‹ La race PrussienneChapitre 7 sur 16 · CHANGEMENT DE LANGAGE · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE LANGAGE

L’aire que j’attribue aux races finnoises est, on le voit, beaucoup plus étendue que celle qui leur est généralement accordée. C’est que je prends pour guide les caractères physiques, et que l’on n’a guère écouté jusqu’ici que les enseignements de la linguistique. Or, dans l’étude des races humaines, les premiers ont incontestablement une importance, une valeur supérieures.

Les invasions ne peuvent rien ou presque rien sur la taille, les traits, le teint d’une population. Le mélange même des races respecte en partie ces caractères physiques; grâce à l’ata-

\isme, ils reparaissent de temps à autre dans leur intégrité première, même après des siècles de métissage.

Il en est autrement des caractères linguistiques. Ceux-ci peuvent disparaître assez rapidement, et sont alors effacés sans retour. En cas de conquête, la race victorieuse impose toujours au bout d’un certain temps sa langue à la race vaincue. L’histoire du monde entier, celle des peuples européens, fourmillent d’exemples de ce genre.

Lorsque le souvenir d’un changement de cette nature s’est perdu, quelque récent qu’il soit, il donne souvent lieu à d’étranges méprises. On rattache à la même souche et l’on regarde comme

sœurs les populations parlant un même langage; on déclare anéantie celle dont la langue s’est effacée. Des recherches souvent difficiles sont alors nécessaires pour retrouver les origines vraies, pour reconnaître la réunion sur un terrain parfois très-circonscrit d’éléments ethnologiques fort différents. C’est ainsi que l’adoption générale de l’espagnol par les descendants des Guanches avait fait croire à l’extinction de cette race, lorsque M. Sabin Berthelot vint en révéler l’existence, montrer que la majeure partie des Canariens lui appartiennent, et qu’il existe encore plusieurs familles dont les ancêtres di-

rects luttèrent contre Bétliencourt et ses compagnons (1) .

Quelque chose d’entièrement semblable, mais accompli sur une échelle beaucoup plus -vaste, s’est évidemment passé dans les contrées qui nous occupent. Les langues slaves dépossédèrent les langues ünnoises par cela seul que les premières étaient parlées par la race conquérante. Mais les caractères physiques trahissent cette usurpation. La Samogitie, cette province lithuanienne où les deux types sont encore si bien tranchés, est en même temps celle où se retrouve encore le lithuanien le plus pur (2), c’est-à-dire la langue aryenne, qui se rapproche le plus du sanscrit. Le borussie?i ou vieux prussien^ que parlait encore vers la fin du xvn® siècle (3) cette population mélangée de géants et de nains ^ n’était, à proprement parler, qu’un dialecte du lithuanien. Au reste, Thunmann, dont Malte-Brun paraît adopter les idées, croit avoir trouvé de nombreuses traces de finnois dans cette langue aussi bien que dans celle des Lettons. Ici donc la

(1) Mémoire sur les Guanches {Mémoires de la Société d’ethnologie, t. I, et Histoire naturelle des Canaries).

(2) O The chief locality for the cliicf dialect of tbe Lithuania » is Samogitia. » (Lathain, Eléments of comparative Philology.)

(3) Malte-Brun donne comme date de l’extinction du vieux prussien l’année 1683.

DE QUATREFAGES

LA HACE PRUSSIENNE.

linguistique elle-même confirmerait les conclusions déjà justifiées par l’étude des caractères physiques (1).

Quand la colonisation succède à la conquête, les populations indigènes, toujours plus nombreuses que les envahisseurs, forment longtemps des groupes où l’élément étranger ne pénètre que très-lentement, où tout se conserve, la langue comme les caractères physiques : c’est encore ce qui s’est passé dans la région qui nous occupe. Au dire de Thunmann, un îlot finnois de ce genre existait encore dans la Prusse orientale, vers 1259 (2). Les Lives, les Esthoniens, les Gourlandais de nos jours ne sont pas autre chose.

Mais l’ascendant de la race dominatrice l’emporte nécessairement à la longue. La langue finnoise a totalement disparu en Prusse. Il en sera tôt ou tard de même en Esthonie, en Livonie, en Gourlande.Déjà, en 1862, il ne restait dans cette

(1) Je dois faire remarquer qu’Adelung a contesté quelquesuns de ces rcsullals. Selon lui, il n’existe pas de mots finnois dans les langues lithuaniennes, et l’on n’en trouve que chez les Lettons, voisins des Lives. Thunmann et Adelung admettent egalement dans le lithuanien des éléments gothiques. Mais Malte-Brun, qui a fait de cette langue une étude spéciale, pense que ces ressemblances pourraient bien tenir au fonds commun de toutes les langues indo-germaniques.

(2) Malte-Brun.

LA IIACK PRLSSIEINISE,

dernière province que deux mille personnes environ employant l’un ou l’autre des deux dialectes finnois anciennement usités. En Livonie, douze individus seulement parlaient encore la langue de leurs pères (1). Evidemment, dans quelques années, quiconque se laissera guider par la philologie seule croira pouvoir affirmer que les Lives ont entièrement disparu.

Là est la cause de l’erreur dans laquelle sont tombés Adelung et Prichard. Tous deux n’ont tenu compte que des données linguistiques, et, trouvant un certain nombre de mots gothiques dans les langues lithuaniennes, ils en ont conclu gue de la Vistule au Memel les populations devaient leur origine à un mélange de Slaves et de Germains. Certainement aucun physiologiste, aucun homme un peu au courant des phénomènes du croisement n’adoptera cette manière de voir. Ce n’est pas de l’union de deux races grandes que peut sortir un peuple de géants et de nains.

Nous savons d’où viennent les nains, mais d’où sont sortis les géants ? Ici la linguistique retrouve tous ses avantages. Elle nous montre dans les divers dialectes lithuaniens des langues entièrement slaves mélangées seulement de quel-

(1) Latham.

ques mots gothiques. Elle nous apprend par cela même que la grande race de ces contrées est probablement elle-même un produit mixte dont l’élément slave forme de beaucoup le fond principal. L’élément goth n’y est entré que pour une faible part et y a joué un rôle entièrement subordonné. L’étude du langage confirme donc de tout point les données historiques qui montrent les Goths comme ayant été expulsés par les Slaves.

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