Schaeftle veut dire : du dix-neuvième siècle
forme s’y prêtera ])eaucoup mieux que la forme de production capitaliste privée. 11 en est de même de la participation des travailleurs aux bénéfices ; ce n’est pas là sans doute une organisation socialiste, mais elle conduit à la propriété collective. Toutes ces formes intermédiaires, le socialisme peut les utiliser, et elles poussent à sa roue, mais elles ne sont pas son dernier mot.
Nous insistons sur ces points pour mieux expliquer pourquoi la conquête du pouvoir politique par le peuple travailleur, l’agitation, la propagation des idées de bien-être, la critique de la spéculation effrénée, comme aussi le compromis des associations productives subventionnées par l’Etat, sont, peuvent [et doivent être, dans les circonstances présentes, et sans préjudice du but final du socialisme, le mode d’action le plus efficace.
11 faut encore nous arrêter sur la critique socialiste du capitalisme ou système de production privée ; autrement, on ne comprendrait pas la langue des socialistes.
La critique du capital est le travail intellectuel préparatoire le plus important de la période présente.
Observons d’abord que la propriété capitaliste d’aujourd'hui est présentée comme étant le produit d’un vol.
C’est une grave erreur, et fort répandue, que d’entendre ce mot de Proudhon : la propriété, cest le vol, comme si le socialisme regardait chaque propriétaire comme un voleur au sens
du code pénal, et mettait le bourgeois le plus honnête au même rang que les hommes (|ui vont, munis d’une lanterne sourde et d’une fausse clef, voler le bien d’autrui, ^lais rien n’est [dus erroné que cette interprélation, dont on use volontiers pour montrer que le communisme se condamne lui-mème.
Ces mots : que la propriété capitaliste actuelle est le vol, ou, comme dit Lassalle, le bieit cVaiitrid {Frenidtam)^ qu’elle est une propriété anarchique qui doit être remplacée par la vraie propriété fondée sur le travail, ces mots ont évidemment une tout autre signification, comme le comprendra tout homme qui y aura regardé de plus près.
Le sens de la critique socialiste de la propriété capitaliste est le mieux exprimé par Karl Marx, le chef et le théoricien le plus autorisé du prolétariat.
Le point de départ de Marx, c'est que la propriété capitaliste transmise par les siècles dérive, dans son ensemble, de la conquête, de l’expulsion des serfs (confiscation des petites propriétés agricoles), du pillage des colonies, de l’abus de la force publique, des systèmes protectionnistes en faveur des privilégiés, du j)artage des biens d’Eglise sécularisés, etc. ; mais il ne met pas le vol sur le compte de Pierre ou de Paid, héritiers actuels de cette propriété. En général, il s’occupe fort peu de juger ces anciennes formes de raccuniulation primitive du capital.
11 ne s’occupe également qu’en passant de
la forme si moderne du capital des hommes de proie qui exploitent la corruption des Bourses, des parlements et des journaux.
Il s’attache principalement à analyser le mode de formation du capital qui, étant donné l’ordre économique actuel, est le seul possi])le ; qui, par conséquent, dans les circonstances données, est normal, légal, et même tout à fait inévitable.
Marx observe que la niasse des capitaux de cet ordre qui se forment et se multiplient aujourd'hui, proviennent des profits du capital, de l'excédent des profits d’entreprises, et non pas d/épa.rgnes faites sur les salaires ; — ce qui est certainement exact.
Puis il admet parfaitement que tout capitaliste, s’il veut se maintenir sous le régime social anarchique de la concurrence auquel il est soumis aujourd’hui, doit, lui aussi, participer à l’accroissement du capital par le profit, sans quoi sa ruine est ('ertaine. « Moins c[ue tout autre, dit-il textuellement, mon point de vue, qui conçoit le développement génétique de la société économique comme un processus réglé par les lois de la nature, peut rendre l’individu isolé responsable des conditions dont il est socialement le produit, alors meme qu’il les dominerait personnellement. »
]\îarx est donc bien éloigné d’appeler suhjeo tivement le profit capitaliste un vol, ou d'exiger {[u’uu capitaliste — aussi longtemps qu’il sera astreint à s’adapter au mode actuel de production — renonce à faire tous ses efforts })our
aiigmenler, autant que possible, le profit de son capital et son capital lui-même. Mais, objectivement^ étant donné qu’il résulte de la condamnable organisation actuelle du mode de production, l’accroissement du capital jirivé est bien une spoliation du travailleur, une escroquerie, une rapine, une exploitation.
En effet, les profits du capital dont naissent les grandes fortunes privées ne permettent de tels excédents que parce que le travailleur salarié reçoit un salaire inférieur à la valeur de son travail et qu’il doit chaque jour laisser s’ajouter aux profits du capitaliste la plus-value de son travail.
L’économie politique bourgeoise reconnaît elle-même que le travailleur reçoit, en moyenne, non ])as le produit intégral de son travail journalier, mais beaucoup moins, et seulement l’équivalent de ce qui lui est strictement nécessaire pour son entretien quotidien. 11 travaille par jour dix à douze heures, alors que six heures peut-être suffisent à produire l’équivalent de son salaire. Ce qu’il produit en plus de son entretien (ce qu’on nomme plus-value) tombe dans la poche du capitaliste. La plusvalue, tombant en gouttes journalières, est absorbée par l’éponge du capital; elle devient le profit du capitaliste, elle devient du capital accru.
A vrai dire, la critique marxiste du capital, cet évangile critique des travailleurs contem- Tiorains, par toute l’Europe, est en substance une théorie critique de cette appropriation ca-
pitaliste de la plus-çalue. Toutes les conditions et toutes les formes de cette appropriation capitaliste sont analysées et éclairées d’une lumière intense, à l’aide de très riches matériaux puisés surtout dans les conditions économiques de l’Angleterre.
La concurrence des travailleurs entre eux, l’instabilité du processus de la production sociale, le déclassement de la main-d’œuvre causé par les machines, les bouleversements techniques, la concurrence étrangère, maintes autres causes mettent, selon Marx, le travailleur salarié et le petit bourgeois dans la nécessité de céder leur travail journalier au capitaliste (propriétaire foncier, industriel et commerçant) et de se résigner à un salaire qui ne leur paie pas le produit intégral de leur travail, mais leur donne simplement de quoi subvenir à leur strict nécessaire. La plus-value de la journée de travail, la portion qui n’est pas payée eh salaire, passe dans la bourse du capitaliste par le moyen de la vente des produits du travail, enrichit celui-ci, et lui donne les moyens de déployer plus de luxe dans son intérieur et surtout d’augmenter indéfiniment son capital. Ainsi, sous le masque hypocrite du salaire, qui n’est pas équivalent au produit de travail, a lieu, chaque jour, à chaque heure, une exploitation sans trêve des travailleurs salariés, et c’est ainsi que le capital est vraiment un vampire, un spoliateur, un voleur.
Toutefois, subjectivement, le bourgeois honoral^le est parfaitement innocent, bien mieux, il
est contraint par tout le syslème existant, et qui légalement s’impose à chacun par la concurrence anarchique, de prendre part à la spoliation insatiable, c’est-à-dire de dépouiller les travailleurs autant que possible de ce qu’ils produisent et de multiplier à l’infini ses propres é('us ; car, en agissant autrement, il serait incapable de tenir tête à la concurrence.
Mais, objectwement, cette spoliation générale est condamnable, et il faut que le système soit changé.
Gomment s’opérera ce changement, c’est ce (fueron ne nous dit pas en détail, mais les prémisses critiques permettent de s’en faire une idée certaine. Pour qu’il n’y ait plus de capitalistes ni de travailleurs salariés, mais simplement des producteurs, il faut qu’au système des ' capitaux privés concurrents — qui dépriment le salaire par la concurrence — soit substituée V appropriation collective du capital, avec une organisation sociale du travail, et une répartition sociale du revenu national en raison du travail de chacun. Ainsi le profit ne pourrait plus écraser le salaire, parce qu’il n’y aurait [)lus ni salaire ni profit, mais seulement indemnité sociale, revenu du travail socialement déterminé et mesuré d’après les besoins, ou d’après \ la ([uantité et la valeur d’utilité sociale du tra- j vail. J
La seule part du produit national qui ne 1 serait pas partagée entre les individus, c’est I celle qui serait destinée aux administrations i [)roductives et économiques en général. Une I
partie de ce capital serait restituée au capital collectif, en amortissement de la quantité usée par la production, une autre partie servirait à Tentretien des autres institutions d\itilité pur blique, celles qui ne sont pas directement productives, et profiterait donc encore à tous les citoyens. Cette portion du produit national constituerait une sorte d’impôt naturel aussi direct que possible, et serait prélevée avant la répartition des revenus privés. Elle remplacerait les impôts d’aujourd’hui, et serait employée aux charges d’utilité publique et à l’entretien du capital collectif.
En un passage de son livre, ôlarx exprime cette idée en passant et à peu près en ces termes ^ : Le produit commun serait un produit social, i ne partie de ce produit servirait à rem- , placer le capital employé, et serait donc consacré à la production : il resterait social. Lhie autre partie serait consommée par les membres de la société, et devrait donc être répartie entre eux. La part de chaque producteur aux moyens d’existence serait donc déterminée par son temps de travail. Le temps de travail servirait donc à mesurer la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps à mesurer la part des produits communs individuellement consommables à laquelle il aurait droit. '
11 est donc manifeste que le programme socialiste est tout autre chose que le partage
édition allemande.
périodique des propriétés privées. Il signifie propriété collective des moyens d’un travail qui est déjà collectif en fait; prélèvement direct sur le montant du travail collectif des sommes nécessaires à l’entretien des institutions d’utilité publique ; répartition de tous les autres moyens de consommation entre les producteurs isolés, à titre de propriété privée et de revenu privé, répartition faite au prorata du travail de chacun.
Qu’on se garde donc bien de considérer le socialisme comme un système de partage périodique des propriétés privées. C’est là s’escrimer contre des moulins à vent, et les journaux socialistes ont toute raison de flétrir quotidiennement ce procédé comme une preuve d’ignorance crasse.
Après cette critique du capital privé, l’établissement final de la propriété collective ne paraît pas douteux aux socialistes. L’extrême difficulté de la transition à l’ordre nouveau ne les préoccupe pas trop. Ils comptent sur la niasse expropriée de la population en face du petit nombre des expropriateurs^ sur l’achèvement du processus de destruction de la petite bourgeoisie, et sur l’impossibilité de continuer la production privée avec une classe ouvrière mécontente et qui n’a plus de foi dans l’autorité.
Quant à la question de droit concernant le passage à l’ordre nouveau, elle ne leur donne aucun scrupule. Ils raisonnent à jieu près ainsi: 11 se peut que le bourgeois ait un droit sur ce qu’il a acquis sous le régime actuel de produc-
tion, et nous lui rachèterons son capital privé, comme il a racheté lui-même le droit féodal. Mais il n’a aucun droit à prétendre pour tout l’avenir empêcher ravènement d’un meiU leur mode de production. Une nouvelle forme de production peut, à tout instant, être proclamée par le peuple comme un nouvel état de droit. A dater de ce moment, le capitaliste ne pourra plus exercer à son gré sa grande industrie : il saura s’estimer heureux si on rachète, à lui et à ses enfants, le capital privé en annuités de moyens de jouissance, qui dureront jusqu’à ce que tout le monde se soit fait aux nouvelles conditions. Notre capitaliste s’inclinera devant le droit nouveau proclamé par la majorité du peuple, de même que la noblesse a dii s’incliner devant le droit proclamé par la bourgeoisie et se contenter du rachat des servitudes féodales.
Le socialisme n’est nullement hostile à l’idée de racheter les propriétés privées actuelles, si les propriétaires y consentent de bonne grâce ; et il invoque d’ordinaire la manière toute pacifique dont s’accomplit l’expropriation de la noblesse féodale et de l’Eglise féodalisée, en échange de compensations évaluées en titres de rente .
Mais, alors même que Ton rachèterait toutes les valeurs productives, on ne délivrerait pas cette fois aux expropriés des titres de rentes ni des moyens de production, mais uniquement des moyens de consommation ; car, à l’avenir, les moyens de production ne pourraient plus être objet propriété privée, même
si roii voulail: payer à leur valeur intégrale en argent les titres privés de propriété que l’on rachèterait. C’est dire qu’avec cette méthode de rachat, les immenses capitaux des Rothschild et consorts seraient payés, en mettant les choses au mieux, au moyen d’une quantité lbrniida]}le de moyens de consommation, qui ne pourrait former une accumulation durable. Les grands capitaux privés cesseraient donc aussitôt d’exister en tant que capitaux, et bientôt en tant que richesse, car l’Etat socialiste ne saurait consentir à racheter moyennant des rentes perpétuelles. Et la surabondance de biens naturels donnés en dédommagement ne saurait avoir une longue durée.
De ce qui précède, il résulte aisément que le socialisme n’a pas besoin de « partager », au moins de partager périodiquement, au sens qu’on attribue à ce mot. Il peut reconnaître les richesses déjà accumulées comme le produit légal d’un mode d’acquisition aboli ; mais il ne peut pas pro futiiro les laisser s’accroître et les laisser devenir un capital privé, une source perpétuelle de revenus particuliers.
Le socialisme interdit de faire fructifier à l’avenir la richesse au profit des individus, d’en . faire une source de rentes privées, et par là il met radicalement fin, dans le fond, à toute iné- i galité de revenu qui ne résulte pas d’un travail \ exceptionnel. Ainsi l’inégalité est, comme fa ^ dit un socialiste, « organiquement supprimée ».
Ou’on réfléchisse bien sur l’infinie portée de ces propositions. La famille Rothschild pos-
sède, admettons, 500 millions d’écus ; elle en serait complètement indemnisée en ce sens cjue, an cours de trente, quarante ou (ùnquante années, on lui délivrerait par annuités la valeur escomptée de 500 mi liions d’écus, mais seulement sous la forme de moyens de consommation, de luxe et d’agréments. Cette famille serait en état de jouir richement et de faire des dons; mais elle ne pourrait plus capitaliser, ne pourrait plus convertir son surplus en sources de revenu, et, même en supposant le droit d’héritage conservé, elle serait contrainte, après deux ou trois générations, au travail personnel, (‘omme toute autre famille, à moins qu’elle ne préfère émigrer, auquel cas il est bien douteux que l’Etat socialiste lui envoie ses annuités.
Certes, on n’a rien pu imaginer de plus fort contre l’industrie de l’argent, et en particulier contre les juifs, que cette interdiction, faite au nom du droit, de détenir des moyens de production privés et des sources de revenus privées. Et le plus surprenant, c’est que ceux qui ont le plus eiricacement répandu cette idée dans les masses appartiennent au judaïsme: Marx et Lassalle sont d’origine juive.
Le socialisme se glorifie de ces résultats ; il sc glorifie surtout de ce qu’il va extirper radicalement toutes les tromperies des Bourses, les coups de spéculation, les monopoles privés et l’usure. En effet, une fois le socialisme réalisé, il ne resterait plus rien des revenus provenant de la spéculation et des rentes gagnées sans travail.
C’est ici le moment de réluter un malentendu grossier.
On entend très souvent dire : « Le socialisme ne veut plus de capilal, économiquement parlant ; il ne veut plus de moyen de production ; il veut produire sans immeubles, sans fabriques, sans machines, sans instruments, sans matière première et sans combustible ; car il nie le .capital et, en conséquence, l’existence, l’épargne, l’entretien et le renouvellement des moyens de travail. »
On regarde ce raisonnement comme une bril-
lante réfutation de la doctrine socialiste, et on triomphe de cette <( imbécillité » des socialistes. Mais il faut expressément se mettre en garde contre cette manière de réfuter le socialisme.
C’est la possession, la propriété privée des moyens de production, que le socialisme veut abolir pour l’avenir. Au point de vue technique et au point de vue économique, non seulement il ne condamne pas le capital, mais — comme les citations tirées de Karl Marx le prouvent clairement — il veut, par l’institution et le renouvellement collectifs de tous les moyens de production, organiser les capitaux d’entreprise de manière à assurer à toute la production nationale une productivité égale à celle de la grande production la plus perfectionnée et la plus rationnellement installée. Et le produit de la production collective fournira les moyens de doter et de renouveler l’ensemble du capital social. Déjà Ch. Fourier, le rêveur, réclamait ral)olition de la petite industrie l)Ourgeoise, misérable-
ment dotée, et voulait la généralisation de la o-rande industrie. Combien un homme comme
Karl Marx songe peu à ramener la production aux procédés de la petite industrie — et, à plus forte raison, songe peu à produire sans capital au sens technique du mot, c’est-à-dire sans moyens de production, — c’est ce qui ressort jusqu’à l’évidence (tu passage que j’ai cité plus haut, qui résume sa critique du capital privé, et (|ui termine le premier volume de son Capital.
(pliant aux maux nouveaux que le socialisme substituerait aux maux présents, qu’il prétend guérir, nous n’avons pas à nous en occuper ici. Nous avons simplement à constater ce qui (‘onstitue le contenu du socialisme, et à en préciser d’abord le principe l’ondamental.
Cherchons à poursuivre encore plus en détail les conséquences pratiques de ce principe dans les catégories principales de l’économie politique : besoin, production, circulation, revenu, économie domestique, consommation et formation de fortunes. C’est seulement en entrant dans ce détail que nous serons en mesure d’orienter complètement le lecteur, et de montrer d’une part que le socialisme rompt encore beaucoup plus avec l’ordre existant que ne l’admettent les plus poltrons, et, d’autre paj’t, combien sont faux les préjugés qui courent sur son compte.