CHAPITRE VII
La détermination socialiste de la valeur d échange
et la liberté du travail dans 1 État socialiste.
Il est temps d’insister sur le sujet que nous avions laissé de côté-(ch. III) et qui nous parait le point le plus faible ou du moins le plus obscur du programme socialiste, surtout en ce qui touche la classification économique et le contrôle des travaux isolés dans leur rapport avec 1 ensemble immense des travaux collectifs sociale* ment organisés.
D’aprèâ quel critérium toutes les forces de travail doivent elle? être réparties dans le vaste domaine de la production? Les fonctionnaires économiques pourront-ils, à leur gré, diriger, déplacer ces forces de travail et les soumettre constamment à de nouveaux apprentissages ?
Dans l’état -actuel, cette difficulté de la classi-
fïcation économique des forces de travail isolées dans l’ensemble du travail social se résout très simplement.
Le salaire est non seulement réglé d’après les frais d’entretiên, mais encore il baisse là où baisse la demande de travail, c’est-à-dire où la valeur d’usage est de moindre importance ; le prix du travail hausse, au contraire, en temps et lieu, quand le produit est plus recherché et que la valeur d’usage monte. 11 en résulte que les travailleurs isolés, repoussés par leu v propre intérêt d’une production qui a perdu sa valeur d’usage, sont attirés vers celle qui est demandée — et ceci sans aucune contrainte administrative.
La liberté de changer le domicile (Freizügigkeit) est la forme de droit public qui accorde au travailleur la liberté de rechercher du travail dans les lieux où le salaire est plus lucratif.
L’Etat socialiste ne serait pas à la hauteur de sa tâche, s’il n’imitait pas ici, et s’il ne taxait toujours les journées de travail que d’après la pure détermination de la valeur d’après les frais (wosten Kerthbestimmung) au lieu de les taxer, en tenant compte aussi des fluctuai ions de la valeur d’usage : un peu plus haut que la simple journée de travail, quand la valeur d'usage
hausse, un peu plus bas quand la valeur d'usage baisse.
Si le socialisme ne sait pas faire cela, il ne pourra pas maîtriser les accumulations improductives, il devra toujours diriger péremptoirement les travailleurs ici et là.
Si, au contraire, le socialisme fait entrer la valeur d’usage dans la taxe sociale du travail,
I c’est-a-dire la valeur sociale d’échange, l’intérêt privé attirera aussi les travailleurs des professions improductives dans les professions produc- 1 t*ve3- Il n y a plus besoin alors de commandement péremptoire ; il serait alors plus possible d’apporter dans l’État socialiste tous les avantages de la liberté de changer domicile et vocation.
La liberté individuelle d’exercer le travail (ArbeitsbethàHgung) serait pleine et entière et les administrations de production pourraient déplacer les forces de travail d’une manière productive.
Or, l’admission de la valeur d’usage dans la détermination des taxes sociales n’est pas inconcevable. Dans une production unitaire, on voit oien vite quels sont et où sont les travaux les dus demandés, et les travaux superflus. On pour, •ait même mieux voir d’ensemble dans une telle
organisation productive les variations des besoins et les déficits des produits.
D’après ce système, on pourrait taxer plus haut ou plus bas pour donner l’impulsion voulue à la marche économique du travail.
Mais alors il faudrait abandonner la théorie actuelle et erronée de la valeur (d’après laquelle la valeur n’est réglée que d’après les frais sociaux) tant en ce qui touche la taxation des produits qu’en ce qui touche la taxation des travaux. Ces deux taxations devraient subir l’influence des fluctuations de hausse et de baisse de la valeur d’usage.
Sans cette introduction de la valeur d’usage dans la taxe sociale, cest-à-dire sans une imitation analogue de toutes les déterminations accidentelles (Werthbestimmungs-vorgânge) de la valeur parle marché d’aujourd’hui, il n’est pas concevable qu’une direction supérieure quelconque du système unitaire de production puisse maintenir l’équilibre entre les travaux et les richesses nécessaires et les provisions accumulées, sous le rapport de la quantité et de la qualité des produits, c’est-à-dire conserver cet équilibre économique du travail et de la consommation qui se renouvelle maintenant tous les jours, quoique par soubressauts, sous l’influence des
prix du marché qui tiennent compte aussi des variations de la valeur d’usage.
On le voit, de la juste position de la théorie de la valeur d’usage en question, dépendent trois choses :
1° La possibilité de maintenir en équilibre économique et de diriger une si vaste organisation de travail, de production et de besoins.
2° La reconnaissance d’une liberté individuelle indispensable du travail et de la consommation.
3° L’excitation générale de chaque individu isolé à l’emploi économique de sa force de travail est des produits.
Il est bien évident que par là le nouvel état; de choses se rapprocherait considérablement de la vie actuelle et de ses habitudes. - : >- •
Lebon côté de l’économie libérale, là liberté individuelle, le libre choix de son domicile* la liberté industrielle, pourraient peut-être se conserver, tandis qu’il serait mis fin au manque actuel d’organisation unitaire du travail.
S’il est possible maintenant d’organiser un mode social de taxation de la valeur, en tenant compte aussi des fluctuations de la valeur d’usage, de tous les travaux, des produits isolés, c’est ce que nous n’examinerons pas en ce moment.
Cette question n’a pas été encore assez discutée et n’est pas mûre par conséquent.
Mais, sans restriction aucune, nous osons affirmer que dans la constitution de la valeur d’échange (valeur sociale) des travaux et des produits, la prise en considération de la valeur d’usage est le point le plus important et le plus décisif.
En d’autres termes, si le socialisme n’est pas en état de conserver tous les bons côtés de la liberté moderne du travail et de l’économie familiale (Haushalts) pour les joindre à ses avantages incontestables qui sont, entre autres, l’ordre et le contrôle réciproque du travail, la libre et rénovante acceptation de devoirs (discipline), l’abolition certaine des excès de travail et de l’abandon des femmes et des enfants, l’empêchement de l’exploitation par des intérêts privés, l’abolition de la presse et de la vie parasite improductive, la fin de la corruption, du luxe démesuré, des délits provenant de la propriété; si le socialisme est incapable de réaliser cela, il n’a aucune chance et aucun droit d’être réalisé. En effet, tous les avantages ci-dessus mentionné s auraient leur contre-partie dans une état de production unitaire et de travail obligatoire, si le vaste champ qui convient à la liberté des mou-
vements individuels n’était pas scrupuleusement respecté.
Il est bien remarquable et bien consolant que tout ce qui rend le socialisme avant tout pratiquement discutable le pousse à la conservation et même au développement extrême des meilleurs côtés de l’économie politique libérale (1).
Que le lecteur ne nous en veuille pas si nous nous sommes arrêtés d’une manière si doctrinaire sur la théorie de la valeur. C’est notre conviction scientifique longuement réfléchie, que cette théorie n’est pas d’une importance moindre pour l’avenir qu’une théorie quelconque de Rousseau ou d’un autre esprit de la première révolu-
(I) Même l’obligation de travailler journellement huit heures n’est pas nécessaire à l’Etat socialiste. Chacun n’y peut vivre que de travail, et par conséquent tous voudront travailler. Enchaîner au travail, tel jour ou telle semaine, un producteur, n’est nécessaire que dans certains cas où la société aurait un besoin urgent de produits et ne pourrait pas trouver de remplaçant au producteur en question. La journée normale de travail réc’amée aujourd'hui comme moyen défensif contre ’excès de travail et l’appropration de la plus-value Par un tiers, aurait alors une toute autre signification.
tion bourgeoise libérale. Corriger la théorie, si répandue jusqu’à présent, de la valeur sociale du coût de travail, c’est peut-être ce qu’il y a de plus important pour l’histoire de peuples entiers.