COMMUNISME ET SOCIALISME D’ÉTAT
io Définition du communisme. — Le communisme est un état social dans lequel chacun abandonne à la Société le produit de son travail personnel, en échange de la jouissance en commun de tous les biens acccessibles à l'espèce humaine, que ces biens consistent dans les produits naturels du sol, ou qu’ils ^soient le fruit du travail des hommes réunis en Société. Dans cet état social, la propriété individuelle disparaît.
Pendant longtemps, une déplorable confusion s’est établie entre le communisme, tel que nous venons de le définir, et le collectivisme, qui est l’un des principes fondamentaux du Socialisme-Révolutionnaire. Cette confusion s’est établie par suite de l’absence d’une définition exacte de ce qu’on doit entendre par collectivisme ; et c’est depuis peu d’années qu’elle commence à s’effacer. Cependant, aujourd’hui encore, des conférenciers, des écrivains socialistes même continuent d’entretenir la confusion, faute de s’entendre sur le sens précis des choses et des mots, alors que l’entente est complète sur le fond des idées. Les économistes et les journalistes en profitent pour publier et afficher que le communisme et le collectivisme sont une seule et même chose, sous des noms diffé-
rents. Partant de cette fausse donnée, cesmessieurs jurent, à chaque ligne, que l’anarchie se proclamant, elle, nettement communiste, socialistes et collectivistes ne font qu’un avec les apôtres de la dynamite. Nous avons déjà" fait pleine justice de cette erreur, au commencement de ce volume (p. 21); mais il est nécessaire de compléter ici notre démonstration.
Partant de cette notion fondamentale que la liberté individuelle doit être respectée en tout et partout, qu’elle doit être absolue, comme constituant le premier des biens, nous avons mis à la base du Socialisme l’affranchissement du joug capitaliste, sous la forme du salariat ; et nous avons proclamé, en outre, que tout homme devait jouir, dans la plus complète liberté, du fruit de son travail personnel. Nous nous éloignons ainsi du communisme, qui fait tout plier sous le niveau égalitaire, sans s’inquiéter le plus souvent s’il offense ou non la liberté individuelle. Sans doute, sous le régime communiste, l’homme mangera et vivra. Mais dans quelles conditions, et sous quelles réserves de se soumettre à la volonté commune, même dans ce qu’elle peut avoir d’arbitraire ? Nous exposerons plus longuement ci-après les raisons de droit naturel, qui nous font repousser le communisme comme attentatoire à la liberté individuelle.
Partant ensuite de l’idée que le travail personnel de chacun, sans spéculation sur le travail d’autrui ni agiotage, était le seul moyen.
légitime d'acquérir, nous en sommes venu à reconnaître que le travailleur était invinciblement amené, par le besoin d’augmenter son bien-être et de multiplier indéfiniment ses jouissances, à réclamer le travail collectif, bien autrement puissant que le travail individuel.
Sous la forme soit individuelle, soit collective, le travail n'implique jamais l’aliénation de la liberté individuelle. En effet, pour l’homme comme pour la bête, le travail se confond avec le besoin de manger. Que l’homme •chasse dans les bois ou qu’il s’emploie dans un atelier collectif, c’est toujours un travail en vue de satisfaire son appétit. S’il lui est démontré que le travail collectif lui procurera des jouissances infinies et variées, qu’il ne 'trouvera jamais dans la solitude des forêts, il l’acceptera avec joie. En cela, il n’aliène pas plus sa liberté que ne l’aliène le lion quand il va chasser, pendant des journées entières, pour sa lionne et ses lionceaux. Le travail devient, pour l’un comme pour l’autre, l’exercice même de la liberté ; et c’est un droit, jamais un devoir. Si la bête s’adonne à la paresse, et qu’elie ne chasse pas, elle mourra bientôt de faim ; il en sera de même de l’homme.
Sous le régime collectiviste même, tel que l’organisera le Contrat social, l’homme ne jouira qu’en proportion de son travail. Liberté pour lui de travailler ou non ; mais il est averti que, s’il ne travaille pas, il ne mangera pas; car ses semblables refuseront de
travailler pour nourrir les fainéants et les parasites de la terre. S’il travaille peu, il consommera moins; et s’il travaille dans la mesure de temps et d’effort que peut lui assurer la collectivité, il vivra dans l’aisance, et même dans l’abondance. Pour tout être raisonnable, le choix est fait. De même que le chat va à la jatte de lait, de préférence à la pâtée plus maigre, le travailleur ira à l’atelier collectif pour y réclamer la plus grande somme de jouissances que la Société puisse lui procurer, en récompense d’un travail normal. Non seulement la liberté individuelle ne reçoit ici aucune atteinte; mais nous affirmons que l’idée de travail se lie à celle de la liberté même. 11 y a plus, l’homme ne sera complètement libre dans le choix de ses jouissances, comme consommateur, que quand il aura donné le plein travail normal.
Le reproche qu’on fait au communisme, et qui suffit à ruiner ce système, c’est que, d’une part, la production par le travail doit nécessairement faire l’objet d’un règlement, également obligatoire pour tous; et que, d’autre part, la distribution des choses de consommation ne peut être ordonnée que par une autorité - inévitablement arbitraire. La liberté de chacun n’est donc entière ni dans le travail ni dans le choix des objets de consommation. L’homme est à peu près l’esclave des règlements du travail ; et il ne lui devient pas facile de prendre des congés, ni de voyager quand il lui plaît. Comme consommateur, il n’est pas absolument libre de se loger, de
se vêtir, de se nourrir à sa convenance, en affectant le fruit de son travail à la satisfaction de ses goûts particuliers.
Introduirait-on dans le communisme l’idée de la prise au tas. à chacun selon sa fantaisie comme le demandent les anarchistes, en ajoutant que chacun, produisant selon ses facultés, consommerait selon ses besoins? On risquerait alors de se heurter à une autre difficulté : bien des gens, enclins à Ja paresse et peu disposés à se dévouer, corps et âme, pour la communauté, ne déployeraient que peu de facultés pour produire, tout en se montrant consommateurs intrépides. Nous signalerons ci-après les expériences faites par certaines sociétés humaines ; elles sont concluantes à cet égard.
Comme on le voit, le travail dans la société communiste devrait être nécessairement un devoir rigoureux. En effet, s’il en était autrement, cette Société périrait bientôt dans d’épouvantables désordres. La loi du plus fort reprendrait peu à peu son empire ; et, par une réaction inévitable, l’humanité ne tarderait pas à retourner à l'exploitation de l’homme par l’homme et, enfin, à un état social où la ruse et la fraude s’étaleraient avec la même impunité que dans le monde capitaliste actuel.
Les anarchistes essayent de justifier lecommunisme, en disant qu’il est une protestation contre l’individualisme dont le capitalismeest la plus monstrueuse application. L’individualisme ainsi entendu n’a abouti qu’à la prédo-
minance de la force sur le droit et au servage^ prolétarien.
Les collectivistes répondent qu’ils sont loin de nier ce rôle de l’individualisme capitaliste; mais que le travail collectif a précisément pour résultat de rendre impossibles les abus de l’individualisme, et qu’il y parvient en supprimant le capital. Enfin, le collectivisme consacre la plus parfaite égalité des droits; et il a, en outre, l’avantage de respecter et de garantir même la liberté absolue de chacun.
Les anarchistes ajoutent encore qu’ils ne proposent point l’idéal communiste comme un état social qui succédera immédiatement, à la corruption capitaliste; mais il viendra à son heure, disent-ils, et seulement quand l’instruction aura été tellement répandue que le consentement universel s’affirmera sur cette idée.
Selon nous, ce serait « quérir un grand peut-être», comme disait le vieux philosophe Montaigne. En tout cas, nous avons à bâtir, demain, un nouvel édifice social, qui remplace le capitalisme prêt à tomber en ruines ; et ,= nous n’oserions discuter, sans posséder des éléments certains, l’œuvre des siècles à venir.
Evidemment, l’idée communiste est née de l’état désespéré dans lequel la libre exploitation de l’homme par l’homme a placé la vieille Société. Comme formule de protestation, c’é- ». tait la plus simple qui se présentait à l’esprit,, j pour en finir avec un individualisme dont l’égoïsme féroce dépasse toute mesure. Mais la j; théorie collectiviste a heureusement démontré jt
qu’elle réalisait le règne de la solidarité sans sacrifier la liberté individuelle légitime. Le communisme n’est donc pas nécessaire.
Les exemples historiques ne manquent pas pour établir que l'Humanité a fait fausse route, chaque fois qu’elle a tenté d’établir le communisme. Chez les anciens, le communisme Spartiate, constitué pour l’état de guerre et la conquête, sacrifiait complètement la liberté au profit d’une égalité chimérique. Le niveau intellectuel de la race s’était considérablement abaissé. Aussi s’éteignit-elle peu à peu.
L’expérience la plus intéressante a été faite par les jésuites, au Paraguay. Les bons pères avaient entrepris d’y implanter la discipline de l’Eglise primitive, tout en restant les dispensateurs des grâces célestes. Tout était en commun; et chacun n’était tenu que du travail qu’il lui plaisait de fournir. Cependant, les plus actifs ne tardèrent pas à reconnaître que le produit de leur labeur servait à entretenir une tourbe de fainéants. A leur tour, ils se déshabituèrent du travail. Ce fut une misère noire pour tous. Les couvents étaient assiégés par une foule de mendiants qui venaient y chercher leur subsistance. La dépopulation rit d’effrayants progrès. Les historiens racontent que les survivants se mêlèrent aux Indiens errants; ils en vinrent à une telle dégradation qu’ils descendirent jusqu’à l’anthropophagie.
Nous repoussons le communisme comme contraire à la nature de l’homme, à son développement intellectuel, moral et physique,
dans la voie du progrès indéfini. Mais l’exercice de cette faculté exige la liberté absolue. C’est ce rôle de l’homme qui le différencie de toutes les autres espèces animales, dont la perfectibilité est très bornée. Aussi concevonsnous que le communisme convienne à quelques espèces dont les besoins sont très limités, et qui trouvent dans cet état les garanties de la conservation de leur race. La liberté leur est moins nécessaire qu’à l’homme.
Quelques écrivains socialistes ont voulu voir un véritable état communiste dans l’organisation communale de l 'artel^ dit aussi mir ou obdschina , que nous trouvons en Russie. Nous allons rapidement esquisser cette organisation, et prouver que, si elle se rapproche par quelques traits du collectivisme, elle est fort éloignée du communisme proprement dit. De plus, l’artel des prolétaires de la ville et des champs fonctionne dans un milieu capitaliste, qui lui crée une condition si dure que le sort des prolétaires du reste de l’Europe semble encore préférable. Puis, au dessus de cette ébauche de l’association, où germent sourdement les idées d’émancipation, plane le czar, souverain maître de toutes choses et dominateur des consciences. C’est le pape des papes, le dieu en terre (dieu sur terre), comme disait Rabelais.
Cependant, ce qui caractérise essentiellement l'artel, c’est l’attachement à la commune, en tout ce qui concerne l’assistance mutuelle pour les besoins de la vie. Dans l’artel, la terre est restée une propriété communale, un
fonds imprescriptible et inaliénable entre les mains de l'association communale. Pas une parcelle des champs cultivables, prés ou forêts, qui composent le domaine de l'artel, ne peut devenir propriété privée de l’un des sociétaires. Toutefois, l’exploitation agricole ne se fait pas en commun; chacun des sociétaires reçoit, pour en jouir gratuitement, un lot de terres labourables, de prés ou de bois ; il en fait les fruits siens, et il en dispose comme il lui plaît. Mais il n’a qu’une simple jouissance, et il ne peut aliéner ni engager le fonds, ni le transmettre à ses héritiers. Toutes les parts ainsi concédées sont égales ; et, chaque année, la répartition en est remaniée, en raison de Paugmentation ou de la diminution du nombre des sociétaires. En dehors du lot qui lui I est dévolu, le paysan possède généralement ! en propre sa maison d'habitation et le jardin y attenant.
Comme on le voit, l’organisation de la propriété foncière de l’artel offre d’étonnants rapports avec celle admise par le collectivisme, en cette matière (V. infra , Chap. V, La terre et l'habitation , p. 96.)
Ce tableau serait souriant, si l’on ne savait à quelles dures conditions la commune est devenue propriétaire du sol. Au lendemain de l’émancipation des serfs delà glèbe, les nobles qui abandonnaient à cette plèbe une grande partie des terres qu’elle cultivait, stipulèrent’ des charges exorbitantes, imposées aux communes, Les affranchisse trouvaient ainsi condamnés à payer le prix de leur affranchisse-
ment. Mais la dette est énorme, écrasante, et l’impossibilité de l’éteindre naît surtout des conditions économiques qui sont faites aux travailleurs par le régime capitaliste. Les charges de la dette foncière communale sont réparties également entre les sociétaires, à qui les terres sont distribuées en jouissance par portions égales. Mais les bénéfices de l’exploitation agricole, de plus en plus réduits, ne suffisent pas à remplir cette obligation. Les sociétaires, à bout de ressources, ont recours aux usuriers juifs, pour compléter la contributiçn annuelle qu’ils doivent payer à l’artel. Cela ne suffit pas encore : les sociétaires abandonnent leurs champs et leurs chaumières, pendant la longue saison d'hiver, et vont s’embaucher dans les centres manufacturiers de leur province. Les quelques roubles qu’ils peuvent ainsi gagner vont à la caisse de l’artel, pour éteindre la dette foncière sociale ; une bonne part va à l’usurier. Une condition si dure paraîtrait encore supportable, si l’exploitation patronale n’était pas fondée, en Russie comme partout ailleurs, sur l’abaissement continu des salaires. Aussi les masses prolétariennes restent-elles plongées dans une désespérante misère, dout rien ne fait entrevoir la fin. La grève, suprême ressource des travailleurs du reste de l’Europe, est comprimée là-bas par des irruptions de cosaques, qui envahissent comme un tourbillon les villages révoltés, éventrant tous ceux qu’ils rencontrent, et fouillant les maisons où ils croient pouvoir rencontrer des rebelles.
Ce qu'il y a de remarquable, c’est que le czar, dont’ l 'intérêt serait de soutenir les paysans, autrefois son plus fidèle appui, se voit comme entraîné dans le torrent capitaliste. Le despote semble ne pas avoir compris que le danger q ai se prépare pour lui, viendra bientôt du fait de l'abandon des artels et de la dépossession des anciens serfs au profit d'une caste d’usuriers bourgeois. Les paysans émigrent en masse dans les villes, où ils vont grossir le prolétariat ouvrier; mais ils préfèrent cette situation précaire au joug des usuriers.
Ces usuriers font avec les paysans endettés l’opération suivante : ils n’hésitent pas à consentir des prêts dont ils jugent le remboursement impossible, eu égard aux ressources de l’emprunteur. Mais, le jour où ce dernier ne , peut plus acquitter ses taxes annuelles à l’artel, l’association, qui répond delà dette commune, en cas d’insolvabilité d’un de ses membres, se voit forcée d’exclure le débiteur de son sein. Mais alors le prêteur intervient, et il achète les droits du sociétaire évincé, pour un prix représenté par les taxes restées impayées. De la sorte, les plus pauvres, et ceux qui sont trop chargés de famille, quittent peu à peu les artels ; et ce sont les usuriers, souvent des bourgeois enrichis, quileur succèdent. On peut prévoir ainsi que la petite culture disparajtra à la longue, dévorée par l’usure ; et que les gros propriétaires seront seuls en possession des artels.
Le servage de la glèbe a donc été remplaeé, ,
en Russie, par une double servitude; car au servage de la glèbe, qui n’a fait que changer de forme, s’est ajouté le servage industriel. Jusqu’à présent, les malheureux n’ont su que pleurer et gémir, Rien de plus triste que les assemblées communales dans lesquelles ils délibèrent sur leurs affaires. Ces assemblées se terminent par des chœurs mélancoliques dont les strophes expriment à la fois leurs mornes douleurs et leur attachement au sol. Mais tout annonce le jour prochain où le cri de délivrance succédera à ces plaintes stériles.
Il est permis d’apprécier, sur les données que nous venons d’exposer, d’une authenticité irrécusable, les éloges dithyrambiques, adressés par les organes de la presse francorusse au czar, qui a su doter son peuple de F admirable institution des artels. La vérité s’y trouve dissimulée ou dénaturée, de manière à rendre à la Sainte-Russie un regain de crédit, de nature à favoriser les emprunts russes en perspective. Il n’est pas jusqu’à Y Intransigeant de M. Rochefort, rouge avec les socialistes teintés de boulangisme, tricolore avec les patriotes, jaune aux aigles noirs avec la Russie, qui n’ait exalté la puissance que la Russie tire de la constitution de ses artels. Tous des paysans aisés et nageant dans l’abondance i Le reporter de Y Intransigeant, qui affirme avoir voyagé dans les campagnes russes, n’y aura visité, sans doute, que les bourgeois usuriers, ceux qui achèvent de déposséder les anciens serfs, en les forçant à
vendre les terres qu’ils avaient cru conquérir après leur émancipation, et à abandonner même leur masure et son modeste enclos.
Nous ne refusons pas de reconnaître que le czar vient de prendre une décision dont l’intention est louable, en décrétant que le manoir du paysan russe, en dehors des terres qu'il afferme à l'artel et qui ne lui appartiennent pas, serait insaisissable jusqu’à concurrence d'une valeur d’environ 3,ooo francs. L’àpreté des usuriers se trouvera refrénée de ce chef. Mais, malheureusement, le paysan russe n'y gagnera rien; il est facile de le démontrer. Nous le trouvons en lutte avec l'impossibilité d’acquitter les taxes annuelles qu'il doit payer à l’artel; les ressources qu’il tire de son exploitation agricole et, en hiver, de son embauchage dans les usines, n’y suffisent pas. L’assistance de l’usurier, moyennant l’engagement hypothécaire de son manoir n’étant plus possible, le paysan, qui escomptait autrefois cette ressource précaire pour compléter le paiement de ses taxes, ne pourra plus y recourir, et il devra quitter l’artel. Bien plus, ne trouvant pas dans le jardinet attenant à sa maison un moyen d’existence, et forcé d’émigrer dans une ville industrielle, il devra délaisser sa masure même. Le czar s'est trompé; c’est le capitalisme qu’il devait frapper à la tête pour sauver son peuple ; le remède n’est pas ailleurs.
En résumé, nous voyons s’évanouir, dans l’organisation des artels, l’une des formes du Socialisme autoritaire, dans laquelle on nous
montrait un acheminement à l’état communiste.
2° Socialisme d’Etat. — Nous avons déjà signalé, au commencement du deuxième volume, l’existence de deux courants socialistes : d'un côté, le Socialisme parlementaire, qu’on nomme aussi Socialisme autoritaire ou Socialisme d’Etat; et, d’un autre côté, le Socialisme-Révolutionnaire ou Socialisme libertaire. Cette division se manifeste surtout dans le choix des moyens d’action; elle affecte moins le programme des revendications socialistes, et celui des grands principes sur lesquels ce programme est fondé. Il est vrai qu’elle a empêché, jusqu’à présent, la fusion complète de toutes les Fédérations et organisations corporatives de travailleurs; mais le déchaînement des fureurs capitalistes, en présence des progrès incessants du Socialisme, oblige aujourd’hui les Socialistes de toutes écoles à une concentration générale de leurs forces. Puis, l’impuissance avérée du parlementarisme à opérer aucune réforme, fait perdre chaque jour du terrain au Socialisme parlementaire luimême. Le Socialisme-Révolutionnaire s’en fortifie d’autant.
Le Socialisme parlementaire ou Socialisme d’Etat veut la conservation de l’Etat et du gouvernement auxquels appartiendrait la mission d’accomplir les réformes du programme socialiste. Mais ces réformes ne devenant possibles que par l’anéantissement du.
-régime capitaliste, le Socialisme parlementaire veut opérer la Révolution sociale par la conquête des pouvoirs publics, en vue de les exercer. Actuellement, c’est au suffrage universel bourgeois qu’il s’adresse, dans l'espoir de gagner à la Chambre des députés un nombre suffisant de voix pour composer une majorité socialiste, qui lui transporte les pouvoirs publics.
Dans le livre où nous traiterons de la Souveraineté sociale , nous expliquerons, d’une manière approfondie, les raisons puissantes, qui nous forcent à répudier l’Etat, le gouvernement, les pouvoirs publics, et à n’admettre que la souveraineté sociale, partout où elle sera nécessaire pour protéger la liberté absolue de chacun. Nous nous bornerons à examiner, dans ce Chapitre, la forme dans laquelle les Socialistes parlementaires entendent transformer la propriété capitaliste en propriété collective, par l’action de l’Etat dont ils deviendraient les dirigeants.
Ainsi les mines, les chemins de fer, les banques mêmes, appartiendraient à l’Etat et deviendraient des services publics. Ce serait le premier pas vers la transformation de la propriété capitaliste en propriété collective. En attendant que la Révolution sociale s’accomplît par l’expropriation définitive du capitalisme, les Socialistes parlementaires pousseraient l’Etat capitaliste, aujourd’hui dominant, à commencer sérieusement la série des expropriations. Ce qui pourrait décider le gouvernement capitaliste à suivre, jusqu’à
une certaine limite, les Socialistes parlementaires dans cette voie, c’est qu’il se sent acculé au krach. Le budget ne s’équilibre pas; le rendement des impôts baisse; et Ton ne pourrait plus les augmenter sans danger. Le seul moyen qui resterait au gouvernement capitaliste de s’assurer des ressources nouvelles, ce serait d’accepter l’invitation des Socialistes parlementaires, et de centraliser à son profit un certain nombre d’exploitations, restées jusqu’à présent dans le domaine privé, et qui entreraient dans le domaine public.
Grâce à cette alliance du Socialisme parlementaire et du gouvernement capitaliste, alliance qui ne se présente pas, nous l’avouons, comme une impossibilité absolue, les Socialistes parlementaires entretiendraient l’espoir secret d’amener, un jour, l’Etat à la centralisation presque complète des forces productrices de la nation. L’Etat, devenu propriétaire de la plupart des moyens de production, se serait substitué peu à peu au capitalisme des grands syndicats et des grandes compagnies. Alors, nous disent les Socialistes parlementaires, le capitalisme n'aura plus qu’une seule tête : l’Etat; et si cette tête devient gênante, nous réaliserons le vœu du tyran Néron, qui souhaitait que le peuple n'ait qu’une seule tète, pour la trancher d’un seul coup. Ce serait la dernière phase de la Révolution sociale.
Si séduisant que puisse paraître ce plan, nous le repoussons énergiquement, d’accord
avec l’idée socialiste-révolutionnaire. Supposons, un instant, que le Socialisme d Etat ait prévalu; et voyons quels peuvent en eue les résultats. Nous avons déjà sous les yeux de nombreux exemples qui nous indiquent suffisamment le sort que cette condition nouvelle imposerait aux travailleurs. L Etat est en possession de l’administration des postes et télégraphes; il a le monopole des tabacs, celui des poudres et salpêtres, 1 exploitation d’un vaste réseau de voies ferrées; 1 administration de la guerre occupe aussi une fou e de travailleurs. Peut-on dire que ces travailleurs aient beaucoup à se réjouir de la tutelle que l’Etat exerce sur eux? Leur servage n’est-i! pas plus dur et plus impitoyable encore que celui des salariés soumis au patronat. Leur liberté individuelle n’est-elle pas absolument sacrifiée, de telle sorte qu il soit à peu près impossible aux esclaves publics de s’assembler pour discuter leurs droits et leurs intérêts? Tous moyens légaux sont refuses a ces malheureux, soit pour protester contre des règlements arbitraires, parfois plus odieux que ceux qui sont l’œuvre du patron; soit pour obtenir un relèvement des salaires ou une diminution des heures de travail. La grève des esclaves publics prend, vis-a-vis de l’Etat le caractère d’une manifestation antipatriotique. sinon d’une révolte contre les institutions politiques; et le gouvernement se croit assez solidement armé pour écraser toute tentative d’affranchissement. , , .
Le salarié de l’Etat est généralement a 1 abri
du chômage; mais il est exposé au renvoi arbitraire. Malheur à lui, s’il laisse soupçonner la moindre sympathie pour notre cause socialiste; car son expulsion est bientôt décidée. Si cette expulsion n’entraîne aucune flétrissure, elle laisse néanmoins subsister une certaine défaveur, qui empêche même celui qui en est l’objet de trouver son relèvement dans une autre profession.
En résumé, le Socialisme d’Etat ou la socialisation des moyens de production par l’Etat crée, pour les travailleurs, une condition pire que la servitude patronale qui, de toutes parts, soulève les consciences. Aussi nous demandons-nous d’abord ce que le Socialisme, qui poursuit l'affranchissement des travailleurs, peut avoir à gagner à fortifier le principe autoritaire de l’Etat. Le capitalisme, qui est l’ennemi, en éprouve-t-il le moindre échec? Non ; car l’Etat exploite le travailleur et capitalise le rendement de son travail avec autant d'avarice et d’âpreté que peut le faire le patronat. L’Etat y ajoute une odieuse hypocrisie. Ainsi le patron ne conteste pas que, s’il s’attribue les profits du travail salarié, c’est pour augmenter ses propres jouissances. L’Etat, au contraire, affiche le désintéressement : les profits du travail salarié doivent aller à la Société dont l’Etat prétend être la haute expression. Mais ce qu’on dissimule, c'est que, derrière l’Etat, il y a des gouvernants, gent avide et rapace, qui excelle à se tailler, dans le budget, des dotations, des pensions, des sinécures lucratives, et qui épuise ainsi la plus
forte part des^ richesses publiques. LVtat patron nous semble donc plus redoutable aux travailleurs que ne peut l’être le patronat bourgeois.
Au fond, le Socialisme d’Etat est un acheminement au communisme. Ainsi toutes les critiques accumulées contre le Socialisme d’Etat s’élèvent contre le communisme. N’avons-nous pas démontré plus haut que^ le communisme n'est pas autre chose qu un Socialisme d’Etat appliqué à toutes les branches de la ' production et de la consommation? . .
Combien est différent le Socialisme collectiviste que nous expliquerons au Chapitre suivant. Avec le Socialisme collectiviste, il n’y a ni Etat, ni pouvoirs publics; c’est la Société seule, c’est-à-dire l’ensernble des citoyens qu’on nomme la collectivité , qui remplace les gouvernants, les dirigeants, les maîtres et les dieux. Avec le Socialisme d’Etat et le communisme clérical ou autre, il reste trop de maîtres et de chefs; et c’est encore pour ceux-là que les abeilles de la ruche humaine distillent leur miel.
Nous avons insisté, camarades, sur les dangers du Socialisme d'Etat, afin de nous prémunir contre des vœux imprudents, souvent exprimés dans les conférences, par des militants qui n’avaient pas médité sur les dangers de la concentration des forces capitalistes entre les mains de l’Etat. Combien de camarades insistent encore aujourd'hui pour demander, par exemple, l’établissement d’un.
impôt progressif sur les successions et, en règle générale, la progressivité appliquée à tous impôts. Nous augmenterions ainsi les ressources de l’Etat; mais qui en profiterait? Les exploiteurs du Panama, sans nul doute; et les prolétaires, asservis à l’Etat, continueraient de garnir sous une servitude plus dure. M. Lavy osait dire, dans ses conférences aux travailleurs de Trélazé : « Tout accroissement des ressources de l’Etat profitera aux pauvres. » Erreur! Il ne servira qu’à enrichir de nouveaux maîtres. Non; rien n’est à faire ni à espérer, tant que nous n’aurons pas réalisé d’abord l’abolition du salariat et son remplacement par le travail collectif. Hors de là, les réformes partielles, le mieux justifiées théoriquement, deviennent des armes dangereuses contre le Prolétariat. Un milieu pourri n’engendrera jamais qu’une pourriture nouvelle.
3° Objections des partisans du Socialis?ne d'Etat. — Les Socialistes d’Etat ont cru, de bonne foi, qu’en poursuivant la conquête des pouvoirs publics, et en demandant pour cela des sièges législatifs au suffrage universel bourgeois, ils parviendraient à obtenir des réformes sociales partielles, qui seraient autant d’étapes vers l’affranchissement des travailleurs, but de la Révolution sociale. Dans cet esprit, ils ont pris acte du bon vouloir que les gouvernants et les Chambres manifestaient à tout propos pour les travailleurs bien pensants. Lisez, camarades : « pour les travailleurs stupidement courbés devant le patronat
et acceptant de lui tout ce qu il lui plaît d’ordonner. Va comme je te pousse 1 »
Pendant longtemps, les masses prolétariennes ont été bernées par ces promesses, et elles ont elles-mêmes encouragé le Socialisme d’Etat, qui devait, suivant son programme, remplacer les révolutions par des évolutions pacitiques et des concordats entre le travail et le capital. Mais les travailleurs sont enfin éclairés et désabusés. Non seulement ils se détachent de plus en plus des Socialistes d’Etat; mais encore ceux-ci s’étonnent de voir la réaction capitaliste les repousser avec dédain, en leur reprochant d’introduire un système qui offense la liberté individuelle, — ce qui est vrai à certains points de vue, et d’avoir contre eux la majorité des travailleurs qu'ils espéraient rallier.
Ce qui discrédite surtout le Socialisme d’Etat, ce sont les observations faites dans les pays où les gouvernants se sont le plus attachés à réglementer les questions sociales, en greffant leurs réformes sur le vieux tronc capitaliste, qu’ils entendaient maintenir. — A quoi ont abouti les réformes tentées en Allemagne, en Autriche, en Suisse? Bien loin d’apporter aux souffrances des travailleurs un soulagement notable et d’apaiser les haines sociales, les gouvernants, qui croyaient bien faire dans ce but, ont achevé de mettre à nu la plaie du salariat. La lutte entre le travail et le capital n’a fait que prendre un caractère plus aigu ; car le Prolétariat finissait par comprendre l’inanité des prétendues réformes ; et
lorsqu’il réclamait un état de choses plus profondément réformateur, et qui entamât Je capitalisme, il se heurtait aussitôt au non possumus des gouvernants. L’expérience du Socialisme d’Etat est ainsi faite par les travailleurs de tous pays; et, présentement, c’est la fin du capitalisme par la Révolution sociale, qui leur apparaît comme l’unique but à poursuivre.
Le Socialisme d’Etat affecte différentes formes. Ainsi les Socialistes d’Etat ne défendent pas tous le système qui mettrait l’Etat en possession des moyens de production, de telle sorte que les travailleurs eussent, vis-à-vis de l’Etat, une situation identique à celle qu’ils ont aujourd’hui vis-à-vis des patrons ; les travailleurs ne produisant que pour enrichir l’Etat, c’est-à-dire les gouvernants qui exercent les pouvoirs publics et, à leur suite, une tourbe de fonctionnaires et de privilégiés. Bon nombre de socialistes parlementaires inclinent à transférer l’exploitation industrielle, celle des mines, par exemple, à la corporation des mineurs. Les travailleurs de la mine deviendraient alors des concessionnaires, et se partageraient tous les fruits de l’exploitation. C’est ce qu’on est convenu d’appeler : la mine aux mineurs.
En Allemagne comme en France, les Socialistes collectivistes sont unanimes à repousser ce système. Le Vorwoerts de Berlin a fort bien élucidé la question, en faisant observer que chaque corporation, concessionnaire d’une mine, aurait, vis-à-vis des autres cor-
porations concurrentes., la situation d'un patron. sous le régime capitaliste actuel. Ainsi la corporation devrait, soit se jeter isolément dans le tourbillon de la concurrence, soit s'incorporer dans un grand syndicat, qui n’aurait pas d’autre objet que de faire la loi sur les marchés, et de rançonner les consommateurs par des hausses ou des baisses factices, résultant de la rareté ou de l’abondance non moins factice des produits de l’extraction minière.
Le Socialisme collectiviste, tel que nous le définissons, n’a rien de commun avec un tel système, qui ne serait que la transformation, et non l’abolition complète du capitalisme. Le mal dont la vieille Société se meurt, à savoir l'exploitation des travailleurs par l’agiotage, n'aurait pas disparu ; il aurait été simplement déplacé, et la Révolution sociale resterait à accomplir.
Un autre danger de ce système, c’est qu’il serait loin de réaliser, dans toutes les industries, une égale rémunération du travail. Les corporations de certaines industries taxeraient leurs produits à un taux élevé; d’autres corporations, se faisant concurrence entre elles, les abaisseraient au point de ne fournir aux travailleurs qu’une condition presque misérable. Le Socialisme collectiviste, au contraire, assure, à travail égal, un bénéfice égal pour tous, dans toute profession.
L'expérience de la mine aux mineurs a été faite en France; elle a confirmé les données que nous venons d'exposer. Une Compagnie
minière, en déconfiture, avait abandonné une mine. Les mineurs qui y étaient employés, crurent trouver un moyen d’affranchissement du patronat dans la reprise et la continuation de l’exploitation à leur compte ; mais ils durent prendre à leur charge tout le passif de l’ancienne société. L’épreuve fut calamiteuse. Les mineurs, d’abord pleins d’espoir dans l’avenir, s’épuisèrent par la longueur du dur travail auquel ils se soumirent, tout en se contentant d’un prélèvement équivalent à un salaire journalier. Cela ne put suffire pour amortir la dette des anciens patrons, payer l’intérêt de cette dette et soutenir contre les créanciers des procès ruineux; il fallait surtout lutter contre la concurrence des Sociétés minières patronales, coalisées pour faire échec à une entreprise ouvrière. Cependant, les mineurs tinrent bon jusqu’à ce qu’ils eussent donné au Minotaure capitaliste toutes leurs épargnes à dévorer.
Nous le répéterons ici, camarades : Rien n’est à faire par nous, ni à espérer pour nous dans le milieu capitaliste. Le Vonvoerts l’exprime en d’autres termes : « Ce n’est pas la mine aux mineurs, dit-il, mais la mine à la collectivité, de même que les autres instruments ‘de travail et de production, qui peut nous amener à la solution de la question sociale. »
40 Socialisme ou communisme clérical. — Nous avons défini le Socialisme clérical, dans notre premier volume (page 1 5 1 ) ; et nous
avons insisté sur la tendance communiste qu’il prenait fatalement, par cela même qu’il consacre la domination de l’Eglise, et que toute Eglise veut des maîtres, ministres de ses dieux. Nous allons montrer, dans ce Paragraphe, sous quelle forme se présente le Socialisme clérical, dans la période actuelle de lutte entre le travail et le capital, et de quel poids il peut peser pour ou contre le Socialisme-Révolutionnaire.
La tendance actuelle de l’exploitation industrielle et commerciale est à la formation de grands syndicats patronaux, contre lesquels toute concurrence est impossible, de la part des petits et moyens patrons. Dans notre second volume (page 38), nous avons développé la marche et la tactique des grands syndicats ; et nous avons signalé les facilités qu’ils trouvaient pour écraser les petits établissements, et les forcera liquider. Mais, depuis que nous avons écrit ces pages, nous avons constaté, d’après des rapports certains, que la constitution de grands syndicats est devenue le mot d’ordre général du gros capitalisme dans toutes les branches de l’industrie et du commerce. Nous sommes même persuadé que la transformation qui s’accomplit ainsi sous nos yeux, n’est pas l’une des moindres causes de l’épouvantable crise que traversent en ce moment l'industrie et le commerce, et qui prolonge, pour les serfs travailleurs, la période meurtrière du chômage ou de la réduction des journées ou des heures de travail.
Nous ne perdons pas de vue, camarades, . que notre étude a pour objet d’expliquer la nature du Socialisme clérical ; mais comme le sujet se lie à la formation des grands syndicats, nous saisirons mieux le rôle des Socialistes cléricaux, quand nous aurons dévoilé le jeu de ces syndicats.
Oui, toutes les branches du commerce et de l’industrie, même les plus infimes et les plus grossières, sont remuées actuellement par la formation des grands syndicats. Des capitaux considérables sont réunis à cet effet. Le capital syndical est formé par un prélèvement de 2 à io pour ioo sur les bénéfices réalisés par les établissements syndiqués. Le syndicat tarife le prix auquel les produits seront livrés à la consommation. Son principal but, c’est de précipiter la liquidation, c’est-àdire la ruine des patrons, qui ne jouissent pas d’une fortune ou d’un crédit de premier ordre, qui leur donne entrée dans la coalition patronale. Les gros capitalistes de l’industrie et du commerce procèdent actuellement à la formation des listes de proscription. Ce travail préparatoire terminé, le fonctionnement du grand syndicat devient fort simple.
Un pseudo-commissionnaire en marchandises, secrètement mandaté à cet effet par le grand syndicat, parcourt la clientèle qui a pu être conservé par les petits patrons, en proposant des rabais auxquels ces derniers ne peuvent souscrire. La perte qui résulte de ces opérations est supportée par la bourse commune du syndicat. Le petit patron ne se rend
pas tout d'abord; il tient bon, espérant des jours meilleurs, et attendant du gouvernement la protection qui lui a été tant de fois promise eontre l’accaparement par les grands établissements; mais tous les sacrifices auxquels il se résigne ne font que retarder une liquidation inévitable.
Ce que nous devons surtout remarquer, camarades, afin de régler en conséquence notre plan d'action dans la lutte entre le travail et le capital, c’est que l’agitation des grands syndicats pour l'accaparement des forces productrices, se manifeste avec la .même énergie en tous pays.
Les hauts syndiqués sont ainsi parvenus à fonder une véritable féodalité patronale, assez bien calquée sur la féodalité nobiliaire du moyen-àge. Les petits patrons, réduits au salariat, deviennent leurs commis, leurs lieutenants ; la plèbe, qui turbine au-dessous d’eux, grouille dans une misère qui s’accroît avec la diminution des salaires et la rigueur nouvelle du servage. C’est ici qu’intervient le Socialisme clérical.
C'est au nom de la charité qu’il élève la voix; mais cet appel suppose, d’un côté, des enrichis par des voies plus ou moins conformes aux lois naturelles de la propriété, et de l’autre, des pauvres asservis à la classe possédante. Le clergé n’a garde de supprimer le mal en s’attaquant à la cause; il conserve et bénit les uns et les autres. On concevrait qu'à l’exemple des pères de son Eglise, le clergé proscrivît le capitalisme, considéré
comme source de toutes les oppressions et de toutes les iniquités sociales; mais nos clé- | ricaux ne se laissent pas entraîner si loin; et : leur colère contre les mauvais riches ne les 1 pousse pas à imiter les anarchistes de l’Eglise ^ primitive., les Bagaudes ; ils ne partiront pas 1 en guerre contre les riches, la torche incendiaire d’une main et le crucifix de l'autre. Ce \ n’est pas de cela que nous les blâmons; mais -j les a-t-on jamais vus secourir de leurs de- \ niers la grève la plus légitime ? Ils n’imiteront pas davantage Jésus, lorsque décidé, un jour, à en appeler à la propagande par le fait, il ameuta les va-nu-pieds des douze tribus d’Israël et les lança contre les boursiers de Jé- ^ rusalem qui, de temps immémorial, s’assemblaient sous les portiques du Temple, pour y ; pratiquer la hausse ou la baisse sur le pain j quotidien. Non, de tels procédés, familiers i aux anarchistes de notre époque, et qui sem- j blent renouvelés des traditions de l’Eglise ^ primitive, font horreur aux cléricaux. Ceux-ci j ont refait un Jésus fin de siècle, à leur propre ; image.
Le bon Dieu, repeint et redoré? qu’ils ont planté au plus haut de Notre-Dame de la Galette, ne l’entend pas de cette oreille-là. Il autorise les sermons les plus foudroyants î contre les mauvais riches et leurs cousins, î les Panamistes; mais, à part les feux éter- 1 nels qui leur sont réservés dans un autre \ monde que personne n’a jamais vu, l’Eglise commande qu’aucun riche ne soit molesté dans le monde qu’il exploite.
Bien mieux, les cléricaux ne dédaignent pas de s’asseoir, de temps en temps, à la table de ces mauvais riches. A l’Eglise, ils abandonnent le banc d'honneur des marguilliers à ceux qui ont payé d’avance leur billet pour le Paradis: ils prosternent devant ces riches leurs croix et leurs bannières.
Cette conduite, louche et hypocrite, ne les empêche pas de se proclamer les vrais, les seuls défenseurs du pauvre monde. Aussi ont-ils imaginé, pour adoucir sa misère, un Socialisme et même un communisme dont il nous est permis d’étudier les curieux caractères.
La tribune parlementaire a retenti, l’an dernier, des plaintes soulevées par les œuvres de Y Association professionnelle des grands patrons du Nord. Là, les patrons ont créé, pour le salut de l’âme et du corps des serfs, de véritables phalanstères, dont les pères Jésuites sont les dirigeants. Leur état-major est à la chapelle Notre-Dame du Hautmont.
L’Eglise appelle cela « le rapprochement des patrons et des ouvriers pour la conciliation du travail et du capital. » Toutefois, comme ces phalanstères rappellent le couvent ou laça-, serne, et que l’homme libre, ne s’y sentant pas à baise, serait tenté d’en sortir, quelques grands patrons ont fait de leurs usines de véritables forteresses, entourées de grands murs. On conçoit aisément ce que peut être, pour les malheureux reclus, enfermés dans ces bagnes, l’exercice du droit électoral bourgeois. C’est une armée de réserve pour les
candidatures du trône et de l’autel. Telle était la question soumise à la dernière Chambre; mais elle a été enterrée par la majorité, en vertu de cette fin de non recevoir que « la Chambre n’a pas le droit d’attenter à la liberté des patrons ». Quant à la liberté du serf travailleur, il n’en a été question que pour proclamer le principe capitaliste suivant : « L’ouvrier qui accepte une telle condition fait un acte spontané de liberté, en reconnaissant que la protection patronale est juste et paternelle ». Un orateur de la droite a même avancé qu’il était peu confiant dans certaines garanties que M. de Mun demande à l’Etat contre le patron; mais que l'esprit religieux suffisait au patron pour lui dicter ses devoirs envers ses ouvriers. Tous des anges, les patrons! Mais celui qui est bien canaille, c’est l’ouvrier rebelle à cet article de foi.
Bien d’autres grands usiniers ont fondé des syndicats catholiques sur le même modèle. Dans quelques-uns de ces bagnes, à Montceau-îes-Mines, à Anzin, par exemple, les pratiques religieuses ne sont pas une condition écrite de l'engagement; mais celui qui s’en affranchit ostensiblement est bientôt congédié comme une brebis qui gâterait le troupeau.
Les gouvernants ont cru devoir supprimer les syndicats catholiques, comme inconciliables avec la liberté de conscience, et particulièrement avec les dispositions de la loi de 1884 sur les syndicats. L’intérêt politique
qui semble leur avoir dicté cette conduite, c’est qu'ils redoutent de voir l'élément jésuitique créer un mouvement social quelconque, à côté du mouvement socialiste-révolutionnaire. Les gouvernants admettent bien un clergé soumis et docile à leurs lois: mais il ne faut pas qu’il dérange la machine économique, qui fonctionne tant bien que mal; smon, tout casse.
Comme on le voit, le mouvement général qui porte le haut capitalisme à se concentrer dans les grands syndicats, ne devait rencontrer que des sympathies dans le parti clérical, qui espère recouvrer son influence, en s’alliant à la féodalité industrielle.
Quant à nos gouvernants, ils restent muets devant cette manifestation, qui a déjà pour effet d’aggraver la crise industrielle, commerciale et financière que nous traversons, sans qu’il soit permis d’en entrevoir la fin.
Demain, peut-être, le petit patronat dont la ruine n’est plus une question d’années, sortira-t-il de sa torpeur, pour rappeler à ses gouvernants qu’il existe des lois dont il est coupable de ne pas faire l’application à la coalition des grands syndicats. Nous n’avons jamais entendu dire, en effet, qu’il y ait eu abrogation des lois de la première Révolution, qui répriment l’accaparement par la coalition de capitalistes en vue de produire des hausses ou des baisses factices sur les denrées ou marchandises, lois reproduites même dans nos Codes. Or, les grands syndicats capitalistes n’ont pas d’autre objet.
Cependant, cet état de choses crée aux serfs travailleurs une situation qui, à un moment donné, peut devenir grosse de périls; car la plaie du chômage s’étend de jour en jour, et ne laisse plus d’espoir de relèvement des salaires. C’est au milieu d’une telle crise que nos gouvernants entreprennent de briser nos syndicats et nos Bourses du travail, en les enfermant dans des règlements qui sont la négation du droit d’association, au risque d’acculer les masses à la grève universelle.
L’ingérence des Jésuites dans la formation des grands syndicats patronaux, nous est signalée de divers pays. En Allemagne, particulièrement, leur activité est devenue inquiétante, depuis que l’empereur Guillaume n’a pas hésité à les rappeler dans ses Etats, et à leur accorder même une existence légale. L’adhésion de la droite parlementaire aux lois militaires et aux lois de finances, proposées par l’empereur, n’avait été donnée qu’à ce p.rix .