CHAPITRE VII
LE JEU, LE .PARI ET LA CAPITALISATION DES PROFITS ESPÉRÉS SONT-ILS DES MOYENS LÉGITIMES D’ACQUÉRIR ?
Le jeu et le pari ne sauraient êtres rangés parmi les moyens d’acquérir la propriété, puisqu’en droit naturel, c’est uniquement le travail personnel de chacun qui légitime la propriété. Dans les opérations du jeu et du pari, aucun travail n’apparaît. Nous y démêlons, au fond, une simple spéculation sur le travail d’autrui, sur un bien qui a dû être le produit du travail. Il est vrai que la chance de gain ou de perte est à peu près réciproque enire les joueurs ou les parieurs ; mais cette réciprocité n’ajoute pas au jeu ou au pari un caractère qui le justifie. Il suit de là que la loi n’accordera aucune protection pour l’exécution de tels contrats, considérés comme
nuis.
En outre, et par application du même principe, seront frappées de la même nullité ;] toutes les opérations qui participeront indirectement du jeu ou du pari, et notamment .celles qui auront le caractère de l’agiotage commercial, c’est-à-dire de la' spéculation sur les bénéfices futurs, seulement espérés et pu-
rement aléatoires. Dans le livre qui aura pour titre : Krach universel , causes et développement, nous verrons les circonstances curieuses, éminemment éducatives et trop peu connues, dans lesquelles ce système économique anti-social a pris naissance.
Citons quelques exemples de l’application du nouveau principe socialiste. Les marchés de Bourse, tels que les achats ou ventes, à terme ou à prime, de titres d’actions, d'obligations ou de rentes, ou même de marchandises, sont déclarés nuis, et ils n’ouvrent aucun recours judiciaire pour leur exécution. En effet, ces marchés participent du jeu, en ce qu’ils se soldent par le paiement de la différence entre le cours du titre ou de la marchandise au jour du marché, et son cours au jour de la livraison fictive.
Les opérations de change, celles du trafic des monnaies et, enfin, l’escompte des valeurs fiduciaires, toutes opérations usuraires, dont les profits sont tirés de la spéculation sur le travail d'autrui, prennent fin avec le régime socialiste, par cela seul que le papier-monnaie sous toutes les formes et les espèces monétaires elles-mêmes cessent d’avoir cours.
Les loteries, les émissions d’obligations à lots, cessent d'être autorisées ; il en est de même du pari aux courses.
Ce n’est pas au nom d’une morale religieuse que le Socialisme proscrit ces moyens d’acquérir; mais il proclame que la possesion des choses s’acquiert par le travail seul. Tout autre moyen d’acquérir, tel que le jeu ou l’a-
giotage, prend le caractère d’un prélèvement illicite sur le travail d’autrui, c'est-à-dire d’un vol, puisque l’une des parties ne reçoit rien comme l’équivalent de ce qu’elle donne. Le consentement au risque de perte, préalablement donné par chacun des joueurs, n’est qu’un acte de démence, tel que l’espoir qui naît d’un rêve; et, par suite de ce vice, il ne peut devenir le fondement d’un droit. La simple chance d’acquérir ou de ne pas acquérir ne saurait donc être considérée comme une valeur escomptable et marchande. Jusqu’au dix-septième siècle, toutes les législations, même celles qui remontaient à la plus haute antiquité, furent unanimes ponr affirmer ce principe. Nous verrons, au livre du Krach, par suite de quelles aberrations l’humanité s’en est écartée, pour fonder le capitalisme avec son lamentable cortège de misères, de ruines et d’horreurs sanglantes.
En France, comme en d’autres pays, le législateur s’est appliqué à moraliser le jeu. Amère ironie ! Ceux qui ont versé dans cette imprudente pratique n’ont pas compris qu’il est des choses au milieu desquelles on ne peut introduire aucune moralité. L’idée n’est pas moins folle que celle qui consistait à moraliser le vol, en décrétant les diverses manières dont il pourrait légitimement s’exercer. Ne rions pas de cette observation ! Le législateur en est arrivé là dans la règlementation du commerce, et même dans l’application du droit de punir ; nous le démontrerons. Moraliser le jeu 1 Avant de remuer ce rocher de
Sisyphe, le législateur eût dû prévoir que, loin de refréner la passion du jeu, il allait, au contraire, lui donner un nouvel aliment. en le consacrant comme une institution légale.
Le législateur ne moralisera, pas plus qu’il ne guérira la fureur du jeu. Ce qui contribue surtout à la développer, c’est l’abaissement j continu et l’incertitude des profits du travail producteur. Le capital étant devenu une puissance qu’on désespère de plus en plus d’acquérir par un travail régulier, le jeu s’offre à l'esprit comme un moyen rapide d’arriver à la fortune.
Cependant, le mal se guérira par l’établisi sement d’un régime social, qui introduira 1 des mœurs nouvelles. L’aisance dans l’abon- | dance, et au sein d’un luxe essentiellement | artistique, qui sera entretenu par les services i publics, procurera à tous les jouissances i qu’aujourd’hui chacun attend uniquement de l’accumulation d’un gros capital. De plus, toute sanction légale étant enlevée au jeu, et l’agiotage étant rendu impraticable, sous le régime socialiste, la création de grosses fortunes privées sera devenue impossible. On conçoit , dès lors, que le jeu, ayant perdu son I plus puissant attrait, cesse de procurer à ; l’homme les émotions qu’il y trouve actuelî lement. Aussi ne sera-t-il plus qu’une récréation sans recherche de profit, et la moralisation se sera faite d’elle-même.
Une observation curieuse confirme notre théorie. Les pays où le travail de l’homme est
le plus dédaigné; où les fortunes, bâties sur un agiotage effréné, sont les plus chancelantes ; et où, enfin, comme une conséquence directe, l’esprit de vol et de rapine chez les particuliers, les instincts concussionnaires chez les fonctionnaires de haut et bas étage, s’étalent avec le plus d’impudence, sont ceux où la folie du jeu exerce ses plus cruels ravages. Tout le monde joue, dans l’Amérique du Sud, en ce moment vouée à l’anarchie sous toutes les formes ; la même passion, entretetenue par les mêmes causes, a pourri l’Espagne, l’Italie et le Portugal. Depuis quelques années, elle s’est développée dans une effrayante mesure, en France et dans le reste de l’Europe. Aussi n’hésitons-nous pas à voir là l’un des signes précurseurs du krach immense et universel, qui s’apprête à engloutir le capitalisme.