de se montrer exploiteur aussi bien que les entrepreneurs particuliers et d’oublier les devoirs d’humanité qu’il devrait observer. C’est ce que prouvent encore les récents événements du plateau de Glatz. Bebel ne niera pas du moins que la main-mise de l’Etat sur les administrations telles que celles des postes, des télégraphes, des chemins de fer et autres semblables ne doive être regardée comme un acheminement vers la transformation de tous les moyens de production en propriété socialisée. Il faut donc reconnaître que peu à peu, grâce à ce régime de concentration des fonctions sociales entre les mains de l’Etat, tel qu’il a été pratiqué dans les vingt dernières années, grâce aussi au mouvement des syndicats industriels ( Kavtell-bewegung ) qui l’a préparé et qui a réagi contre l’atomisme social de. l’individualisme, nous nous sommes rapprochés de plus en plus des idées et des doctrines socialistes. Personne n’est plus scandalisé aujourd’hui par le projet qui consiste à confier à l’État le soin de trouver un remède à la situation sociale, bien que ce projet soit peut-être prématuré, qu’il repose sur des espérances exagérées et artificielles et qu’il doive dans tous les cas créer un grave précédenl. Personne, en effet, n’est capable de dire où sont, dans une telle entreprise, les limites de ce qui est possible, légitime et avantageux et encore moins de prévoir quelles sont les limites auxquelles on s’arrêtera en fait. Peut-être la question du monopole agraire sera-t-elle dans un avenir peu éloigné celle à propos de laquelle le socialisme aura pour la première fois à faire ses preuves. Ce premier essai montrerait déjà combien est puissante l’influence de l’habitude, combien sont compliqués et multiples les rapports dont il faut tenir compte et combien énormes les difficultés à vaincre.
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Il est toutefois un point qui ressort de ce que nous avons dit. C’est que notre conception de l’Etat et de ses fonctions est aujourd’hui complètement différente de celle que soutenait Guillaume de Humboldt dans son ouvrage déjà cité1 : Les limites de Vaction de VEtat. La thèse qu’il défend et qui consiste à dire que l’Etat doit s’abstenir de toute intervention ayant pour objet le bien-être positif des citoyens nous semble aujourd’hui une énormité. Il n’existe pas de formule générale qui détermine exactement les limites de l’intervention légitime de l’Etat2. Nous dirons seulement que cette limite doit rester à égale distance du trop et du trop peu : dans les cas particuliers la fixation de cette limite dépendra essentiellement des considérations d’intérêt général, des besoins et des sentiments, des opinions et des habitudes. — Pour le moment, en ce qui concerne la réglementation des intérêts matériels, nous sommes disposés à réclamer énergiquement et toujours davantage l’intervention de l’Etat; au contraire, les intérêts intellectuels, par exemple ceux de l’éducation et du haut enseignement3,
(1) Voyez plus haut, ch. i.
(2) Paulsen établit une formule de ce genre dans son système d’éthique, p. 847 et suiv. « L’intervention de l’Etat, dit-il, est d’autant plus nécessaire que la sphère d’activité dont il s’agit a une action pins immédiate sur la vie de l’ensemble et que l’accomplissement de cette fonction indispensable est moins assurée par l’initiative privée. Cette intervention aura lieu d’autant plus aisément qu’il s’agira d’une sphère d’activité plus générale et plus impersonnelle, passible d’un contrôle et soumise à la contrainte légale. Par contre, plus une sphère d’activité est individuelle et personnelle, plus elle échappe à la contrainte et au contrôle, plus elle doit être soustraite à l'intervention et à la réglementation de l’Etat » (Paulsen.) J’ai déjà en un autre endroit ( Phüosophische Mojiatshefte, 1890, p. 432) fait ressortir l’indécision de cette formule en demandant si, d’après elle, le cas d’ivresse doit donner lieu, oui ou non, à une action de la collectivité contre l’individu. La formule de Paulsen peut être invoquée aussi bien en faveur de l’affirmative qu’en faveur de la négative.
(3) V., sur cette question, l’intéressant écrit de Paul Cauer : Etat
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réclament plus de liberté que l’Etat ne nous en a laissé depuis quelque temps. Voilà ce qui nous paraît juste aujourd’hui, bien que d’un côté le projet d’étendre les pouvoirs de l’Etat dans le premier ordre d’idées provoque encore une forte opposition, et, que d’un autre côté l’Etat ne se montre pas disposé à se résigner à un amoindrissement de ses prérogatives dans les questions qui touchent aux intérêts intellectuels. Ajoutons que l’esprit de domination dont nous savons l’Eglise animée nous commande la plus grande prudence, pour que les événements qui ont eu lieu en Belgique ne se produisent pas dans les régions catholiques de l’Allemagne.
Si le socialisme, même poussé à l’extrême, ne nie pas l’Etat en tant qu’Etat1, il en est tout autrement si l’on demande quel sera son attitude vis-à-vis des Etats nationaux actuels. Il s’agit ici de savoir : 1° quelles seront les limites du futur Etat socialiste et 2° quelle sera la constitution qu’il se donnera.
Pour commencer par le premier point, il semble bien tout d’abord que les différents Etats pourraient se socialiser sans perdre pour cela leur nationalité. Bellamy parle de constituer un grand nombre de républiques industrielles ; il n’y a que dans l’Amérique du Nord qu’il veut réunir les différents Etats en un seul Etat industriel et faire disparaître comme superflues les distinctions d’Etat; Hertzka2 déclare expressément qu'on ne peut admettre que révolution sociale
et Education. Réflexions politico- scolaires (1890). Dans cet écrit l’auteur nous ramène en arrière, jusqu’aux doctrines de Guillaume de Humboldt. Cauer, qui a peut-être toujours vécu dans un milieu protestant, semble ne pas soupçonner quel est l’héritier qui, en cas d’abdication de l’Etat, guette la domination de l’école.
(1) Bellamy, Cent ans après , et Th. Hertzka, die Gesetze der Sozialen Entwicklung, p. 267.
Voyez aussi Th. Ziegler. Vie Fragen der Schulreform (1891).
(2) Cette thèse a été pourtant depuis soutenue par Bebel au Reichstag. (Voyez le discours de Bebel, édité par le Vorv)œrts : Kunfstaat und Sozial democratien . ( N . d. T.)
LA QUESTION SOCIALE
ait une marche parfaitement égale dans tout V univers, ni même seulement dans tous les Etats civilisés de V Occident ; mais qu à côté d'Etats où le principe de la Justice économique aura complètement triomphé et où le progrès social sera arrivé à son terme , il se trouvera d'autres Etats où cette évolution ne sera encore qu ébauchée ou même ne sera pas commencée\
Mais ce n’est pas sans de grandes difficultés qu’on se représente un Etat socialiste entouré d’Etats organisés d’après le système individualiste. L’Etat socialiste rejette l’argent en principe et cependant il en aura besoin pour ses relations extérieures. Il se trouvera ainsi dès le début dans la même situation que Sparte avec sa monnaie de fer. De plus, alors que l’Etat socialiste est essentiellement libreéchangiste, il sera forcé pourtant de fermer ses frontières aux habitants des pays limitrophes pour empêcher que son système de répartition et de contrôle ne soit troublé à chaque instant par l’importation et l’exportation ainsi que par l’immigration des ouvriers étrangers 1 .
A cette difficulté s’en ajoute une autre. Je veux parler de l’antipathie universelle des socialistes pour nos armées permanentes et improductives. On ne peut concevoir qu’un Etat socialiste prétende se maintenir sans armée ou tout au moins sans milices au milieu d’un monde hérissé d’armes tel que notre monde européen. Aussi Bellamy avait-il tout avantage à placer son utopie en Amérique. L’Angleterre pourrait aussi, grâce à sa situation insulaire, se regarder comme à l'abri de tout danger ; peut-être même nos petits Etats européens échapperaient-ils au péril, protégés qu’ils sont parla rivalité des grands Etats. Maisnous?... — Aussi Hertzka reconnaît-il que « l’Etat socialiste ne pourra se passer des forces militaires, s’il ne veut pas devenir la proie facile d’un voisin déprédateur qui, bien qu’inférieur
(D Les explications (LHertzka (p. 204 et suiv.) n’ont pu me convaincre de la non-existence de cette difficulté.
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à lui sous tous les autres rapports, lui serait néanmoins supérieur au point de vue militaire ». Il nous menace même de l’invasion « des peuplades demi-sauvages de l’Asie centrale dont les hordes innombrables se rueraient probablement sur les États européens dans le cas où ces derniers, par suite de l’émancipation sociale, perdraient leur valeur guerrière à mesure que s’accroîtrait leur richesse ». Il exprime, il est vrai, l’espoir que « même dans une lutte guerrière l’Etat déprédateur, attendu que les citoyens libres, intelligents, harmonieusement développés qui composent la société de type industriel trouveraient devant eux les prolétaires affamés et épuisés au physique et au moral qui composent la société de type guerrier ». Espoir bien chimérique, il faut le reconnaître, et même assez choquant pour nous. Notre armée allemande n’est pourtant pas un « ramassis de prolétaires et de vagabonds épuisés » et il suffit de jeter un coup d’œil sur les troupes suisses pour voir ce que valent par contre des milices bourgeoises même formées par la gymnastique. On peut sourire de la distinction faite par Herbert-Spencer 1 entre le type social guerrier et le type industriel ; mais on nous persuadera ‘difficilement que même à la guerre le second doive se montrer inférieur au premier.
Il ne resterait donc qu’une solution possible. Ge serait la suppression de tous les Etats nationaux au profit de l’Internationalisme. Le programme de Gotha ne proclame-t-il pas « le caractère internationaliste du mouvement ouvrier et le cri de guerre « Prolétaires de tous les pays, unissezvous » — ne se fait-il pas entendre chaque jour avec plus de force?2 Hertzka prédit « une propagande triomphale, par le fer et par le feu, de la révolution socialiste dans le
(1) Herbert Spencer. Les Principes de sociologie , t. III.
(2) La question du caractère internationaliste du socialisme a été traitée spécialement par L. Winterer. Le Socialisme International de 1885 à 1890.
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cas où les Etats militaires prétendraient enrayer l’évolution sociale ». Bebel lui aussi s’attend « à une explosion qui parcourra comme un éclair le monde civilisé, qui réveillera partout les cœurs et les appellera à la lutte » . Alors la lutte dernière, la lutte sociale s’allumera et la nouvelle société s'élèvera sur une base internationale. Les nations deviendront sœurs, se tendront les bras et s'efforceront de propager progressivement le nouvel état de choses chez tous les peuples de la terre. Les sauvages que l’on n’ira plus trouver avec de la poudre et du plomb ni avec de l’eau-de-vie ou avec la Bible ne regarderont plus les messagers de la civilisation comme des ennemis, mais comme des bienfaiteurs. Alors sera venu le moment où « les tempêtes de la guerre se tairont pour toujours ».
Cette utopie est décidément un des points les plus faibles du socialisme. Ce n’est pas que je sois enthousiaste du militarisme. Bien que j’apprécie la valeur de la discipline militaire comme moyen de développer les caractères, je suis disposé, aujourd’hui peut-être plus qu’autrefois, à voir le revers de la médaille et à reconnaître que le verbe haut et le ton tranchant des militaires ne vont pas toujours de pair avec la meilleure éducation. Je sais moi aussi m’enchanter de l’espérance de cette paix perpétuelle rêvée par Kant, pour qui la réalisation de cette espérance devait être une conséquence du développement de l’esprit commercial parmi les peuples et devait s’effectuer par suite dans la société industrielle de Spencer. Mais je n’ai pas ici à approuver ou à désapprouver le régime qui règne aujourd’hui et qui aurait peut-être besoin d’être réformé sur certains points, je n’ai pas non plus à appeler de mes vœux ou à essayer de prévoir un état social que nous réserve un avenir assurément encore très lointain. Ce que j’ai à dire, c’est que, suivant moi, nous ferions une perte incalculable le jour où s’évanouiraient dans le cosmopolitisme tous les facteurs idéaux que représente pour nous le mot « patrie ». Je ne crois pas que l’Etat socialiste en tant
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que tel doive nécessairemeut entraîner la ruine de toute individualité ; mais je redoute ce danger de la part de l’Etat cosmopolite rêvé par l’union universelle des travailleurs. Et quand on va jusqu’à vouloir substituer aux langues nationales une langue universelle, je suis trop pénétré de la nécessité et de la haute valeur d’une littérature et d’un art national pour ne pas voir dans cette promesse d’uniformité la mort de toute culture élevée, l’appauvrissement et la destruction de toute vie intellectuelle et morale, en un mot le retour à la barbarie.
Il est bon de substituer à l’idéal de la patrie un idéal plus élevé et meilleur, celui de l’humanité. Toutefois je trouve que les liens les plus larges ne sont pas les plus solides. J’ai le cosmopolitisme en grand honneur; mais ce n’est pas lui qui nous inspirera l’amour le plus ardent de l’humanité. Etre humain, ce n’est pas aimer le monde entier, mais aimer son prochain comme soi-même. — Je sais aussi que le chauvinisme, cette contrefaçon du patriotisme n’est pas moins à craindre que le cosmopolitisme. Exposés à l’influence d’une certaine façon chauvine et emphatique d’écrire l’histoire, nous courons le risque de renier nos meilleures qualités, la tolérance, la largeur d’esprit, en un mot ces nobles qualités qui constituent l’idéalisme allemand. C’est là, pour le moment, un péril encore plus pressant et plus grave que celui dont nous menace le cosmopolitisme.
La question de savoir quelle sera la forme et la constitution de l’Etat socialiste est plus difficile à résoudre que la précédente, bien qu’elle soit moins importante et moins essentielle. La constitution n’est pas en effet chose éternelle et nécessaire au même titre que la nation ou patrie. Nous voyons que la démocratie socialiste, de nos jours, n’est pas moins hostile aux états républicains qu’aux états monarchiques, et elle le sera, d’accord en cela avec ses principes, tant que nos étals modernes maintiendront la propriété privée et regarderont la protection de cette pro-
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priété comme un de leurs principaux devoirs. Mais après, quelle attitude prendra-t-elle?
On ne peut se refuser à reconnaître dans le mouvement ouvrier actuel des tendances dissolvantes vis-à-vis de l’Etat. J’ai déjà dit qu’on ne saurait prévoir quels effets produirait dans le solide édifice de notre monarchie allemande une vaste organisation d’unions de métiers (gewerkvereine) % analogues aux Trades Unions anglaises. Ces masses ouvrières, en s’agglomérant, pourraient facilement former un état dans l’état, soit qu’elles s’attachent à faire triompher au moyen du suffrage universel leurs intérêts particuliers de classe, soit qu’elles entrent en antagonisme direct avec les organes de l’Etat et provoquent finalement des conflits qui deviendraient des plus dangereux pour la paix intérieure et le maintien de l’édifice gouvernemental. Car je ne sais si la discipline qui règne dans ces associations serait efficace pour empêcher les désordres et l’on sait assez que par suite du caractère international du mouvement ouvrier les idées de patriotisme et de soumission à l’Etat ont été fortement ébranlées dans nos populations travailleuses. Aussi se demande-t-on si l’on réussira à endiguer l’indiscipline des masses et à leur inspirer de nouveau des sentiments de respect et d’attachement pour l’Etat et la patrie. L’empire allemand, se rendant compte du mal et de la nécessité d’un remède a promulgué la loi sur les socialistes et a pris l’initiative d’une législation réformatrice. La première de ces mesures a paru dangereuse, dès le premier jour, étant une loi d’exception; en tout cas, elle n’a pas donné ce qu’on attendait d’elle. Quant aux réformes légales, on ne peut pas se rendre encore compte entièrement de leurs effets. J’ai déjà eu l’occasion
(1) Depuis lors, le mouvement des Gewerkvereine n’a fait en Allemagne que de lents progrès, parce que d'une part il est enrayé autant que possible par les classes dirigeantes, et que d’autre part il est suspect à la démocratie sociale en ce sens qu’il crée une sorte d’aristocratie dans le monde du travail. (iV. d. T.)
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d’exprimer certains doutes au sujet de cette forme d’assistance gouvernementale, et d’autre part nous voyons que les assurances et les caisses de retraite pour la vieillesse ainsi organisées sont regardées par le plus grand nombre plutôt comme une charge nouvelle que comme un secours.
Il faut donc trouver de nouveaux moyens de combattre cet esprit d’indiscipline et ces sentiments antipatriotiques et antisociaux qui se font jour dans les masses. Et je crois que le principal doit être l’éducation morale qui amènera les hommes à se discipliner eux-mêmes et qui développera en eux l’esprit social, lequel doit s’exercer tout d’abord vis-à-vis de nos compatriotes.
Au reste, on ne peut méconnaître qu’au fond du socialisme il y a une tendance marquée vers le républicanisme, dernièrement encore un des chefs de la démocratie socialiste se proclamait républicain en plein Reichstag. D’un autre côté, certains socialistes conservateurs comptent sur une monarchie forte pour faire triompher leur programme. Rodbertus a désigné spécialement les Hohenzollern pour remplir ce rôle. Suivant Carlyle, les patrons de l’avenir ne seront plus que les officiers de l’armée industrielle. On peut, conformément à cette idée, se représenter à la tête de l’Etat socialiste une sorte de général industriel qui au lieu d’être un chef guerrier, serait un roi du type industriel. Je ne saurais dire comment le principe de l’hérédité et les privilèges inhérents à la fonction de monarque pourraient se concilier avec les idées d’égalité qui inspirent les doctrines de la démocratie socialiste. Mais on sait à quel point l’histoire est inconséquente; aussi ne doit-on pas de prime abord déclarer impossible une conciliation de ces deux principes incompatibles en apparence.
En tout cas, un prince généreux pourrait jouer ce rôle de roi des ouvriers et de souverain socialiste. Il se mettrait à la tête du mouvement pour le maintenir dans la voie des réformes et lui imposer des limites quand il le jugerait à
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propos. Il pourrait même, le cas échéant, l’étendre au delà des frontières au moyen d’accords internationaux. Le danger serait pour lui de se trouver dans la même situation que cet élève du magicien qui, épouvanté, appelait son maître à son secours : « Maître, à moi ! Je ne puis plus me débarrasser des esprits que j’ai évoqués ! »
Vis-à-vis de l’Eglise, l’attitude du socialisme et de la démocratie socialiste est beaucoup plus nette que vis-à-vis de l’Etat. J’ai déjà montré comment les églises ont peu à peu et en partie par leur faute perdu leur influence sur les populations ouvrières. Cependant, en principe, il n’y a pas d’incompatibilité entre la démocratie et le christianisme. Au contraire le christianisme a eu dès l’origine une teinte socialiste, comme le prouvent les idées communistes de la secte des Esséniens. Les enseignements dans lesquels Jésus recommandait à ses disciples le détachement à l’égard des biens terrestres 1 ont pu être interprétés dans un sens socialiste et ils avaient sans doute cette signification dans la pensée de leur auteur. En tout cas, ils ont été compris dans ce sens par la majorité des chrétiens qui ont regardé la pauvreté comme une vertu et ont anathématisé les riches comme pécheurs et comme ennemis naturels des âmes pieuses. Le christianisme s’est donc préoccupé dès l’origine de la question sociale et a été longtemps la religion des petits et des humbles avant de devenir celle des puissants et des riches. Pendant tout le moyen âge, la tendance qui entraînait l’Eglise vers le siècle fut combattue par des sectes qui restaient fidèles à l’ancien programme des premiers chrétiens et s’efforcaient de faire triompher les idées socialistes et communistes. Et lorsque la réforme voulut ramener le christianisme à ses sources
(1) En ce qui concerne le caractère socialiste du christianisme primitif, on trouve la vérité historique habilement dépouillée de la légende dans un mémoire de 11. Boltzmann inséré dans les Strassburger Abhandlungen zur Philosophie (1884) : Die Gütergemeinschaft der Apostelgeschichte ,
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primitives, les paysans asservis espérèrent que l’esprit de liberté qui se faisait jour leur apporterait non seulement des réformes politiques, mais surtout des réformes sociales. Ce mouvement aboutit au communisme de Thomas Münzer et aux scènes de désordre dont la ville de Münster fut le théâtre.
Ces quelques souvenirs historiques cités en passant nous expliquent comment il se fait que de nos jours, dans cette Angleterre qui a conservé à un si haut degré le respect des choses religieuses, des fidèles et même des ecclésiastiques prennent part au mouvement socialiste et se déclarent hautement démocrates socialistes. Ce socialisme chrétien qui déploie son activité dans les classes sociales les plus misérables réclame énergiquement, d’accord en cela avec notre démocratie socialiste, l’intervention de l’Etat. Et personne ne regarde ces idées comme antichrétiennes ni ne songe à en faire un reproche à ceux qui les défendent1.
Chez nous, à de rares exceptions près, aucun mouvement de ce genre ne s’est ericore produit jusqu’en ces derniers temps. Au contraire les deux Eglises se sont efforcées, chacune à sa façon, de répudier toute attache avec le parti socialiste démocratique. Et c’est en particulier la tactique que les catholiques ont suivie avec succès lors des dernières élections. Mais je crois qu’à ce point de vue la situation est en voie de se modifier. Le congrès socialiste de Halle s’est déclaré résolu à engager la lutte contre le centre à propos de certaines questions ; et plusieurs indices, notamment les incidents qui se sont produits dans les charbonnages des provinces rhénanes et de Westphalie, permettent de prévoir que cette lutte ne sera pas vaine. D’autre part, sur les bancs du centre à côté des propriétaires terriens et de députés hautement conservateurs, on trouve
(1) Schulze- Gavernitz , op. cit., p. 285 et suiv., et Brentano, Die christlich-soziale Bewegung in England ,2e éd., 1883.
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des prêtres catholiques qui vont très loin au-devant des revendications dë la démocratie socialiste et qui doivent précisément à cette attitude l’influence dont ils disposent dans leurs districts électoraux.
De son côté, l’union évangélique a engagé ouvertement la lutte contre la démocratie socialiste, mais en même temps le congrès social évangélique crie aux membres du clergé : Ayez plus de cœur pour le peuple et il exhorte les pasteurs d’âmes à ne point oublier ce devoir.
Il y a donc dans les deux Eglises deux courants parallèles et opposés : l’un qui se montre résolument hostile à la démocratie sociale ; l’autre qui se rapproche d’elle de plus en plus et qui a conscience de la communauté d’aspirations qui existe entre le christianisme et le socialisme. La seconde de ces tendances est encore hésitante et indécise ; la première ne garde aucun ménagement dans la lutte et prend à l’égard du socialisme l’attitude de Saint- Georges domptant le dragon. Ces dispositions hostiles beaucoup plus répandues que la tendance inverse se révèlent encore avec une entière netteté dans l’attitude résolument anticléricale des masses socialistes démocratiques, attitude que les chefs du parti ne perdent pas une occasion d’accentuer et de mettre en relief. — Je crains que cette lutte ne devienne à la longue fatale aux deux Eglises. Elles laisseront voir leur impuissance et leurs résistances ne feront que hâter leur dissolution. Abandonnées et traitées en ennemies par les masses socialistes, elles seront reniées par les classes dirigeantes, du jour où celles-ci s’apercevront que la religion a perdu son influence et son efficacité sur le terrain social. Tel sera leur sort. Leur existence, et celle du christianisme lui-même, sera alors mise en question.
S’il m’est permis d’exprimer un avis sur une question dans laquelle je crois en tout cas apporter une entière liberté d’esprit, il n’y a en cette occurrence qu’une tactique habile et sage à recommander à l’Eglise. Liebknecht a
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déclaré à Halle que la lutte acharnée contre l'Eglise n'est pas la véritable voie du socialisme. Il faudrait que l’Eglise acceptât cette déclaration, ainsi que l’article officiel du programme socialiste « la religion est l’affaire de chacun » et qu’elle posât en principe, comme réponse à cet article, que l’attitude du chrétien vis-à-vis de la démocratie socialiste doit être laissée à la conscience d’un chacun, rien de plus absurde que la conduite de ces sociétés d’anciens soldats (Kriegervereine) qui, semblables aux mauvais professeurs qui mettent à la porte de la classe les élèves inattentifs, prétendent excommunier les socialistes démocrates et les exclure de toute participation aux idées d’ordre et de patriotisme qu’elles font profession de cultiver. En tout cas, l’Eglise n’a aucun droit et aucune raison pour agir ainsi. Elle affermirait mieux son influence sur les esprits et sur les cœurs en gardant la neutralité, en s’abstenant de toute hostilité et en se bornant à chercher sans relâche le bien de tous. Elle travaillerait mieux ainsi à la pacification sociale qu’en poussant des cris de guerre et des appels au combat.
Elle répondra peut-être : on est venu nous attaquer et nous sommes dans le cas de légitime défense. D’ailleurs nous ne combattons la démocratie socialiste que pour travailler nous aussi de notre côté à la réforme sociale. — Mais qu’elle prenne garde ici de glisser sur la pente et de tomber finalement en plein socialisme. Car c’est un fait caractéristique que de toutes parts on commence par faire au socialisme une opposition intransigeante, et que l'on finit toujours par capituler.
Quoi qu’il en soit, on ne doit plus d’aucun côté se faire d’illusion sur l’influence qu’une religion de l’au-delà peut avoir sur nos populations ouvrières. Chez la plupart d’entre nous, gens cultivés, la croyance à cet au-delà est morte. Si donc nous ne voulons pas nous rendre coupables de la pire des hypocrisies, nous n’avons aucun droit de l’entretenir dans les esprits peu éclairés. Toutefois, bien que
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nous sachions à n’en pas douter que cette terre est la seule mère de nos joies et que nous n’aurons pas d’autres douleurs que celles qu’éclaire ce soleil, il nous reste trois choses : La Foi, la foi en l’Idéal. — L’Amour, l’amour de notre prochain. — L’Espérance, l’espérance du triomphe du Bien. — Mais de ces trois forces, la plus puissante est l’amour. Maintenant, que l’on donne à ces vertus le nom de vertus chrétiennes ou de vertus morales, cela importe peu.
Nous sommes amenés à parler ici d’une question qui est étroitement liée aux problèmes sociaux du temps présent et qui a parfois la prétention d’être une solution du problème social : Je veux parler de l’antisémitisme. L’antisémitisme a une triple origine. D’abord une origine religieuse, il est alors l’effet de l’intolérance chrétienne et comme tel ne saurait être assez détesté ; puis une origine nationale; les Juifs en effet maintiennent avec une ténacité invincible leurs particularités de race que les chrétiens n’ont fait que fortifier pendant des siècles en reléguant les Juifs dans leurs ghettos. Il n’y a que peu d’années qu’ils sont devenus nos égaux et que le mariage entre chrétiens et juifs est devenu possible. Aujourd’hui nous nous plaignons que cette race que nous avons artificiellement et volontairement isolée pendant des siècles ne se soit pas transformée en quelques années. Et nous voulons mettre entre elle et nous de nouvelles barrières, alors que nous nous scandalisons de celles que le passé a élevées. — En troisième lieu l’antisémitisme a une racine sociale et c’est là assurément qu’est la grande source de sa vitalité. Au moyen âge les corporations et les corps de métiers étaient fermés aux Juifs qui ne pouvaient ainsi exercer aucune profession manuelle; la propriété leur étant interdite et par suite aussi l’agriculture. Il n’y avait pour eux ni emplois ni dignités ; l’accès de l’armée leur était fermé. Il ne leur restait que le commerce. L’Eglise ayant par suite d’un préjugé absurde déclaré coupable la
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perception de l’intérêt de l’argent, et l’ayant interdite aux chrétiens, il restait encore aux Juifs le prêt et l’usure. Ils sont donc devenus une race commerçante, et l’esprtt mercantile s’est toujours développé parmi eux. Ils se sont enrichis et comme, à cause de leurs richesses, on les tourmentait et persécutait indignement, ils sont eux aussi devenus durs et inhumains. Ils ont prêté à intérêt et ont ainsi attiié de plus en plus sur eux les malédictions de l’Eglise. De plus, beaucoup d’entre eux ont pratiqué l’usure et se sont rendus justement odieux. En cela comme dans toutes les choses humaines, la fatalité et les fautes commises par les hommes ont leur part; mais c’est sur nous, chrétiens, que retombe la plus lourde responsabilité. — Aujourd'hui l’antisémitisme généralise les torts dont se sont rendus coupables les Juifs; il y ajoute non seulement ceux qui sont imputables aux chrétiens, mais ceux qui sont imputables au destin et il finit par rendre les Juifs responsables même de l’usure pratiquée par les chrétiens. Il appelle à son aide les plus détestables passions : l’envie et la cupidité, la vengeance et la brutalité, la haine et la cruauté. Je sais tout cela depuis longtemps ; aussi me suis-je dès le début détourné du mouvement antisémite. Mais depuis que, en ma qualité de membre de la société contre la propagation de l’antisémitisme, je reçois toutes sortes d’imprimés et de communications susceptibles de m’éclairer sur la question, je vois de plus en plus que le parti antisémite ne recule devant aucun moyen, pas même les plus odieux, et qu’il ne cesse de pousser à la persécution.
En ce qui concerne le mouvement socialiste, l’antisé-* mitisme a eu pour effet de remuer profondément le terrain social chez certaines populations, par exemple dans la Hesse supérieure et d’y déposer les semences du socialisme. Il rend en outre au parti socialiste démocratique le service de le débarrasser de ces éléments pervers qui constituent la lie de tous les grands mouvements sociaux,
LA QUESTION SOCIALE
en attirant à lui tous ceux qui ne sont guidés que par des instincts pratiques et pour lesquels l’esprit et l’idéal du socialisme resteront à jamais lettre morte. Les antisémites et les anarchistes forment ainsi en quelque sorte l’aile droite et l’aile gauche du parti socialiste démocratique. Et ce voisinage rehausse la démocratie socialiste et lui permet par contraste de faire bonne figure.
Bien qu’il soit permis de condamner les procédés d’une certaine presse juive et de regretter l’influence funeste exercée par certains représentants juifs de la littérature et de la science, on a peine à comprendre que des gens instruits et que même une partie de la jeunesse de nos académies se soient laissé abuser par un vain préjugé national ou aient été amenés par des antipathies personnelles à] se faire les adeptes de cette scandaleuse agitation antisémitique. C’est une honte pour nous, Allemands; et je ne trouve nullement enviable la gloire de Thistorien 1 (Treitschke) qui s’est fait l’interprète de ces aveugles passions populaires et doit se résigner aujourd’hui au triste honneur d’être compté parmi les initiateurs et les héros du parti antisémiste.
(1) On sait que H.-Y. Treitschke, qui en toute occasion exprime ses sentiments antisémitiques dans son histoire de l’Allemagne au xixe siècle a fait pour ainsi dire la théorie et présenté l’apologie de l’Antisémitisme dans une série d’articles parus dans les Preussische Jahrbücher . Il a été jnsqu’à reprocher à l’empereur Frédéric d’avoir cru « qu’il pourrait par quelques paroles de blâme mettre fin à l’agitation antisémite qui a sa source dans les prétentions intolérables de la race juive ». Il veut voir en ce fait la preuve que « le Kronprinz ne comprenait et ne partageait pas les puissantes aspirations de son époque et qu’il n’était plus capable de suivre les idées de son Temps ». Ibid., t. LXII, 1888, p. 84.