CHAPITRE
1) Considération sur la colonisation et l’histoire de la population bovine des Vosges
Pour tirer des conclusions sur l’origine de la rage vosgienne, il est sans doute très important de connaître l’histoire de la descendance de la population humaine qui vit dans l’aire zootechnique de cette race.
Quand on interroge les montagnards vosgiens sur l’origine de leurs bêtes, ils n’en savent pas grand chose ou vous répondent généralement, qu’elles sont les animaux autochtones des Vosges et qu’elles y ont été tenues de tous temps par leurs ancêtres. Cependant, puisqu'il n’y a peu de pays en Europe, comme l’Alsace, où la population humaine a tant changé dans le courant des siècles et a été si souvent mélangée par le passage des peuplades et tribus, passage qui s’est effectué au commencement de notre histoire, du sud-ouest à l’est en. suivant le cours des rivières et notamment la vaste plaine du Rhin, il est certain que la race des bestiaux entretenus en Alsace a dû subir, elle aussi, les effets de cette migration des peuplades.
Dans (’Histoire de l'Homme», de Mullner, il est dit qu'environ un millénaire avant l’ère chrétienne, les Ariens venant de l'Est, ont envahi l’Europe centrale en repoussant ou en assimilant les populations primitives des cités lacustres.
Parmi les tribus celtiques qui ont fait irruption dans la plaine du Rhin, il faut nommer les Rauraques dans la plaine du Rhin actuel, sauf la partie appelée Sundgau, les Séquanais qui ont pris possession du Sundgau (nom qui dérive d’après quelques auteurs du vieux nom de Séquanais), les Médiomatriques qui ont occupé le Bas-Rhin actuel et qui habitaient aussi le versant occidental des Vosges. Ces tribus celtiques se sont mélangées avec les aborigènes du pays, c’est-à-dire les Tbériens et, pendant le 3 siècle avant Jésus Christ dans la région Sundgovienne, avec les Helvétes, autre tribu celtique, qui a dû émigrer plus tard en Suisse sous la pression des Suèves.
PhengS SE
Parlant des tribus habitant l’Alsace actuelle, César (dans le Bell. Gall. lib. IV Chap. X) dit que le Rhin baigne les frontières des Helvétes, des Rauraques, des Séquanais, des Médiomatriques et des Tréviriens.
Nous voyons ensuite cette population d’origine celtique, en partie croisée plus tard avec des immigrés, les Alamans, en lutte contre les Romains, qui les asujetissent l’an 56 avant Jésus-Christ, C’est alors que, sous le proconsulat de César, commence l’époque de la colonisation des tribus sans paix ni trève.
Après le déclin de l’Empire Romain, les Francs, venant des environs de Toul, ont envahi la vallée du Haut-Rhin et ont battu en 496 les Alamans près de Strasbourg. Le roi Clodéric a érigé ensuite en Alsace beaucoup de colonies militaires et, en prenant son quartier général à Marlenheim, il a délimité pour la première fois le «Sundgau» du «Nordgau», c’est-à-dire le Haut-Rhin du Bas-Rhin. Sous la pression des Francs, beaucoup de cultivateurs de la plaine se sont retirés dans les vallées des Vosges où ils se sont établis et en ont commencé le défrichage.
C’est à cette époque qu’apparaît pour la première fois le nom «d’Alsatia», nom très controversé quant à sa signification et à son origine, Les hommes les plus érudits ont reconnu depuis longtemps, que l’explication la plus plausible revient à le mettre en rapport avec l’ancien nom de la rivière de l’IIl: «ŒElsa» ou «Alsa», appelée encore «Œll» au moyen âge. Ce serait donc le pays de l’IIl, qui effectivement en traverse la plus grande partie. Ce nom entre dans l’histoire à l’époque des premières campagnes de César dans les Gaules (2).
Sous les Mérovingiens et les Hiohenstaufen, l’Alsace a traversé la période de la création de nombreuses principautés et seigneuries d’ordre très divers, caractérisée par des luttes entre les pouvoirs tour à tour prédominants, des vassaux contre leurs seigneurs, des municipalités, cherchant à s’émanciper autant que possible de sujétions gênantes, contre la puissance impériale et la domination écelésiastique. C'est la période du morcellement féodal, succédant à celle de la fondation des abayes et d’autres établissements écclésiastiques dans la plaine du Rhin et dans les montagnes des Vosges,
Des couvents ont été fondés par des moïnes bénéd'ctins, venus au 6° siècle d'Islande et d’Ecosse, Désirant se consacrer uniquement à
Dieu, ces cénobites, parmi lesquels il faut nommer Saint Grégoire,
Saint-Florent, Fidélis, Arbogast etc., recherchaïent une sollicitude inaccessible aux profanes ordinairement dans la forêt vierge qui leur plaisait par son aspect sauvage. Là ils défrichèrent les bois, élevèrent de rustiques cabanes et labourèrent quelques champs aux alentours. Autour de ces habitations primitives se sont formées plus tard des colonies et des villes florissantes, qui sont devenues des centres de civilisation: Masevaux, Murbach, Lure, Remiremont, Moyenmoutier, Saint-Dié, etc. etc.
C’est de cette époque que nous possédons les premières notices sur la forêt des Vosges. Dans son «Alsace Illustrée», Schoepflin rapporte que les Vosges ont été appelées par les Français: «la Vosge», «les Vosges», «Vauges», par les Allemands: Wassichen, Wasgau, Wesgauer Geburg», et par les écrivains grecs et romains: «(Vogesus». Une ancienne inscription romaine les nomme cependant (Vosegus»:
VOSEGO
MAXSIIMINUS
Ve SAE M: inscription qui était l’accomplissement d’un voeu adressé aux Vosges comme à une divinité. Pendant le moyen-âge, on se sert, le plus souvent, du mot «Vosagus», mais on y joint la qualification de bois, de désert, de forêt, Les anciennes annales disent la «« Forêt des Vosges ». L'origine de ce mot est bien certainement celtique: «Voges», «(Vogs» comme «Cambes», «Cambs» en supprimant ou en évitant la voyelle ce».
D’après un linguiste éminent, dont on peut répudier l'esprit systématique et les théories absolues sans pour cela méconnaître l’autorité de son érudition analytique, d’après J. L. Ballet, le nom même de «la Vosge» dériverait de plusieurs radicaux gaulois, qui attestaient la domination originelle de l’aurochs sur la contrée: «vou» ou «gou» désignerait le boeuf, «guez» serait l’adjectif «sauvage» ou «féroce». «us» Caractériserait des élévations, une chaîne de montagnes; «vou guez - us», (Voguesus», (vogesus» serait donc une expression composée, signifiant «montagnes, où il y a des boeufs sauvages». (15).
D’après A. Bédaride (3) l’historiographe de la Lorraine Dom Calmet fait des Vosges la description suivante: « La Vosge n’était encore au VIT siècle qu’un désert affreux, inhabité, inaccessible, plus propre à nourrir des bêtes sauvages que des hommes, tout couvert de bois et de forêts immenses, hérissé de rochers, inondé d’eau crou-
Pissante qui en rendait l’accès et l’habitation presque impratiquables,
rempli d’ours, de boeufs sauvages, de cerfs et de toutes sortes d’animaux et de reptiles. »
Si on s’en rapporte aux récits de Kutsch, les moines qui ont construit en 634 une chapelle au pied du Reichsackerkopf, dans la vallée de Munster, auraient trouvé la forêt vierge en état sauvage avec entortillement de plantes et de troncs donnant un aspect chaotique de la vie et de la mort dans la nature. Les bourrasques sifflant du Hohneck dans la vallée auraient renversé avec un fracas formidable les troncs d'arbres vermoulues occupés par les batraciens et, sur les restes pourris, une nouvelle vie d'arbres avait poussé, Il fallût beaucoup de travail pour détourner et régulariser les cours d’eau et pour drainer les terrains marécageux en vue d’en faire des champs et des prés. En ces temps lointains, le fond de la vallée de la Fecht n'aurait été qu'un vrai paradis de grenouilles, (10).
De son côté Richer, moine à Senones, qui écrivit au 13° siècle la chronique de son couvent et qui habitait lui-même les Vosges, décrit à sa manière les montagnes boisées où se retira Gundelbert, abbé de Senones: Cette terre est occupée par des montagnes élevées; des roches ardues, placées sur les cimes de ces montagnes comme des forteresses naturelles en rendent l’aspect épouvantable; de profondes vallées se laissent entrevoir sur leurs flancs, mais les forêts de sapin qui les recouvrent sont si épaisses que par leur obscurité elles répandent autour d’elles une horreur nouvelle. Il faudrait 4 jours pour parcourir ces montagnes dans leur longueur, tandis que leur largeur est à peine de 6 ou 8 lieues. Ces montagnes confinent à l'Orient à l’Alsace, qu’arrose le Rhin, et qui fait partie de l’Allemagne; par le couchant à la Lorraine et la Bourgogne, et elles s'étendent du Midi au Nord. Cette vaste solitude était plutôt l’habitation des bêtes féroces que des hommes, et le voyageur de cette époque l’évitait comme un labyrinthe inextricable. Cette terre s'appelle dans l'antiquité «Vosagus», on l’appelle aujourd’hui «Vogia» «la Vosge». Schoepflin (14) ajoute à ce récit que «l'écrivain n’avait sous les yeux que les horribles solitudes que renferment les Vosges et dans lesquelles se retira Gundelbert lorsqu'il se voua à la vie solitaire. Mais les montagnes de l’Alsace sont loin de ressembler à cette peinture»,
Protégé par les moines et les évêques de Strasbourg dont six dans l’espace d’un siècle sont sortis de leurs couvents, le défrichage de la terre des vallées, notamment de celle de la Fecht a pu faire des
Teste
à au 7e siècle, il a été vrai ce que Sébas-
progrès à tel point que, déj:
tard des habitants de la vallée de
tien Munster a écrit beaucoup plus St.-Grégoire: Leur commerce et leur nourriture provient du bétail, pour lequel ils ont quelques bons pâturages; en été ils conduisent leurs bêtes en pâture sur les hauteurs comme on fait dans les montagnes en Suisse. C’est là en broutant les herbes abondantes et nutritives surtout le long des cours d’eau, qu’elles reprennent des forces, et la vie en contact intime avec la nature, au grand air, et au soleil fortifiait leur santé et les rendait capable pour passer la mauvaise saison et résister contre les rigueurs de l'hiver: Pendant cette saison, rapporte un historien local, les vaches étaient si débiles qu’elles ne donnaient presque pas de lait et que d’aucuns prétendaient qu’il fallait se garder de les traire au cours de la saison morte. C'était chaque année au printemps le pacage qui sauvait les animaux de la mort par inanition.
Au 8e et 9% siècle a du commencer la cultivation du sol et des pâturages dans le bas-fond des vallées et sur les pentes et les hauteurs des montagnes. A ceïte époque nous entendons parler de Stosswihr (783), de Metzeral (817), de Muhlbach (896); même il est fait mention d’une coopérative laitière formée par la grande et la petite vallée qui, selon l’ancienne chronique, aurait été placée sous la direction ecclésiastique et un fonctionnaire du couvent aurait été chargé de la surveillance des bergers.
Mais bientôt les pâturages n’ont plus suffi au besoin des troupeaux grandissant en nombre. Les bergers ont conduit alors -leurs b&tes sur les cimes et les vastes espaces dénudés des Hautes-Chaumes non seulement du versant oriental mais ils ont passé la ligne de partage des eaux pour y défricher les bois, cultiver le sol et prendre possession des pâturages d’automne du côté occidental des Vosges. Ils y sont restés, même en hiver, après avoir récolté des provisions de foin qu’ils ont transportées dans des étables d’hiver construites dans les bas-fonds des vallées. L'origine du nom de Ventron, nom qui dériverait, d’après U. Simmat (10), d’une vacherie alémanique dénommée «winterau» changé plus tard en CWintrung» puis «Ventron» me semble un peu hasardé. Je croirais plutôt que la €Winterau,» la «Winterung» sont des «germanifications» d’un nom d’origine celtique ou même ibérique bien antérieur aux infiltrations alémaniques.
D'un récit de date ultérieure sur la vie autour du lac de Gérardmer nous pouvons juger, combien il a été difficile de trouver entre
ones
les formations rocheuses de ces vallées du versant ouest les pâturages utilisables et nécessaires à la vie des troupeaux.
À mi-hauteur des pentes des vallons, les bergers laborieux ont détruit et déplacé le terrain rocheux pour gagner dans les montagnes des pâturages qui fournissaient le foin nécessaire pour nourrir leurs animaux logés dans les étables des fermes pendant les 8 mois d'hiver. Il y avait des vachers qui possédaient 3 ou 4 de ces prairies, et s’ils ne pouvaient pas descendre le foin dans la vallée à travers les amas de rochers, ils y construisirent une étable de fortune avec un fenil pour lhivernage. Mais plus d’une fois il est arrivé, que toute la population a dû monter pour creuser un chemin dans les amas de neige accumulés pendant des chutes prolongées ou à la suite de tourbillons de neige, afin de livrer ainsi passage vers l’étable la plus proche aux animaux affamés qui sans cela seraient morts de faim après avoir mangé toute leur provision de fourrage.
Les montagnards des deux versants des Vosges ont continué de faire cette exploitation alpestre jusqu’au moment où l’avoué du Duc de Lorraine à Remiremont s’est vu lêsé dans ses intérêts forestiers et de chasse par le fait que le défrichement des bois progressait de plus en plus vers l’ouest, Pour garantir ses droits il a fait dresser une ligne de démarcation passent du Nord au Sud en longeant la lisière ouest de l’Alpe. «Petters hutly» que le bétail alsacien ne devait pas passer. Par contre les marcaïres ont dû servir à l’abesse de l’abbaye de Remiremont le produit en lait et en fromage d’une journée. Pendant très longtemps, au moïs de juin, le jour où le messager du Duc de Lorraine l'avait fait annoncer par le Maire de Munster, les marcaires au nombre de 21 allèrent à Gérardmer pour faire livraison du droit de pacage et pour regarnir de lait et de fromages les réfectoires monastiques et leurs cuisines qui étaient un gouffre béant et trop souvent vide.
Au 15e siècle ils ont dû ajouter à l’indemnité en nature une contribution pécuniaire qui, pour la période de 1456 à 1475, se montait à 55 florins par an pour le Duc, et à 25 florins pour les Dames du Chapitre de Remiremont. Elle était de 100 florins de 1516 à 1565. Cependant au fur et à mesure que les besoins en argent des caisses ducales ont augmenté, le Duc s’est vu dans l’obligation de mettre en gage les Hautes-Chaumes du versant lorrain. Nous voyons alors les marcaires du versant oriental des Vosges faire des démarches pressantes au-
près du Duc de Lorraine pour conserver la jouissance des pâturages
du versant occidental, qu’ils aimaient tant pour les avoir aménagés et préparés à leurs besoins. Aussi grâce aux pétitions des marcaires, le 24 juillet 1564, ces pâturages ont été remis en nantissement à la ville de Munster moyennant la somme annuelle de 2.500 florins.
À cette époque du 16e siècle où se produisirent ces compétitions des marcaires des deux versants auprès de leurs seigneurs pour la jouissance des Chaumes, sur lesquelles ils avaient pris l’habitude de mettre leur bétail paisiblement en estivage, d’autres évènements de caractère plus grave et entraînant un bouleversement général se préparaient plutôt dans la plaine, L’émancipation helvétique, l’affaiblissement du pouvoir impérial, l'influence naissante et bientôt croissante de la politique française, le développement des aspirations vers une plus grande liberté, le désordre dans l'Eglise et dans les rapports sociaux amenèrent une crise qui éclata soudainement sous la forme d’une tentative de révolution à caractère surtout agraire: la conjuration dite du «Bundschuh» qui fut écrasée par le massacre des paysans insurgés à Saverne et à Schervillé en 1523.
Les armées de la noblesse alsacienne et lorraine sous le commandement du Duc Antoine de Lorraine ont bien pu, en partie par des actes de véritable félonie, étouffer pour un certain temps les aspirations encore désordonnées et incohérentes des routiers, ruraux et citadins; il n’en reste pas moins que le régime purement féodal ne fut plus possible et que les idées démocratiques eurent dorénavant une importance et une influence qui deviendra peu à peu prépondérante tant dans les campagnes que chez les hourgeois et artisans des villes.
Survint la guerre de Trente ans, pendant laquelle l'Alsace fut dévastée, Les troupes de passage, principalement suédoise, ont pratiqué un rapt de bétail, de sorte que par exemple toute l’exploitation alpestre de la vallée de Munster fut presque complètement détruite. De ces évènements Bohé et Ohl, dans leur «Histoire de la ville de Munster et Ce son abbaye du val de St.-Grégoire» font un récit poignant: Hommes et Dites ont été décimés. Les mauvaises herbes et les brousailles pullulèrent sur les pâturages, les buissons et les bosquets ont envahi les Al:r5; le travail de colonisation et de défrichage de siècles a été anéanti.
«Plus une vache aux Alpes», voilà la note que l’intendant ducai d’Arches a f£it dans ses livres de comptes pour justifier le manque des droits de pecage. Selon M. Aug. Zundel (4) «’Alsace offrait alors le