ACTE TROISIÈME
Pourquoi supposez-vous que vous puissiez changer de sentiments?
FLORE
Si quelque jour... je suis habituée à être obéie, caressée... s'il arrivait ici unhomme qui, au contraire, serait bourru, brutal même, je... je ne sais pas...
BRIDAU
Ah!
FLORE
On admire la force, n'est-ce pas? les gens qui ont du courage, une figure énergique ! Eh bien, si un jour je me trouvais en face d'un homme pareil... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux que je sois libre?
BRIDAU, bas.
Vous l'êtes encore.
FLORE
Oui, je le suis. (pause.)Ahl je ne sais pas comment j'ose vous dire cela... je perds la tête.
BRIDAU
Non, parlez donc. Il faut qu'on vous comprenne.
FLORE
Mais, colonel, que voulez -vous que j'ajoute ? J'en ai trop dit... je n'aurais jamais dû... Les éniotions de ce soir... Votre présence, ce silence... je suis comme bouleversée .. je me sens toute chose... j'ai un voile devant les yeux... mes mains sont glacées, voyez. (Elle lui donne la main.) On ferait de moi ce qu'on voudrait. (Pause.) Ah ! on n'entend rien... nous sommes seuls...
BRIDAU, brusquement penché sur elle.
Voulez-vous être à moi ?
FLORE, avec un effort de volonté^ bas.
Oui!
BRIDAU, après un silence, s'éloignant.
Allons! allons! Vous êtes très forte, la belle enfant ! Mais je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. On n'attrape pas Philippe Bridau.
FLORE
Colonel !
BRIDAU
Une nuit d'amour, voilà ce que vous m'offrez. Et quand je serais dans vos bras, vous me feriez renoncer à ce duel. Ou, si je n'y renonçais pas, demain matin, alors que Gilet ayant paisiblement dormi se présenterait sur le terrain, frais comme l'œil, j'y arriverais, moi, saoul de caresses. Et il me saignerait comme un poulet. Parbleu! mademoiselle la rabouilleuse, voilà une jolie combinaison. Non, je ne vendrai pas ma part de bonheur et ma part d'héritage pour quelques heures de plaisir. Ce plat de lentilles me coûterait trop cher. Et puis, ce n'est pas une nuit hnique qu'il me faut. Je vous veux, non pas honteusement, non pas furtivement, mais au grand jour. Vous serez ma femme.
FLORE
Moi?
Vous. Votre attitude me permet la franchise et je vais vous dire mes projets. Vous déciderez ensuite, si vous devez partir ou rester. Je n'aventure pas ma peau demain pour gagner à ma mère et à Joseph, mon frère, un héritage. On n'arrive pas où j'espère arriver, sans une grande fortune, il me faut celle de mon oncle, il me la faut tout entière. Aussi, je veux