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CHAPITRE V

A côté de la patrie et de l’État, de l’Église et de la religion, la famille apparaît comme un des fondements essen- . tiels de la société humaine. Quelle attitude le socialisme prendra-t-il vis-à-vis d’elle ? Quel rôle réserve-t-il à la famille, à la femme et à l’enfant dans ses plans d’organisation sociale? En d’autres termes,' la démocratie socialiste se propose-t-elle d’abolir mariage, famille et vie de famille pour les remplacer par l’amour libre et par la communauté des femmes et des enfants ?

Ces tendances existent, on ne peut le nier, au moins à l’état isolé dans le socialisme. Cette mauvaise herbe toujours renaissante ne pouvait manquer de germer une fois de plus au sein d’un mouvement si vaste et si complexe, d’autant plus que ce mouvement procède d’une connaissance fausse et incomplète de la nature et de la vie humaines.

Il est aisé de comprendre que certains cerveaux s’enflamment encore aujourd’hui pour la communauté des femmes et des enfants, après qu’un Platon est tombé dans cette utopie, payant ainsi son tribut à la faiblesse inséparable de rintelligence humaine. Nous trouverions l’exposé d’égarements analogues, soit en théorie soit en pratique, dans l’histoire des sectes du christianisme, depuis les excès de certains gnostiques jusqu’aux orgies polygames des anabaptistes de Münster et jusqu’aux scandales isolés dont on rencontre des exemples dans tant de confréries religieuses

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qui ont commencé par le mysticisme pour finir par la débauche.

Toutefois, personne n’osera affirmer que d’une manière générale nos socialistes se montrent partisans de Tamour libre et de la communauté des femmes. Quand Bebel *, dont les déclarations ne sont pas ici bien claires ni bien cohérentes, affirme qu’avec la propriété individuelle et le droit d’héritage disparaîtra « le mariage civil légal », nous devons prendre garde de mal interpréter cette idée et d’en tirer des. conclusions injustes. — Bellamy nous dépeint ou du moins essaie de le faire — car sur ce point il est bien pauvre d’invention et nous présente un idéal bien ennuyeux

(l) Bebel. La Femme , p. 340 et suiv. — Lorsqu’il déclare (p. 338) que la « satisfaction de l’instinct sexuel est un acte absolument libre pour l’individu, au même titre que la satisfaction de tout autre instinct naturel », lorsqu’il revendique pour l’individu le droit de rompre une union mal assortie et qu’il s’élève contre cette idée que les « grandes âmes » seules ont le droit de suivre les inclinations de leur cœur, Bebel n’en arrive-t-il pas à de» conséquences qui contredisent les autres tendances de son livre ? Celuici en effet a pour objet de prouver que notre organisation actuelle est cause du relâchement des liens de famille et que cette dernière ne pourrait (pie gagner en solidité grâce à une amélioration de nos conditions sociales. Bebel a été égaré ici par cette erreur de la démocratie socialiste qui consiste à croire que l’égalité absolue est le premier et le dernier mot de la sagesse et du bonheur. Partant de là, il veut revendiquer pour tous un droit, que les « grandes âmes » se sont attribué à tort. Mais ne serait-il pas plus juste de déclarer l’immoralité immorale pour les « grandes âmes », comme pour ceux qui ne sont pas de « grandes âmes »? — Ce n’est pas tout, Bebel semble ignorer que la moralité implique un facteur individuel inconciliable avec les idées d’égalité absolue professées parles démocrates socialistes. La vraie morale doit chercher sa voie entre la fausse morale aristocratique préconisée par Fr. Nietzsche et accueillie par quelques-uns comme une nouveauté, bien qu’elle se trouve déjà dans le Gorgias de Platon, et la morale débraillée de la démocratie socialiste, qui, avec une grossièreté insupportable et un cynisme brutal méconnaît ce qu’il y a de délicat et de supérieur dans une belle individualité morale.

— Bellamy, dis-je, nous décrit dans son livre les charmes et la supériorité du mariage et de la vie de famille tels que nous les promet la future organisation socialiste. Hertzka croit de même que, dans la société nouvelle, le mariage gagnera en sainteté, en tendresse et en solidité, que « l’esprit volage de l’homme qui n’est que le produit d’un état social transitoire » disparaîtra de lui-même ou qu’en tout cas il trouvera « dans les conditions sociales nouvelles moins d’occasions de se satisfaire 1 ».

Mais quittons toute utopie et restons sur le terrain de notre société actuelle. Nous avons vu que le motif le plus puissant qui détermine le mouvement en faveur de la journée de huit heures, c’est le désir des classes inférieures d’obtenir une petite place à la table si abondamment servie de notre civilisation et de profiter de la vie plus qu’elles ne l’ont fait jusqu’ici. Sur ce point où il s’agit essentiellement de savoir quelle est la meilleure façon de jouir de la vie et quelle est la meilleure éducation à donner au peuple pour qu’il arrive à un genre de vie plus élevé et plus pur, il est hors de doute que le rôle principal doit revenir à la famille et à la vie de famille. Personne ne niera, d’autre part, qu’une augmentation de salaire et une diminution de travail, une meilleure instruction et une meilleure éducation morale, que des habitations meilleures et plus salubres, bref, que toutes les réformes réclamées et promises en ce sens par les socialistes ne doivent contribuer à améliorer les conditions de la vie de famille. — Mais, ici encore, c’est toujours la même question qui se pose. C’est en vain que l’on modifiera les conditions sociales extérieures si on n’éveille pas en même temps dans le monde des travailleurs l’esprit de famille et les sentiments qui s’y rattachent.

Or, quelle est, à ce point de vue, notre situation véri-

(1) Hertzka, Die Gesetze (1er sozialen Entwicklung , p. 279.

ZIEGLER

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table ? — Sidney Whitman 1 a fait de la situation des familles ouvrières en Allemagne un portrait fort idéalisé, quand, jetant un coup d’œil à vol d’oiseau sur l’Allemagne, il voit le dimanche sur toutes nos lignes de chemin de fer nos ouvriers se rendre à la campagne avec femmes et enfants pour y jouir de la nature, pour faire un repas frugal et sain et boire de bonne bière sans tomber dans l’ivresse et la brutalité; ou encore quand, à la fête de Noël, il voit dans toutes les maisons allemandes, jusque dans les habitations ouvrières les plus modestes, un arbre de Noël autour duquel ont lieu les congratulations cordiales et les échanges de cadeaux entre les membres et les amis de la famille. Il est flatteur pour notre amour-propre national de voir les beaux côtés de nos mœurs allemandes reconnus de cette façon par un étranger. Mais je crains que Sidney Whitman n’ait dépeint que d’heureuses exceptions et qu’il ait mis en lumière les beaux côtés de notre vie populaire plutôt que cette vie elle-même.

En réponse à cette peinture trop idéale et trop optimiste je pourrai, sans tomber dans le pessimisme et d’accord en cela avec beaucoup de bons observateurs, dire que les choses ne peuvent guère être pires qu’elles ne sont ou du moins qu’elles n’ont été jusqu’en ces derniers temps dans nos familles d’ouvriers.

Comment cela s’est-il fait ? Ici le régime individualiste avec son système d’égoïsme à outrance a eu une action particulièrement funeste. L’homme qui gagnait juste assez pour lui a été obligé, pour entretenir femme et enfants, de les envoyer aussi à la fabrique. La conséquence directe a été un nouvel abaissement du niveau des salaires et un relâchement de la vie de famille. Certains travaux de fabrique peuvent être aussi bien faits par des femmes et des enfants que par des hommes. Les femmes et les enfants étant à meilleur compte, le fabricant les prit de

(1) Sidney Whitman ,Derdeutsche undder englisc/ie Arbeiter, p. 18.

préférence. De plus, la dextérité de la femme, son adresse, son goût, sa docilité et son application au travail, sa résistance moins grande que celle de l’homme aux exigences croissantes des patrons amenèrent ces derniers à regarder le travail des femmes comme plus avantageux que celuides hommes. Il en résulta que les enfants firent concurrence à leur père, la femme fit concurrence à son mari, et cela à un point dont peu de personnes peuvent se rendre compte. Ainsi, au lieu de travailler en commun et les uns pour les autres, on travailla les uns contre les autres. Et ce qui devait atténuer la lutte pour la vie ne servit qu’à la rendre plus dure que jamais. La pire conséquence du travail des femmes et des enfants a été la dégénérescence physique et morale de la population. La nécessité de vivre obligea la femme, avant et après l’accouchement, à ne perdre que le moins possible de journées de travail. La nature se vengea par des infirmités et des maladies de toutes sortes, de cette infraction aux premiers devoirs d’une mère. La femme, ne pouvant plus nourrir elle-même ses enfants pendant la journée dut les confier à des nourrices qui, mal payées, soignaient mal leurs nourrissons. Aussi les chiffres de la mortalité enfantile se sont-ils élevés à une hauteur effrayante dans cette partie de la population. On comprend que pendant les grèves, alors que les femmes peuvent rester au logis, ces chiffres baissent aussitôt, malgré la misère et les privations de toute sorte. A mon avis, il n’est pas de renseignement statistique plus éloquent ; et il n’en est pas qui ait produit sur moi une impression plus vive. Ce n’est pas tout, on ne peut exiger d’une femme occupée toute la journée à la fabrique qu’elle prenne soin de son ménage et de l’éducation de ses enfants quand ils commencent à grandir. Le régime individualiste a donc amené les résultats suivants : la femme s’est flétrie avant le temps; les enfants négligés se sont étiolés au physique et au moral; les jeunes filles n’ont plus été initiées par leur mère aux travaux du

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ménage et n’ont plus eu sous les yeux l’exemple des vertus et des devoirs domestiques. L’homme, las des misères de son foyer, s’est fait le client du cabaret et s’est livré à l’alcool. Chez lui, il n’a plus été qu’un être furieux, maltraitant et battant femme et enfants dans l’inconscience de l’ivresse. Voilà ce qu’a été le mariage et la vie de famille pour bien des milliers d’ouvriers. Je ne dirai rien des immoralités dont les enfants pouvaient voir le spectacle ou être victime aux heures du travail de nuit, le mal était bien pire encore que le manque de sommeil ou que l’air empoisonné et empesté des étroites fabriques.

Je parle de toutes ces choses comme d’un mal passé. En effet, cette description ne convient plus tout à fait à la situation d’aujourd’hui. La situation était devenue absolument intolérable. Il y avait là quelque chose de révoltant et qui constituait un véritable défi aux idées de justice de l’humanité. Le mal avait atteint les classes ouvrières jusqu’à la moelle, et le salut de la nation réclamait énergiquement un remède. L’Etat ne pouvait pas laisser plus longtemps les choses aller toutes seules, comme il plaisait ou plutôt comme il ne plaisait pas à Dieu. Cet état de choses a enfin donné naissance à la législation sur le travail des fabriques. On a reconnu comme devoir de l’État le soin de protéger les femmes et les enfants qui constituent la fraction sociale la plus faible et la plus souffrante. On a même entrevu sur ce terrain la possibilité d’accords internationaux destinés à prendre des mesures réparatrices. Concurremment avec l’initiative de patrons intelligents et humains et avec les tentatives organisées par les communes et la bienfaisance privée pour assurer la protection, l’éducation et l’instruction de l’enfance, l’intervention tout particulièrement efficace de l’État a amélioré dans une large mesure la situation. Le repos hebdomadaire du dimanche que l’on tend à généraliser de plus en plus, peut contribuer aussi à relever la vie de famille. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si l’on a fait beaucoup, on

ne peut se flatter d’avoir entièrement guéri le mal. Ici apparaît une fois de plus l’union intime et l’étroite solidarité des réformes extérieures et des transformations intérieures dans l’état moral des hommes. Si l’on ne veut pas que la liqueur se perde, il faut un vase pour la recevoir, mais aussi ce vase n’est rien sans la liqueur qu’il doit renfermer et qui est ici l’esprit de famille et l’amour de la famille.

Laissons laies enfants dont nous venons de dire quelques mots. Nous nous trouvons maintenant en présence de la question des femmes proprement dite. Et nous devons faire remarquer tout de suite ici que cette question des femmes est double. Elle se pose pour les classes supérieures de la société avec non moins de force que pour les classes inférieures. Et le danger n’est pas moins grand en haut qu’en bas.

Bien qu’en moyenne il naisse plus de garçons que de filles, — 106 contre 100 - — l’égalité se rétablit dès la première année de la vie par suite de la mortalité plus grande des garçons. Puis peu à peu la proportion se renverse et elle devient finalement telle que pour cent hommes adultes il y a cent vingt ou cent trente femmes. C’est ainsi que, du moins en Europe, le nombre des femmes dépasse de beaucoup celui des hommes. Lors du dernier recensement, il y avait, en Allemagne, une majorité d’environ un million.

Une autre cause qui fait naître la question des femmes, c’est la répulsion croissante des jeunes gens pour le mariage. Cette tendance se manifeste surtout dans les classes élevées. Elle a sa source en partie dans de réelles difficultés matérielles qui proviennent de l’état social actuel, en partie dans les exigences excessives de nos jeunes gens ; prétentions absolument condamnables au point de vue moral. Il est évident que c’est dans ces obstacles, volontaires ou non, apportés au mariage qu’il faut chercher la cause principale de la prostitution qui s’étend de plus en plus et qui corrompt de plus en plus au physique et au

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moral notre existence nationale. Une conséquence qui découle encore de là et qui nous intéresse particulièrement ici, c’est que dans les classes supérieures de la société encore plus que dans les classes inférieures le nombre des femmes non mariées est en progression constante. Il faut leur trouver des moyens d’existence et c’est là le point de départ de la question de la femme, dans le sens étroit de l’expression.

Tout d’abord, il faut noter un contraste remarquable entre ce qui a lieu dans les classes supérieures et dans les classes inférieures. Dans la classe des travailleurs on n'a jamais en principe hésité à mettre la femme au même rang que l’homme et à admettre qu’elle doive travailler comme lui et prendre sa part à la lutte pour le pain quotidien. — Ces mêmes fabricants ou grands propriétaires qui se révolteraient à l'idée de voir leurs filles travailler dans un magasin ou suivre des cours d’anatomie en compagnie d’hommes trouvent aussi naturel qu’avantageux de faire travailler ensemble dans leurs fabriques ou leurs exploitations rurales, les hommes et les femmes. De leur côté, les ouvriers ne voient là, non plus, rien d’anormal, bien que, parfois, en présence de la concurrence qu’elles leurs font et de l’abaissement des salaires qui en résulte, ils manifestent le désir de voir supprimer et interdire le travail des femmes. Il importe donc, en présence de l’emploi croissant des femmes dans tous les domaines de l’activité industrielle, de proclamer et de reconnaître une fois pour toutes que les femmes ont des devoirs et des fonctions propres, et que par suite elles doivent être, dans une large mesure, exonérées de 1 obligation du travail à l’atelier. En d’autres termes, ici, je veux dire dans les classes inférieures, les hommes et les femmes ont formé longtemps et forment encore aujourd’hui une masse indistincte et homogène. Il faut organiser et différencier cette masse et tenir compte socialement de différences qui existent dans la nature des choses.

Toute autre est la situation dans les classes supérieures ou instruites de la société. Là, la femme est en fait et en droit tenue à l’écart et exclue de presque tous les domaines de travail et de toutes les occupations productives réservées à Thomme. On en donne comme raison, tantôt que le travail hors de la maison et de la famille ne convient pas à la femme ; tantôt que les femmes ne sont pas capables d’accomplir la plupart des travaux réservés aux hommes, du moins aussi bien que ces derniers. Tel est le double problème qui se pose pour la femme, d’un côté dans les classes supérieures, de l’autre dans les classes inférieures de la société. Ajoutons à cette situation l’infériorité juridique et politique de la femme, infériorité qui va dans certains cas jusqu’à la négation de tout droit. Nous trouvons, en résumé, le triple, ou si nous y ajoutons la plaie de la prostitution, le quadruple problème qui constitue la question de la femne, et rentre à ce titre dans la question plus générale, dans la question sociale.

Sur tous ces points, le parti démocrate-socialiste prend résolument en main la cause de la femme. C’est ce qui ressort clairement du livre de Bebel : La femme et le socialisme (9e et 10e édition, 1891) ou sous son titre primitif : La femme dans le passé , le présent et V avenir. — Quelle position prendrons-nous dans cette question?

D’abord le problème a deux faces : une face psychologique et une face historique et sociale à laquelle se rattachent la question juridique et la question morale. Quelle est la différence psychologique entre l’homme et la femme? Telle est la façon dont on peut poser le premier problème. — Y en a-t-il une? Et si elle existe, faut-il la regarder comme naturelle et innée ou comme un produit de la civilisation, se renouvelant de génération en génération par suite de la différence d’éducation? — Ce n’est pas ici le lieu d’exposer aux yeux du lecteur toute la série des arguments qu’on peut emprunter aux observations psychologiques, aux études ethnologiques et aux expériences péda-

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gogiques. Aussi, présenterai-je ma réponse sans l’appuyer sur de nombreuses preuves, et je la livrerai sans défense à la critique. — La différence entre l’homme et la femme, dirai-je, est une différence intégrale et qui s’étend à l’être tout entier. Résultant d’une différence physiologique et anatomique, elle se reflète, à partir du moment où s’éveille le sentiment, dans toutes les manifestations de la vie intellectuelle et morale, et donne à chacune d’elles une marque, une nuance spéciale, masculine ou féminine qui constitue une sorte de signe local toujours aisément reconnaissable. Mais, et c’est ici qu’apparaît la fausseté de la conclusion des adversaires de toute émancipation de la femme, cette différence intégrale n’est pas toutefois une différence considérable ni absolue. La différence se retrouve partout; cela est certain. Mais le nom générique « homme », qui s’applique aux deux sexes, prouve à lui seul que les ressemblances l’emportent sur les différences. Un coup d’œil jeté sur les différentes races et les différents peuples, sur les différentes classes ou catégories sociales ainsi que sur les différentes époques historiques nous fait voir que cette différence est loin d’être constante et qu’elle varie au contraire en étendue et en grandeur. Conditionnée par la marche de la civilisation et de l’histoire, elle se trouve par suite soumise aux vicissitudes de l’arbitraire humain et comporte dans une large mesure la contingence et la variabilité. Cela posé, c’est à la réflexion, à la critique et à la science de décider si telle époque donnée fait à cette différence, dans ses mœurs, ses institutions et ses lois, une part insuffisante ou excessive.

De ce que nous venons de dire, résultent deux choses. Sous notre régime individualiste, on n’a pas tenu compte d’une façon suffisante, dans les classes inférieures, de la différence des deux sexes et des devoirs propres et des fonctions vitales essentielles qui incombent à la femme ; et l’on continue toujours à n’en pas tenir assez compte. La seule différence que l’on ait faite est une différence de

salaire : la femme est moins payée que l’homme. Par contre, la différence entre les sexes a été en certains endroits et à certaines époques artificiellement exagérée — non sans grand dommage — et il me semble que c’est ce qui arrive aujourd’hui dans les classes élevées de la société.

Il en résulte qu’en pratique la conduite à tenir dans les deux cas est diamétralement opposée. D’un côté, il faut établir cette différence qui n’existe pas socialement et qui doit exister. De l’autre, il faut diminuer l’abîme artificiellement creusé par les préjugés de nos classes supérieures entre l’homme et la femme.

La première réforme est étroitement liée au reste de la question sociale. Par exemple, la femme a le plus grand intérêt à voir triompher les revendications de ceux qui réclament la journée de huit heures. L’ouvrier rapportera plus d’argent à la maison ; il aura aussi plus de temps à passer en famille — cette double amélioration permettra à la femme de l’ouvrier de mieux déployer ses qualités de femme et de mère. Nous n’avons donc pas à insister particulièrement sur cette première question.

Il n’en est pas de même de la seconde, je veux dire de celle qui a trait à la nécessité de combler l’intervalle qui sépare dans nos classes cultivées l’homme et la femme. En présence de la situation sociale de cette catégorie de femmes, je n’hésite pas à dire qu’il y a là une tache sérieuse et pressante à accomplir. Je ne vois pas là seulement une nécessité sociale, mais un acte de justice et d’équité, c’està-dire une obligation morale.

Les objections que l’on fait contre ce projet sont du même ordre que les motifs usés que l’antisémitisme invoque pour justifier son intolérance. Elles ne prouvent rien parce qu’elles s’appuient sur un état de choses qui dure depuis des siècles et contre lequel nous protestons précisément aujourd’hui. Parexemple, on soutient que la femme n’a produit des œuvres comparables à celles de l’homme sur aucun des

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domaines de l’activité intellectuelle. Soit, mais il ne résulte pas de là que la femme en soit incapable d’une manière absolue ; mais seulement qu’elle en a été incapable jusqu’ici au milieu de circonstances extérieures extrêmement défavorables pour elle.

Nous autres hommes, nous avons fermé systématiquement aux femmes toutes les voies menant à une culture intellectuelle supérieure ; nous lui avons interdit, à peu d’exceptions près, toute autre occupation que celles auxquelles elle peut se livrer chez elle ; nous avons raillé impitoyablement les tentatives qu’elle a faites pour sortir de cet état d’infériorité. Et aujourd’hui, comme preuve sérieuse de cette infériorité, nous prétendons que la femme n’a jamais rien produit de grand ni de remarquable dans la science ou dans l’art! — 11 faudrait d’abord faire des réserves sur ce point — restreindre singulièrement la portée de ce « jamais » et reconnaître que des femmes ont produit des œuvres qui sont bien au-dessus de notre capacité à nous, hommes moyens. Il faudrait dire bien plutôt que les quelques femmes qui sur le terrain de la science, de la poésie ou de l’industrie ont produit quelque œuvre sortant de l’ordinaire ont beaucoup plus de mérite que les hommes que l’on placerait au même niveau parce qu’elles ont dû triompher d’obstacles qu’ils n’ont pas rencontrés et forcer des chemins qui leur étaient tout ouverts. Si tant de femmes ne s’intéressent pas aux choses intellectuelles, il ne faut pas attribuer cette infériorité à une différence anatomique dans la structure du cerveau, mais au genre d’éducation de nos jeunes filles. Leur instruction a été pendant longtemps (aujourd’hui il n’en est plus de même) confiée à des maîtres inférieurs et mal dirigée. De plus, elles quittent l’école juste au moment où s’éveille chez les jeunes gens le goût des occupations intellectuelles. On les entraîne alors dans une vie agitée et vide, on les livre aux futilités de ce que nous appelons « la société » . Ignorantes des devoirs et du sérieux de la vie, elles voltigent çà et là comme de

brillants papillons et passent leur temps à flirter avec les jeunes gens. Gomme nourriture intellectuelle, elles n’ont guère que les romans français ou anglais ou encore la musique dont l’influence est plutôt nuisible parce qu’elle n’est qu’une récréation et un amusement. Et l’on s’étonne après cela que tant de femmes soient vaines et désireuses de plaire, qu’elles restent étrangères aux intérêts intellectuels et qu’elles manquent de logique et de caractère. Au lieu de lutter énergiquement contre le mal, on ferme aux femmes le seul chemin qui leur permettrait d'y échapper : l’habitude et le goût du travail intellectuel G

Aussi mon opinion est-elle qu’on devrait rendre possible aux femmes l’accès d’études analogues à celles que font les hommes. Toutefois ceux et celles qui défendent ce projet commettent une méprise lorsqu’ils se bornent à réclamer l’admission des femmes dans les universités.

C’est prendre les choses par le mauvais bout, c’est vouloir édifier la pyramide en commençant par la pointe ; c’est de plus donner une arme aux adversaires de cette idée, notamment à ceux qui appartiennent aux Universités. — En effet, demandera-t-on, qui garantira l’instruction antérieure exigible? — Cette instruction ne sera-t-elle pas, à peu d’exceptions près, superficielle et défectueuse? Je trouve qu’en Allemagne, on se préoccupe trop de savoir d’ow les jeunes gens ont tiré leur instruction et non de ce que cette instruction est et vaut en elle-même. Mais tant qu’il en sera ainsi, il faudra que les jeunes étudiantes puissent justifier d’une façon satisfaisante de leur instruction préparatoire. Et pour cela, il faudra créer des collèges de jeunes filles qui donneront approximativement la même instruction que celle qui est donnée

(l) Citons ici une parole de Schleiermacher (dans les Alhenaeum Fragmentent p. 364 : Idée d'un catéchisme de la raison pour les dames , 10e commandement) : « Prenez goût à l’instruction, à l’art, à la sagesse et au sentiment de l’honneur qui ont jusqu’ici été le privilège de l’homme. »

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dans les collèges de garçons. Donc, au lieu défaire des pétitions et des théories, il serait temps de créer en Allemagne, avec des ressources dues à l’initiative privée, quelques gymnases de jeunes filles 1 à la sortie desquels des examens contrôlés par l’État feraient la preuve que des jeunes filles préparées de la même manière que les jeunes gens de leur âge savent autant qu’eux. Alors seulement on pourra tenter avec succès de forcer les portes des Universités qui jusqu’ici sont restées fermées et qui seront bien obligées de s’ouvrir. Il faut faire cesser les hésitations et oser. Des actes et non des paroles !

Mais une fois ces portes ouvertes, de nouvelles questions se présentent. D’abord, les jeunes filles étudieront-elles en commun avec les jeunes gens, ou bien créera-t-on pour elles une université spéciale? Les deux thèses peuvent se soutenir. Les relations libres entre jeunes gens des deux sexes ne seraient pas tout à fait sans péril. L’étude en commun pourrait de temps à autre devenir scabreuse. D’un autre côté, l’élément féminin pourrait exercer sur nos jeunes gens une influence morale bienfaisante et ceux qui ne croient pas à l’immuabilité sacro-sainte des mœurs de la vie d’un étudiant ne le regretteront pas. Au milieu de ces doutes, une chose me paraît militer absolument en faveur de la communauté des études. Une université de femmes serait aussitôt soupçonnée d’être inférieure aux universités masculines. Les meilleurs professeurs s’en écarteraient et l’enseignement aurait naturellement à en souffrir.

En second lieu, la question qui se pose est celle-ci : Que devront étudier les jeunes filles? On recommande tout particulièrement aux femmes l’étude de la médecine. Cette étude est en effet tout indiquée pour elle, quand on songe aux qualités que la femme déploie dans les soins à donner

(1) Un gymnase de jeunes filles modèle vient d’être ainsi créé à Carlsruhe (1893).

aux malades et à l’avantage qu’il y aurait pour les femmes, en cas de maladies spéciales, à pouvoir s’adresser à des médecins de leur sexe, au lieu de laisser passer comme elles le font parfois, par scrupule de pudeur, le moment favorable pour le traitement. Il est vrai que les mêmes raisons qui font regretter l’absence de femmes médecins militent contre un enseignement qui serait donné aux étudiantes par des professeurs hommes et qu’elles recevraient en compagnie d’étudiants du sexe masculin. — Mais à côté de la faculté de médecine, l’enseignement delà philosophie ne pourra-t-il pas attirer également les jeunes filles! Les Écoles supérieures de filles réclament et bientôt les gymnases de jeunes filles réclameront des professeurs femmes instruites à l’université et qui soient en état d’enseigner dans toutes les classes de ces établissements. Et enfin pourquoi une femme ne s’adonnerait-elle pas à l’étude de la philosophie, de la théologie, de la jurisprudence ou de l’économie politique, des mathématiques ou des sciences naturelles si elle s’en sentait le goût et si elle y était préparée par son instruction antérieure? Les facultés de médecine ne prendraient plus dans la question une attitude aussi intolérante si elles n’étaient plus les seules à recevoir les demandes des étudiants femmes.

Nous sommes ainsi amenés à une question nouvelle. Pourquoi étudier tout cela, si les femmes se voient fermer toutes les situations et toutes les voies qui sont ouvertes aux hommes par les mêmes études ? Les femmes peuvent dès aujourd’hui devenir médecins et institutrices ; mais peuvent-elles devenir prédicateurs, professeurs, juges, avocats, députés, pharmaciennes, ingénieurs? Nous sommes ainsi conduits à examiner le côté juridique et politique de la question qui intéresse toutes les femmes quelle que soit leur condition sociale.

Commençons par la question politique. Vouloir du jour au lendemain accorder aux femmes le droit de vote et l’éligibilité dans l’Etat, dans l’Église ou dans la commune serait

une faute et un mal comme toute innovation soudaine. Mais qu’on ne vienne pas nous objecter que les femmes n’entendraient rien à la politique et qu’elles ne voudraient pas s’en occuper. Sur le premier point, cette affirmation n’est plus exacte aujourd’hui, et peut-être ne l’a-t-elle jamais été. Nous avons vu des femmes habiles à régner non seulement dans leur maison, mais aussi dans l’État. Elles s’y sont même montrées particulièrement habiles, depuis Sémiramis jusqu’à Elisabeth d’Angleterre, Marie- Thérèse d’Autriche et Catherine de Russie. Les journaux, les biographies, les correspondances et les mémoires nous laissent entrevoir derrière les coulisses de la politique, les intrigues et les trames ourdies par la main des femmes. Une histoire intime du « Culturkampf » par exemple, nous dévoilerait sans doute des influences féminines d’une puissance dont nous n’avons pas idée. D’un autre côté, peut-on exiger de celles qui pendant des siècles n’ont eu aucun droit de prendre part au conseil ou à l’action, peut-on exiger d’elles qu’elles montrent tout d’un coup de l’intérêt et de l’intelligence pour les choses de la vie politique ? Mais est-il écrit dans les astres que cet état de choses durera éternellement? Et alors que les femmes ont conquis le droit d’être éligibles et élues comme arbitres dans les arbitrages ouvriers, ou comme administratrices des caisses du travail et qu’elles sont de plus en plus admises à ces fonctions, serait-il si scandaleux de les voir siéger en qualité déjugés pour trancher les différends entre femmes ou prendre part aux élections pour nommer les autorités locales chargées de la surveillance des écoles ?

Il y a là en fait des germes qui pourront se développer et des commencements qui aboutiront à conférer aux femmes des droits plus grands. Avant d’en arriver là, il faut faire l’apprentissage politique des femmes, en commençant par des affaires de moindre importance, les habituer à traiter pratiquement des questions générales, les intéresser aux problèmes qui ont trait au bien public, les initier aux

formes parlementaires et à des débats qui ne dévient pas à côté de la question. Par crainte des conséquences extrêmes qui encore aujourd’hui tombent sous les prises des railleries d’Aristophane, doit-on s’empresser de fermer aux femmes toutes les voies et toutes les portes qui pourraient par la suite les conduire plus loin ? Pour ne pas leur donner tout, faut-il leur refuser ce qu’on pourrait parfaitement et même ce qu’on devrait, pour être équitable, leur accorder dès aujourd’hui? — Telle est la question pratique qui se pose pour nous en ce moment. — Nous pouvons avec confiance laisser à l’avenir le soin de décider ce que l’usage regardera plus tard comme possible. Nous ne jugeons les choses en moyenne que parce qu’autorisent les habitudes et les coutumes. Aujourd’hui encore dans la vieille Europe des prédicateurs femmes nous paraissent ridicules et moi-même je ne puis m’empêcher de partager cette impression, quoique les missions religieuses aient déjà rompu avec le brutal taceat mulier in ecclesiâ et que les intérêts religieux seraient peut-être souvent mieux sauvegardés et mieux défendus sous la garde de la femme qu’entre les mains de certains de nos prédicateurs et de nos prêtres. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons savoir si une femme en chaire paraîtra ridicule à nos petits-fils ou à nos arrière-petits-fils. Pour moi, j’incline à croire qu’elle ne le sera plus autant qu’aujourd’hui. Il serait plus comique encore de voir une femme députée au Reichstag ou une femme ministre. Et pourtant qui pourrait dire s’il ne paraîtra pas très utile à nos petits-fils d’avoir des femmes chefs de division ou conseillers au ministère de l’instruction publique, pour travailler à l’amélioration si nécessaire et si capitale de l’enseignement des femmes ? Peut-être verra-t-on un jour dans cette participation de la femme à la vie publique le meilleur rempart contre un socialisme niveleur et uniformisant. Les femmes en effet seront meilleures gardiennes de l’individualité que nous autres hommes, habitués à porter un uniforme au phy-

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sique et au moral. On raillera cruellement alors notre myopie d’aujourd’hui et notre obstination à ne pas vouloir reconnaître ce qu’il y a de raisonnable dans ce qu’on nous propose et l’on n’aura que de la pitié pour les vaines inquiétudes qui nous font rejeter les revendications les mieux fondées. N’est-on pas en droit dès aujourd’hui, quand on voit le Reichstag passer à l’ordre du jour, au sujet d’une pétition concernant l’admission des femmes aux études médicales, de lui reprocher du moins la pauvreté des raisons sur lesquelles les orateurs de la majorité ont appuyé leur refus. Gomment d’ailleurs une assemblée non payée, et composée en grande partie de seigneurs riches et de prêtres catholiques célibataires, aurait-elle l’intelligence des nécessités de la situation ? Mais l’Amérique et dans une certaine mesure aussi l’Angleterre, font pour nous des essais qui dans quelques années rendront possible une solution reposant sur l’expérience.

En prenant ainsi parti pour l’émancipation des femmes au risque d’être décrié comme hérétique et de choquer des préjugés si profondément enracinés dans les esprits, je dois encore écarter une objection et un malentendu possible. — Cette émancipation de la femme, pourrait-on demander, ne relâchera-t-elle pas les liens du mariage et ne troublera-t-elle pas la vie de famille? — Comprend-on la femme indépendante, suivant sa vocation particulière, votant à l’occasion ou faisant de l’agitation politique en opposition avec son mari ? — Si l’on veut prétendre que tout ce que je viens de dire ne peut convenir qu’aux femmes non mariées, je m’inscris en faux contre cette opinion ; et rien ne me paraîtrait plus injuste à l’égard des femmes mariées qui rendent bien plus de services que les autres à la société, en mettant au monde des enfants dans la douleur et au péril de leur vie. Mais je crois d’abord que le célibat diminuerait plutôt qu’il n’augmenterait dans les classes cultivées, par suite du changement qui s’introduirait ici dans les mœurs et les usages. Au bal et dans les

réunions mondaines, l’homme ne voit guère la jeune fille que sous l’aspect toilette et vanité. Et l’homme le plus sérieux peut se laisser épouvanter à la pensée des prétentions que beaucoup d’entre elles peuvent avoir sur le chapitre des plaisirs et de la dépense. Au contraire, en travaillant ensemble, l’homme et la femme apprendront à se connaître sous un jour plus sérieux et plus engageant, et pour plus d’une jeune fille, les études commencées se termineront avant leur achèvement par l’amour et par le mariage.

Dans le mariage même, des femmes ainsi élevées auront beaucoup plus d’influence sur leur mari. Elles entreront plus activement dans ses intérêts et se sentiront unies intellectuellement à lui d’un façon plus intime que tant de nos jeunes filles et de nos femmes d’aujourd’hui'. La communauté des intérêts politiques et civiques, loin d’occasionner une scission entre les époux, sera au contraire un lien de plus assurant le rapprochement et l’union. Quand une femme mariée voudra continuer à poursuivre sa voie, elle en restera souvent à l’intention lorsque les enfants et les soucis de la famille arriveront Mais si une femme se sent assez de force pour mener de front la vie publique et la vie domestique, en ne négligeant pas son intérieur, il n’y a pas de raison pour que ces deux fonctions différentes ne se concilient pas et n’aillent pas ensemble. Enfin, pour conclure, je ne me promets pas de ce projet le ciel sur la terre. Il se produira des conflits; mais ils ne seront pas plus fréquents ni pires que ceux qui naissent lorsque le mari va à son travail et que la femme ne vit que pour la société et le plaisir. En tout cas, ces conflits auront un fond plus moral. Et puis la nature et les lois de la vie sauront bien empêcher l’arbre de pousser ses branches jusque dans le ciel.

Qu’on nous laisse donc en repos avec cette phrase : La place de la femme est au foyer et à la maison. Qu’on ne la répète pas en toute occasion tant qu’on ne sera pas en

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état de donner à chaque femme un mari et un foyer, tant que l’on trouvera tout naturel que les femmes du peuple prennent leur lourde part du travail de leur père, de leurs frères et de leur mari, enfin tant qu’on n’aura pas banni du monde la plaie de la prostitution.

La prostitution est en effet un grave symptôme de maladie, non seulement parce qu’elle met à nu, dans tout ce qu’elle a de bestial, la sensualité humaine, mais surtout parce que l’attitude de l’Etat, vis-à-vis de ce mal, décèle une hypocrisie odieuse. On la condamne et on l’interdit tout en fermant les yeux et en prenant même des précautions pour qu’elle puisse s’exercer et s’exercer autant que possible sans danger.

Il est inadmissible que sur ce point l’homme s’arroge un privilège injustifiable et prétende pouvoir se permettre ce qu’il réprouve sans ménagement et ce qu’il punit sans indulgence chez la femme. Il est vrai que la situation n’est pas absolument la même pour les deux sexes. Mais les instincts volages de l’homme et ses goûts polygames ne font que constater le fait de son infidélité et ne le justifient pas. La chasteté est sans aucun doute une belle vertu; mais elle n’est pas moins une vertu pour l’homme que pour la femme. Et quand l’homme croit avoir le droit de s’en dispenser, il ne fait que mettre en lumière la partialité qui préside aux législations et aux règles morales, quand le droit est aux mains d’une catégorie privilégiée, au lieu d’être égal pour tous les membres de la communauté. Quoique les femmes aient été jusqu’ici tolérantes sur ce point et se soient accommodées des façons de voir de l’homme, il faudrait que de nos jours où nous voyons s’éveiller de plus en plus, parmi elles, le sentiment de cette injustice et de ce désordre moral, il faudrait, dis-je, que leurs protestations fussent soutenues dans les rangs des hommes, par tous ceux qui souhaitent l’avènement de mœurs meilleures et d'une moralité plus pure.

Je pense qu’ainsi comprise, l’émancipation des femmes

n’effrayera personne, et qu’en tous cas elle n’attirera pas, à ceux qui s’en déclarent les partisans, le reproche de vouloir faire triompher une morale relâchée. Nous avons été amenés à ces considérations par la pensée et le désir de relever la vie de famille. Et c’est ce même désir qui nous fait souhaiter de voir les femmes occuper une situation parfaitement égale à celle de l’homme et qui nous fait regarder, comme une indignité, qu’une fraction d’entre elles puissent être brutalisées par les hommes et dépouillées par eux de leur dignité d’êtres humains et de femmes t.

(1) Dans la question delà Femme, je me place en principe au même point de vue que John Stuart Mill dans son Essai sur la Dépendance de la Femme (trad. par Jenny Hirsch, 1869) et son écrit antérieur : V Emancipation des femmes, et que Harald Hoeffding, dans son Éthique. Seulement ici encore je suis d’avis qu’une transformation progressive dans les mœurs et les idées sera plus efficace qu’un bouleversement et qu’un changement radical. D’ailleurs, pour éviter de donner à cette question spéciale une place en disproportion avec le cadre étroit que je pouvais consacrer à cette étude, je me suis abstenu dans le texte d’entrer dans maints détails qui se rattachent à cette question, j’ai notamment omis tous les documents statistiques et ethnologiques qui s’y rapportent et j’ai laissé de côté, sans y répondre, pas mal d’objections qu’on peut soulever contre la solution que je propose. Enfin les expériences faites jusqu’à ce jour en Amérique, quelque favorables qu’elles puissent paraître, ne m’ont pas semblé suffisamment probantes pour apporter une solution décisive dans cette question des femmes. — En ce qui touche, par exemple, la question de l’instruction des femmes, les points de comparaison font défaut, à cause de l’organisation absolument différente des universités américaines et des universités allemandes. L’exemple des universités suisses ne pourrait non plus nous édifier complètement. La création par l’initiative privée de quelques gymnases de jeunes filles trancherait la question plus vite et plus radicalement que des pétitions, des brochures et que tout appel à des exemples étrangers \

(i) Aujourd’hui (1893) ce mouvement est en bonne voie en Allemagne e donne déjà de bons résultats. {N. de l'auteur .)

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