‹ La quintessence du socialisme (volume 2)Chapitre 16 sur 135 · COLLECTIVISME · texte numérisé non relu

COLLECTIVISME

io Lois fondamentales du collectivisme.

• — Le principe que le travail personnel de chacun est. l’unique moyen légitime d’acquérir, sans qu’il s’y mêle, sous aucune forme, l’exploitation du travail d’autrui, nous conduis à admettre le travail collectif comme un

corollaire nécessaire. Nous avons démontré, en effet (voir plus haut, chap. i er? pages i 8 et suiv.), que l'homme avait le plus puissant intérêt à tirer de son travail personnel la plus grande somme possible de bien-être et de jouissances, en travaillant dans l’atelier collectif. Par l’association de toutes les forces ^productrices et par le prodigieux machinisme |que cette association fournira, chacun des travailleurs produira, dans sa profession particulière, un rendement qu’il lui serait impossible de tirer d’un travail isolé et par ses seuls ibras.

Etant admis que les travailleurs de toutes les autres professions décupleront ou centupleront même le rendement du travail individuel isolé, la conséquence qui en découle est celle-ci : Les travailleurs qui échangeront le produit de leur travail personnel, fourni dans l’atelier collectif, contre le produit du travail des autres, obtenu dans les mêmes conditions, se trouveront en possession d’une grande quantité des produits les plus variés, pour l’entière satisfaction de leurs besoins. L’échange des heures de travail des uns contre les heures de travail des autres assureront donc un résultat, qui n’eût jamais été produit par le travail individuel et isolé de chacun.

Comme on le voit, la notion du travail collectif se déduit du besoin instinctif des hommes de vivre en société. Mais il ne faut pas que la loi naturelle de l’échange soit faussée d’aucune sorte. Qui dit échange, dit corrélation parfaite de la valeur des choses

échangées; et, suivant la loi naturelle, cette ' valeur est déterminée par la durée des efforts i humains qui ont été nécessaires pour .la fa- \ brication d’un produit. En conséquence ] l’heure de travail, dans une profession quelconque, vaudra l’heure de travail dans toute i autre profession. Mais l’heure de travail sera j représentée par la quantité et la qualité de * travail qu’un parfait ouvrier peut exécuter en ■ une heure, sur un modèle établi d’avance par les experts de la collectivité.

Ce ne sera donc plus, comme sous le régime capitaliste, la rareté ou l’abondance -j d’une sorte de produits qui en déterminera la valeur; ce sera moins encore la fantaisie 1 de celui qui aura produit cette chose, et qui J ne consentirait à la céder que moyennant un • prix arbitré par lui. Mais, dira-t-on, comment empêcherez-vous que la rareté ne se mani- j feste au moins pour les produits de la terre, l à raison de l’inégalité des récoltes? Cette ra- , reté n’amènera-t-elle pas d’elle-même un surenchérissement du prix entre ceux qui se l disputeront les produits?

Nous répondons que, même si la rareté ve- 1 nait à se produire ainsi, la Société ne pour- J rait que partager la récolte entre ceux qui en J demanderaient une part, mais que rien ne l’autoriserait à tarifer le prix d’une manière .! arbitraire, ce qui serait favoriser un véritable * agiotage. Une chose ne vaudra jamais que par les heures, les minutes et les secondes de travail, qui auront été nécessaires à la pro- | duction. On conçoit ainsi que le prix s’élève,. 3

s’il a fallu un nombre anormal d'heures de travail pour produire une faible quantité; mais de quel droit la Société ajouterait-elle au prix ainsi déterminé une surenchère quelconque? Cependant, nous devons ajouter que, dans l’état de civilisation qui succédera à la barbarie capitaliste, la production sera réglée scientifiquement, de telle sorte que les i bras soient appelés en plus grand nombre dans toutës les industries où la rareté de certains produits serait à craindre, et qu’ils (soient déplacés, au contraire, en cas de danger de surproduction.

Dans le volume où nous traiterons du Travail collectif et, plus particulièrement, dans celui que nous consacrerons àl 'Echange des heures de travail , nous indiquerons les (lois d’ordre naturel, relatives à la fixation de la valeur, également applicables aux produits de pur travail intellectuel et à ceux de facture manuelle.

Ce que nous tenons surtout à mettre ici en lumière, c’est que la liberté individuelle du (travailleur est absolument sauvegardée par le ■système du travail collectif. Le travail ne m'est pas imposé comme un devoir; mais je isuis averti que nul ne consentira à me procurer ma subsistance, si je me refuse à tout travail, alors que je ne justifie pas d’un état d’invalidité. Qui travaillera, mangera. Con-

I sidéré à ce point de vue, le travail est simplement un droit qui se lie à l’existence même. Aussi plus j’aurai d'heures de travail enregistrées à mon actif, plus je pourrai me procurer

de choses échangeables, et plus le champ de ma liberté s’agrandira pour la satisfaction de tous mes besoins.

Nous dédions la démonstration qui précède aux écrivains à gages, qui ne cessent de publier, dans les journaux, les phrases extravagantes que nous transcrivons : « Le collectivisme, disent-ils, fera du travailleur un être dépouillé de toute liberté individuelle, une machine dans le machinisme social, un numéro d’ordre et rien de plus dans la collectivité, puisque ia propriété individuelle aura été abolie, et que chacun aura sa part dans la distribution des choses de subsistance. Tant pis pour celui à qui le mets ne convient pas. Nous serons tous habillés sur un modèle uniforme, comme dans l’armée du salut; à moins que ce ne soit le système des compagnons anarchistes qui prévaille, et que la prise au tas ne soit devenue le principe social. A chacun suivant son appétit, comme chiens et chats qui se disputent les meilleurs morceaux. Quant aux camarades qui, attardés à batelier par dévouement social, se présenteront trop tard à la soupe, ils auront tort ».

Et nos journalistes capitalistes, continuant de tirer à la ligne sur cette fantaisie de leur imagination, ajoutent : « si nous étions ouvriers, quelle que dure que fût notre condition, nous préférerions cent fois le capitalisme et les horreurs dont on l’accuse, au régime que nous promet la Révolution sociale. Nous relirions, dans Lafontaine, la fable du chien

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gros et gras, qui a fait bon marché de sa liberté pour s’assurer une meilleure pitance, et du loup amaigri par la faim, mais qui préfère la liberté avec la lutte pour la vie et tous ses risques et périls, à une grasse prébende, dont l'attache à la chaîne serait le prix. »

Cette déclaration d’amour de la liberté nous enchanterait; et nous repousserions du pied toute la théorie collectiviste, si elle ne nous garantissait la liberté individuelle illimitée, tout au rebours de ce que les capitalistes font mine de croire. En abolissant le capital , instrument d’usure et d’opression, nous avons pris soin de ne pas toucher à la propriété légitime. La seule propriété que reconnaisse la loi naturelle c’est celle que chacun acquiert par son travail; tout ce qui est acquis en dehors du travail ne peut être que vol ou rapine.Défenseurs féroces de la vraie propriété, ainsi définie, nous ne permettons plus aux capitalistes de nous calomnier, en nous posant en ennemis de la propriété. Les ennemis de la propriété sont ceux qui s’embusquent dans une mine ou une usine, pour détrousser le malheureux travailleur, attiré là par la faim. En un mot, le Socialisme-révolutionnaire réhabilite la propriété, en la purifiant de toutes les ordures capitalistes.

Toutefois, nous adressons ici une prière à quelques-uns de nos camarades : c'est qu’ils aient à soigner désormais leur phraséologie dans les conférences et dans la presse. Tout en proclamant la suppression entière et définitive du capital , ne faisons pas le mot capi-

tal synonyme du mot propriété, en disant que nous demandons l’abolition même de la propriété. Si nous allions jusqu’à supprimer toute propriété individuelle, sans aucune distinction, même celle acquise par Je travail personnel de chacun, nous serions communistes, et non collectivistes. Il faut savoir nettement ce que l’on veut dire et le définir, pour ne pas fournir à nos adversaires une occasion favorable de dénaturer notre doctrine. S'il en est qui penchent pour le communisme absolu et la prise au tas, ce qui est dans le programme d’une fraction du parti anarchiste, qu’ils cessent de se dire collectivistes. Mais qu’ils le sachent bien, l’application de leur système ne se conciliera jamais avec le respect absolu de la liberté individuelle; et, contre ce système, les objections capitalistes conserveront une certaine force.

2° Comment se justifie V expropriation des instruments de production . pour cause d'utilité sociale. — La main-mise de la Société sur tous les instruments de production, s'impose par les considérations que nous avons développées au commencement de ce Chapitre; elle est la conséquence de la loi fondamentale en vertu de laquelle, le travail personnel de chacun étant l’unique moyen d’acquérir, il n’est plus permis aux possesseurs de l’outillage de l’exploiter par le louage des travailleurs. Les possesseurs de l'outillage ne pouvant pas davantage l’exploiter par leurs propres bras, il ne leur reste plus, pour ne pas voir

dépérir leur machinisme et leur outillage, qu’à , en faire l'abandon à la Société.

L’expropriation des instruments de production, pour cause d’utilité sociale, est commandée par un autre principe de droit naturel, applicable en cette matière; principe que la législation capitaliste n’a pas toujours pu fouler aux pieds, et qu’elle a même été forcée de consacrer par quelques lois particulières. Ainsi la loi naturelle veut qu’une chose ne I soit l’objet de la propriété privée qu’autant que la Société entière ne subit pas un préjudice de la privation de cette chose. Cette loi se lie au sentiment de la conservation de l’état 1 social, laquelle est intimement liée elle-même au sentiment de la conservation personnelle et de celle de la race, sentiment qui est in- I stinctif chez tous les êtres. Sans l’état social, notre race, condamnée à l’état sauvage, périrait infailliblement. On conçoit donc que tout i ce qui assure la conservation de l’espèce, assure en même temps la conservation des individus de cette espèce.

Force est donc d’admettre qu’il y a certaines choses qui, à raison de ce qu’aucun individu ne saurait en être privé, doivent rester dans Je domaine social, et ne jamais devenir l’objet de la propriété individuelle. Ce principe a été reconnu, de tout temps, pour l’air, Peau et la lumière ; nous démontrerons, dans l’un des Chapitres qui suivent, qu’il doit s’étendre également à la terre, qui ne peut plus continuer d’être propriété du domaine privé ; il est encore justifié à l’égard de plusieurs branches

des services publics ; il l’est, enfin, à l’égard des instruments de production.

C’est à la Société seule qu’il appartient de régler entre les hommes l’usage des choses du domaine social, de telle sorte que la liberté d’en user, qui appartient à chacun ait toujours pour limite la gêne apportée à la liberté des autres. Nous examinerons ultérieurement comment peut s’appliquer et jusqu’où doit s’étendre la réglementation des choses communes, de manière à n’offenser la liberté individuelle par aucune prescription arbitraire.

En ce qui concerne particulièrement l'expropriation des instruments de production au profit de la Société, elle ne se justifie pas seulement par les avantages que tout travailleur trouvera dans le travail collectif et que ne lui procurera jamais le travail isolé ; mais l’attribution de tous les instruments de production à la collectivité s’impose encore comme une conséquence de la loi naturelle de l’échange des produits du travail.

La valeur de toute chose échangeable étant déterminée uniquement par le nombre d’heures, de minutes et de secondes que peut demander l’exécution du travail sur tel ou tel modèle tracé d’avance par les experts de la collectivité, en quantité et qualité également déterminées pour chaque heure de travail, il suit de là qu’aucun travailleur ni aucune corporation de travailleurs ne doivent être admis à s’isoler de l’atelier collectif, pour fabriquer certains produits qu’ils livreraient à la consommation, à des prix arbitrairement fixés

par eux. En effet, si la production par le travail isolé était autorisée à côté du travail collectif et en concurrence avec lui, la valeur corrélative des choses échangeables serai^à chaque instant faussée. Les travailleurs qui trouveraient un secret de fabrique, un tour de main, un outillage perfectionné, une invention nouvelle, ne manqueraient pas de faire de leur découverte l’objet d’une exploitation isolée. La Société rentrerait ainsi dans les abus, privilèges et monopoles, qui font condamner aujourd'hui le régime capitaliste.

Souvenons-nous toujours que le travail est l'exercice d'un droit, et que les droits doivent être égaux pour tous. Ainsi le travail devra être exercé dans les mêmes conditions par tous les travailleurs : à travail égal doivent être attachés des avantages égaux. Sans quoi, il y a dol, fraude et spoliation dans les échanges, au profit de quelques-uns et au préjudice de la masse. C’est donc pour rentrer dans l’observation de la loi naturelle qu’il sera interdit à aucun groupement de travailleurs de se procurer, par un moyen qui resterait un secret vis-à-vis des autres, un plus grand nombre d’heures de travail qu’il n'en serait accordé à tous par la réglementation générale de l’atelier collectif. Le travail productif de choses échangeables et marchandes ne sera donc possible que par le travail collectif dans l'atelier collectif.

Quels sont les instruments de production dont le régime du travail collectif devra exiger l’expropriation ? Ce sont : les machines,

métiers, et généralement tout l’outillage actuellement employé dans l’industrie ; les usines, ateliers et bâtiments affectés à l’exploitation industrielle; ce sont également toutes matières qui entrent comme éléments dans la fabrication des produits. La Société devra même étendre l’expropriation à toutes les denrées et marchandises, ouvrées ou non, qui se trouveront dans tous les magasins, docks ou entrepôts. Toutes ces choses ont pu être du domaine privé, sous le régime capitaliste; mais elles entrent, de toute nécessité, dans le domaine social, à partir du jour où la Révolution sociale proclame à la fois la fin de la spéculation sur le travail d’autrui et la production collective.

L’interdiction du travail isolé, en vertu de la loi naturelle, s’applique à celui qui a pour objet la fabrication ou l’emmagasinage de produits destinés à être vendus ou échangés. L’industrie et le commerce cessent ainsi d’être des moyens d’acquérir. La collectivité, c’est-à-dire la Société elle-même, concentre l'industrie et le commerce, en veillant à ce que nul ne puisse en détourner aucun avantage à son profit, en dehors des heures de travail enregistrées à son actif à la Banque sociale.

Cependant, cette interdiction fort bien justifiée, ne signifie pas que la loi défendra à aucun travailleur de se livrer, en dehors du travail dans l’atelier collectif, à un autre travail dont les fruits lui resteraient personnels, et ne seraient destinés ni à la vente, ni

à l'échange. Ainsi tout travailleur restera libre de fabriquer, à son usage personnel, les objets les plus divers, suivant ses goûts ou sa fantaisie; et, pour cela, il sera maître d’acquérir et de posséder les outils et les machines qui lui seront nécessaires, sous la seule réserve qu’il n'emploiera pas cet outillage à la fabrication d’objets destinés au commerce

Il nous reste à démontrer la parfaite justification du principe collectiviste par quelques exemples, tirés de la législation capitaliste elle-même. — L’article 249 du Code de commerce dispose : « Si les victuailles d’un bâtiment manquent pendant le voyage, le capitaine, en prenant l’avis des principaux de l'équipage, pourra contraindre ceux qui ont des vivres en particulier de les mettre en commun, à la charge de leur en payer la valeur. » C’est le navire seul et son chargement qui répondent du paiement: ni le capitaine, ni les gens de l’équipage, ni les passagers ne contractent, à cet égard, de dette personnelle. En conséquence, si le navire est délaissé, et que les épaves ne suffisent pas au remboursement des avaries, le passager qui a été dépossédé de ses vivres, n’a rien à prétendre.

N'est-ce pas en vertu de la même loi naturelle que les habitants d’une ville assiégée sont soumis à toutes les réquisitions que justifient les besoins de la défense ? De telles dispositions, bien que contraires au droit de propriété, sont évidemment dictées par un intérêt supérieur.

Un autre exemple de l’application du principe collectiviste a été souvent fourni par les chefs de municipalité, aux prises avec une coalition de patrons boulangers qui, refusant de se soumettre à une taxe municipale du prix du pain, fermaient leurs fours et affamaient ainsi la population. Les pouvoirs publics n’hésitaient pas alors à intervenir pour contraindre les boulangers à livrer leur farine ou à rouvrir leurs fours.

Comme on le voit par ces exemples, l’intérêt général, qui constitue une question de salut public, conduit légitimement la Société à déclarer communes les choses qui ne peuvent plus continuer de rester propriété privée, sans qu’il y ait péril social. C’est dans cet ordre d’idées que se classe la loi collectiviste, qui met aux mains de la Société tous les instruments de production, puisque l’outillage, qui resterait propriété privée, perpétuerait le régime barbare de l’exploitation de l’homme par l’homme.

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