ACTE TROISIÈME
FLORE
Colonel, je ne veux pas votre mort, et je ne veux pas que vous le tuiez. Pourquoi ce duel?
BRIDAU
Oh ! dans le fond, je ne suis pas un mauvais bougre et je serais désolé de faire de la peine à une jolie fille comme vous. Non, je n'ai pas une envie immodérée de tuer ce Gilet.
FLORE
Ahl
BRIDAU
Il n'a qu'à s'en aller.
FLORE
S'en aller ?
Qu'il parte pour l'Amérique. C'est un très beau pays : j'y ai été. Il fera fortune là-bas. Ce sera beaucoup plus honorable que de faire les cent coups la nuit, à Issoudun, ou le diable dans cette maison.
FLORE
En Amérique ?
BRIDAU
Notez, ma chère enfant, que je ne prétends pas vous séparer de lui. Partez ensemble. J'engagerai le vieux à vous donner une soixantaine de mille francs.
FLORE
Qu'est-ce que nous ferions de vos soixante mille francs ? Nous ne partirons pas.
BRIDAU
Les millions de mon oncle vous retiennent ici. Ah ! je comprends qu'il soit dur de lâcher une for-
12i LA RABOUILLEUSE
tune qu'on avait dans la main. Aussi, entre la perte de votre amant et la perte d'un héritage, vous ne balancez pas. Le choix est fait. Vous préférez expo serce garçon aux hasards d'une lutte sans merci, car j« suis décidé à avoir sa peau, ou je lui vendrai cher la mienne.
FLORE
Pourquoi se battre ? Vous disiez qu'on pourrait s'arranger. Si... on vous offrait... à vous, ce... ces... cette somme ?
BRIDAU
Et j'irais faire des excuses, n'est-ce pas ? Mais j'aurais l'air de renâcler à la camarde. Je serais déshonoré, flétri. Même pour un million, à cette heure, je ne renoncerais pas à ce duel, à moins que lui et vous, vous ne disparaissiez.
FLORE
Voyons, monsieur, qu'est-ce que vous avez contre Max? Si quelqu'un vous a fait des mauvaises manières, c'est moi, moi seule. J'ai essayé de vous brouiller avec votre oncle, oui, là, c'est vrai. Je lui ai dit du mal de vous, c'est encore vrai. Je ne vous connaissais pas. Vous êtes tombé ici comme un boulet. J'ai cru que vous veniez pour me chasser de cette maison où je vis depuis seize ans. Alors dame. Je vous ai traité en ennemi. Mais je peux obtenir d e M. Rouget qu'à partir d'aujourd'hui il vous traite comme un parent qu'il aime f Vous ne manquerez de rien pendant votre séjour à Issoudun. On aura des égards pour vous. Vous n'aurez plus à vous plaindre de moi. D'ailleurs, si je vous ai fait quelque avanie, Max l'ignorait. Gomment voulez-vous que je lui demande do partir, de s'en aller dans les Amériques ?