ACTE PREMIER
BORNIGHE.
J' voudrais dire un petit bonjour à M. Rouget.
VÉDIE
[I n'est pas levé.
BORNIGHE.
Faudrait pourtant ben que je le voie.
VÉDIE
Revenez plus tard.
BORNIGHE.
C'est que... toute la sainte journée du bon Dieu il a auprès de lui sa... madame, et j' veux voir m'sieu Rouget seul.
VÉDIE
Pour affaires?
BORNIGHE.
Pour affaires. Voyez-vous, Védie, il vient de m'arriver un grand malheur. J' suis ruiné.
VÉDIE
Vous?
BORNIGHE.
Ruiné 1... Vous savez qu'y a dans Issoudun un tas de mauvais gars inconnus qui font des misères au pauvre monde, la nuit.
VÉDIE
Si je le sais, doux Jésus ! La semaine dernière, ils ont mis des bottes de paille soufîrées, des papiers huilés et des pétards dans la cheminée de m'ame Vilatte. En allumant son feu, le matin, pouf! tout à éclaté; la pauvre chère femme a cru avoir allumé un volcan.
BORNIGHE.
Je sais ben qui je soupçonne.
VÉDIE
Qui?
BORNIGHE.
J' peux pas le dire, vu que j' suis pas encore sûr de mon fait! mais patience... Figurez-vous, Védie, que j'avais acheté mille sacs de grain. Je les enferme dans la vieille église des Capucins. J' vas faire ma tournée chez les paysans des environs et quand je reviens, qu'est-ce que je vois? Ah! miséricorde, mes sacs éventrés, le grain coulé à terre, éparpillé, écrasé, mouillé, dans le toit une ouverture grande comme cette table par où la pluie était tombée. Et de tous les côtés, trottant, courant, sautant, volant, des rats, des mulots, des écureuils, des pigeons, qu'on avait méchamment introduits dans la remise, et qui, pendant deux semaines avaient dévoré une partie de mon bien.
VÉDIE
Oh! c'est-i Dieu possible !
BORNIGHE.
Oui... Védie!... Et de c'te affaire me v'ià plus pauvre qu'un Job !
VÉDIE
Alors... comment paierez- vous le billet que vous avez fait à monsieur?
BORNIGHE.
Bén, voilà, précisément... ça n'échoit que dans deux mois, mais je voulais le prévenir tout de suite, en honnête homme!
VÉDIE
Prévenez madame.
BORNIGHE.
La Rab... M'ame Brazier? Non.