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LES HABITANTS PRIMITIFS

Les Slaves et les Goths. — Aussi loin que pénètre l’histoire classique, deux grandes races, toutes deux appartenant à la souche âryenne, semblent se partager les terres baignées par la Baltique, dont il s’agit ici. A peine les écrivains de la Grèce et de Rome mentionnent-ils un troisième élément, dont nous aurons au contraire à tenir un grand compte.

A l’ouest, la famille germanique (1) était re-

(1) La famille germanique, en tenant surtout compte des caractères anatomiques et physiques, comprend trois groupes distincts. Les populations Scandinaves forment le premier; les Germains du nord et de l’ouest, le second; les Germains du sud et de l’est, le troisième. Prichard, adoptant en cela les con-

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présentée par les Saxons et les Angles, qui occupaient les rivages de l’Océan, le Hanovre, le Holstein et une partie du Mecklembourg.

On sait comment des colonies armées sorties de ces parages allèrent se fixer dans la Grande- Hretagne, s’y mêlèrent aux habitants primitifs, et ont été confondus plus tard avec eux sous le nom commun de Jirelons.

D’autres frères de ces conquérants dirigèrent leur course vers le nord, et abordèrent en Suède. Tout prouve que la presqu’île Scandinave n’était pas alors une terre déserte. Deux races d’hommes, l’une de petite taille, l’autre au contraire remarquable par sa haute stature, s’en étaient déjà disputé la possession . Toutes deux, au dire de l’illustre et vénérable Nilsson (1), étaient de race finnoise. Nous verrons plus loin ce qu’il faut entendre par cette expression. La seconde avait pris le dessus, mais elle fut évidemment à son tour subjuguée

clusions de Zeuss, divise inèine les Germains en quatre groupes, et regarde les Scandinaves comme parfaitement distincts des populations germaniques du centre. Toutes ces distinctions reposent sur des raisons pliilologiques , par conséquent sur cet ordre de considérations dont les patriotes allemands font aujourd’liui un si étrange abus pour réclamer comme appartenant à l’Allemagne les États même qui tiennent le plus à leur indépendance, mais qui ont le malheur de parler une langue se rattachant à rallemand.

(1) Les habitants primitifs de la Scandinavie.

par les Anglo-Saxons, qui lui imposèrent leur langue. Sans doute elle ne fut pas anéantie pour cela, et les vainqueurs se croisèrent aux lotnes. Ce ne fut pas du reste un fait isolé. Latham remarque que dans les régions Scandinaves le Langage et le sang ne coïncident pas toujours(l). Ainsi dut prendre naissance la population qui, sous le nom de Goths, a laissé tant de traces dans l’histoire, et dont le nom serait emprunté, au dire du savant anglais, à la contrée envahie par les Anglo- Saxons.

Dans le bassin de l’Oder, les populations germaniques se heurtaient aux populations slaves. De ce contact sortit sans doute la race mixte des Vandales (2), qui, au ii® siècle de notre ère.

(1) Eléments of comparative Philulogy. Pour Latham, la Scandinavie a été primitivement OMÿ>w«nc. Cet auteur restreint en outre d’une manière remarquable l’aire germanique primitive.

Quoi qu’il en soit, les Goths ont toujours été regardés comme bien distincts des Germains proprement dits. Et il faut bien que cette distinction soit absolument indiscutable, car, dans ses plus ambitieuses rêveries, le pangermanisme n’a jamais .songé à revendiquer les États Scandinaves comme appartenant à la nationalité allemande . — Voyez l’article de M. H. Gaidoz, intitulé : Les revendications du pangermanisme [Revue des deux mondes, 1*'’ février 1871).

(2) Les Vandales ont été rattachés tantôt au tronc germanique, tantôt à la souche slave. L’étymologie du mot indique au moins la prédominance de ce dernier élément ethnologique. (A. Maury.)

DE ÛUATREFAGES.

occupait le cours supérieur de l’Elbe, et dont le nom a laissé dans l’histoire une signification presque inutile à rappeler.

Les Slaves, arrivés sur la Vistule à une époque préhistorique, en possédaient le bassin entier. Vers le in® siècle avant notre ère, ils furent attaqués par les Goths, et perdirent l’embouchure du fleuve avec une partie du littoral. Mais quatre siècles après ils prirent leur revanche, et chassèrent les envahisseurs. Poursuivant leurs conquêtes, ils s’emparèrent de tous les pays voisins, et rejetèrent sur l’empire romain les populations pures ou mélangées d’origine germanique. Aux V® et VI" siècles, une partie de la Gourlande à l’est, du Mecklembourg à l’ouest, avec tous les pays intermédiaires, les deux Prusses, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, appartenaient à la race slave aussi bien que la Pologne et ses dépendances (1).

(1) Je n’ai pas à m’occuper ici des .autres contrées possédées par les Slaves et de l’extension de cette race en tous sens. Le lecteur que cette question intéresserait n’a qu’à consulter les deux curieuses caries publiées par M. Ducliinski comme appendice .au travail de M.Viquesncl {Coiq) d’œil sur quelques points de l’histoire générale des peuples slaves). Parmi les autres historiens, linguistes, géograplies ou anlliropologistes, dont je résume les opinions, soit ici, soit dans la suite de ce travail, Je me borne à citer Cantu, II. Martin, Amédée Tbicrry, A. Maury, Latbam, Malte-Rrnn, Priebard, Pruner-bey, etc. Personne, je pense, ne mettra en doute ni l’.autorité de ces écriv.ains, ni l’im-

LA RACE PRESSIENNE.

Les caractères physiques des Goths, à peu près identiques du reste avec ceux des autres races germaniques, sont bien connus. Une foule d’écrivains de l’époque classique et des temps postérieurs ont décrit leur haute taille, leurs membres robustes, leur teint blanc, leurs yeux bleus, leurs cheveux blonds ou rutilants (1).

Les témoignages sont bien moins abondants et moins précis lorsqu’il s’agit des Slaves. Les Romains de la grande époque ne les connurent pas comme ils connaissaient les Germains. Il en fut autrement de ceux du Bas-Empire, et c’est à eux qu’il faut s’adresser pour avoir quelques renseignements sur les caractères extérieurs de ces peuples. Or, Amédée Thierry, résumant ce qu’ils en disent, nous parle « des Antes, des Slovènes, » des Vendes au poil blond, au corps long et

partialité des conclusions formulées par eux bien des années avant que les événements actuels pussent être pressentis.

(1) Remarquons en passant que les mêmes écrivains dépeignent presque toujours les Gaulois sous des traits tellement semblables, que quelques savants de nos jours ont rattaché ces derniers à la souche germanique. D’autre part, en s’appuyant sur certains témoignages empruntés aux anciens auteurs, aux médailles, aux monuments, on est arrivé à trouver, dans les habitants de la Gaule, un autre type très-différent du précédent (voyez, entre autres, V Elhnogénic gauloise, par le baron Roget de Bclloguet). Ce que je dirai tout à riicure du rôle joué par les races allophyles dans la formation des populations européennes explique aisément ces difficultés naguère trèsembarrassantes.

)) fluet (l) . » Un passage de Procope, cité par Prichard, donnerait à penser que chez les Antes les cheveux étaient surtout rougeâtres.

Quelque incomplets que soient ces documents, ils suffisent pour montrer que les Slaves primitifs ne devaient dilTérer des Germains et des (üeltes, leurs frères d’origine, que par de légères nuances. Telle est la conclusion de Prichard. Des recherches récentes et d’une tout autre nature ont pleinement confirmé cette manière de voir.

D’anciens crânes slaves ont montré la forme allongée et harmonique des plus purs Aryens (2). Le magnifique Album photographique publié par la Société d’histoire naturelle de Moscou montre, chez certains Slaves modernes, les traits les plus caractéristiques des races de la même branche, et pourrait être regardé comme illustrant les récits de quelques voyageurs.

Enfin, une population entière, préservée sans doute par son habitat des mélanges qui ont altéré le type primitif, semble avoir conservé les traits essentiels de ses ancêtres. Ce sont les Goi'ales^ ou montagnards de la Gallicie. Voici comment Malte-Brun les décrit, d’aqrès un voyageur mo-

(1) Fils et successeurs d' Attila, 4® article {Revue des deux mondes, t. II, 1 856).

(2) Notice sur les crânes slaves, parle docteur Copernicki.

LA UACE PRUSSlENrsE.

deriie('J) : « Ils paraissent former une race par- » ticulière , distinguée des antres races slaves )) par une taille plus svelte, une physionomie plus » marquée, un nez plus allongé, des lèvres plus » fines. Leurs yeux petits et leurs os zygoma- » tiques saillants les rapprochent néanmoins de » la race slave (2). Plus vifs, plus agiles, plus ro- » bustes, plus dociles et plus rusés que les Slaves » de la plaine, ils portent à ceux-ci une ancienne )) haine (3). »

En revanche, les descriptions dues à d’autres observateurs, et ce que nous pouvons chaque jour constater par nous-même, contrastent singulièrement avec les données précédentes. Nous connaissons tous des individus généralement considérés comme Slaves, se regardant eux-mêmes comme tels, et qui pourtant sont de petite taille, ont les yeux et les cheveux foncés, le teint tirant sur le brun, la charpente osseuse tantôt assez délicate et grêle, tantôt plus forte, mais associée alors à des formes robustes et un peu trapues. Evidemment ceux-ci ne sont pas les fils des

(1) Schultes.

(2) Ces deux caractères annoncent évidemment un certain mélange de sang finnois.

(3) Tous ces caractères physiologiques ou moraux répondent complètement à ce que l’histoire nous apprend des Slaves. (V^oyez les remarquables travaux sur le monde barbare, par M. Amédée Thierry, dans la lievue (/ex deux mondes.)

22 LA RACE RRLSSILNNE.

Slaves historiques, de ces hommes au poil blond, au corps long et fluet, dont parle Amédée Thierry. En dépit de la communauté de patrie et de langue, le contraste présenté parles caractères physiques atteste la présence d’un élément ethnique diflerent et qu’il faut rechercher. C’est ce que nous allons faire, guidés à la fois par l’histoire et par les derniers travaux des anthropologistes.

II. Les Finnois. — Les peuples dont nous allons parler ont laissé bien peu de traces dans l’histoire. Pourtant Tacite parle de Fenni, que M. A. Maury place sans hésiter aux emhouchures de la Vistule; les Phinni et les Zoumi, ou Suomes de Strabon et de Ptolémée, habitaient quelque part en Pologne ; les Estes de Jornandès étaient établis fort au sud des Esthoniens actuels. Lorsque vers le milieu du xii® siècle les Brémois abordèrent par hasard aux emhouchures de la Dwina et établirent leurs comptoirs sur les côtes voisines, ils y trouvèrent des peuples sauvages parlant une langue inconnue, et apprirent qu’ils se nommaient Lives, Lettons, ^^'endes, Curons, Sémigals, Esthons... (I). C’étaient évidemment les fils de ceux dont avaient parlé les auteurs classiques. Mais ces historiens n’avaient bien

(1) Cantu.

probablement vu en eux que des peuplades et nullement les représentants d’une race foncièrement différente des populations voisines. Les recherches modernes seules ont fait connaître peu à peu les caractères qui les isolent des Aryens, leur nombre, leur importance et les rapports qui les unissent.

La linguistique comparée a rendu à ce point de vue d’immenses services, et tous les progrès accomplis dans ce sens ont longtemps été dus à peu près à elle seule. Dès l’abord elle a constaté que les langues parlées par ces peuples appartiennent il une forme de langage essentiellement différente de celle qu’emploient les peuples aryens et sémites. Toutes sont des langues agglutinatives, et par leurs caractères secondaires se relient les unes aux autres, de manière à former un groupe linguistique distinct, qu’on a généralement désigné sous le nom de famille linguistique finnoise (1). On a pu, par conséquent, reconnaître sans trop de difficulté l’étendue et les limites des

'1) L’cnscmblc îles langages humains se partage en trois groupes fondamentaux. Les langues les plus parfaites sont dites langues à flexion. Elles sont parlées exclusivement par les Blancs Aryens et sémites, c’est-à-dire par les races qui ont atteint les plus hauts degrés de la civilisation. Les langues agglutinai ives foianent le groupe intermédiaire. Elles sont en usage chez les Blancs allophyles, chez nu grand nomhre de populations jaunes, chez toutes les races noires. Les langues

groupes humains qui se distinguaient de leurs voisins par un caractère’ aussi tranché. Or, cette étude a montré les populations dont il s’agit comme partagées en une vingtaine de petits peuples qui ne comptent pas ensemble quatre millions d’individus, presque tous isolés géographiquement et distribués en îlots au milieu des Blancs âryens et des Jaunes (1).

L’étude des caractères extérieurs permet de faire un pas de plus. Elle montre, dans le type physique des peuples parlant une langue finnoise, des modifications en rapport avec les races environnantes. Le Nord-Altaïen, dit M. Beauvois, passe au Mongol au delà de l’Oural, au Turc sur les rives du Volga, au Blanc aryen dans le bassin de la Baltique. De ces faits seuls on pourrait conclure que les Finnois ont dû occuper autrefois une étendue plus considérable ; que leur petit nombre et leur isolement actuels tiennent au moins en grande partie à des mélanges

ainéi'icaiiies, bien que présenlant des caractères particuliers, se rattachent iutimenient à ce groupe. Lnfin, les langues mono- .syllabiques représentent la forme la plus inférieure du langage* A proprement parler, le chinois seul mérite cette épithète ; mais on lui rattache les langues de l’Himalaya, du ïhihet et de la presqu’île transgangétique, qui relient par des transitions graduées le monosyllabisme à l’agglutination.

(1) Etudes sur la race nord- altaïque^ par M. E. Beauvois {Revue orientale et américaine, t. IX).

LA RACli PPilSSlENNE.

accomplis au profit de populations qui les ont comme submergés.

Cette conclusion se justifie bien plus encore lorsque l’on renverse les termes du problème étudié par M. Beauvois ; lorsqu’au lieu de s’en tenir à l’influence des races âryennes ou mongoliques sur les Finnois, on recherche celle qu’ils ont exercée autour d’eux ; lorsqu’on les prend euxmêmes pour terme de comparaison. On reconnaît alors bien vite que des populations nombreuses, quoique s’éloignant d’eux parla langue, leur sont étroitement alliées par des caractères beaucoup moins sujets à changer, par la taille, les traits, le teint, etc. Citons ici un exemple frappant.

Dans la région qui nous occupe, les Esthoniens forment le groupe finnois le plus compacte et le mieux étudié. En résumant les descriptions qu’en ont données différents auteurs, on trouve que ces peuples sont d’une taille moyenne. Leur buste est long, leurs jambes courtes, et la région du bassin est large relativement à celle des épaules. Les traits, surtout dans la jeunesse, peuvent être gracieux. Pourtant les yeux sont généralement enfoncés ; le nez, droit, peu arrondi, est souvent trop petit pour la largeur des joues, et l’intervalle qui le sépare de la bouche est trop court. Quant au teint et à la couleur des chewiix, les Esthoniens présentent deux types.

Les uns ont la peau claire et les cheveux d’un blond jaunâtre ou rougeâtre ; les autres, les cheveux noirs et le teint brun (1). Les Esthoniens mènent en général une vie très-rude et sont habituellement maigres. Toutefois , ajoute’ un anatomiste cité par Prichard (2), ils engraissent facilement dès qu’ils peuvent jouir d’un peu de bien-être et d’un régime abondant ^ mais ils ne sont jamais ni très-forts, ni très-actifs.

Quelques-uns de ces traits les plus caractéristiques se retrouvent chez un autre peuple voisin du précédent, mais que son langage en a toujours fait séparer. Je veux parler des Lettons, dont le dialecte a donné son nom à tout un groupe de langues slaves, et qui, à ce titre, ont toujours été classés parmi les peuples slaves. « Les Lettons » de la Livonie, dit un voyageur (3), sont en géné- » ral d’une très-petite taille, les femmes surtout. )) Il y en a qu’on prendrait pour des naines. Ils » auraient de l’embonpoint s’ils étaient bien nour- » ris. Les paysans lettons ont rarement autant » de force que les Allemands, surtout pour lever )) et porter. » Dans la Gourlande, la race lettone, qui forme presque toute la population de cette

(1) uAtri capilli, cum subfuscâ fade, n (Baër, cité par Pricliarcl.)

(2) Hucck.

(3) De SUtrcli, cité par Maltc-Rrun.

province, se relève et a ne le cède en rien aux )) Esthoniens. » Elle devient plus robuste et capable de résister à de longues fatigues. Mais elle ne se rapproche pas pour cela des types aryens dont nous avons parlé plus haut ; elle reste comparativement petite et trapue.

Évidemment aucun anthropologiste n’acceptera les Lettons comme étant les frères, ni des Slaves historiques d’Amédée Thierry , ni des Gorales de Malte-Brun. Quiconque s’est quelque peu livré aux études anthropologiques verra en eux, au contraire, les frères des Esthoniens, amenés par n’importe quelles circonstances à adopter une langue étrangère, sans perdre pour cela les caractères physiques qui trahissent leurs véritables affinités.

En somme, les Esthoniens ne sont ni Germains, ni Slaves; c’est là un fait universellement admis. Les Lettons ne le sont pas davantage. Quoique parlant une langue âryenne, ils appartiennent également à ce groupe de races humaines qu’on a nommées tour à tour races tchoudes, mongoloïdes, touraniennes, nord-ouraliennes, qui sont plus généralement connues sous le nom de races finnoises, et qui se rattachent à la branche allophyle du tronc Blanc.

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