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ARRIVÉE DES GERMAINS AUX XII« ET XIII* SIÈCLES

En somme, des Finnois, puis des Slaves plus ou moins purs, plus ou moins mélangés, tels ont été, jusqu’au milieu du xii® siècle, les seuls éléments ethnologiques dans toute la région comprise de l’Esthonie au Mecklembourg. La race slave dominait sans doute politiquement, et c’est à elle que se rattachait la très-grande majorité de la sauvage aristocratie qui régissait ces tribus (1). Tout au plus quelques Goths, quelques Vandales restés en arrière et acceptant le joug des Slaves, peuvent-ils

(1) Malte-Brun avait déjà fait une observation analogue. Cet auteur insiste à diverses reprises, mais malheureusement d’une manière générale, sur les différences qui distinguaient les chefs pruczi de leurs subordonnés.

avoir mêlé leur sang à celui de ces derniers. Quant à l’élément germanique proprement dit, il n’accuse sa présence par aucun signe appréciable, et l’histoire est absolument muette à son égard.

Le commerce et la religion, telle qu’on l’entendait alors, vinrent modifier cet état de choses.

En H58, un bâtiment brémois, frété pour l’île de Gothland, fut poussé par les vents jusque vers l’embouchure de la Dwina (1), Les marchands qui le montaient trouvèrent sur cette côte des populations vivant à peu près comme les tribus sauvages de nos jours, et très-disposées à échanger de riches fourrures pour du sel, des toiles communes et d’autres objets en rapport avec les besoins d’une société dans l’enfance. Les Hanséatiques accoururent et se partagèrent les bénéfices d’un commerce analogue à celui qui se pratique aujourd’hui avec les Peaux rouges, dans Exâmérique du Nord. Comme nous le faisons encore, ils envoyèrent des agents qui s’établirent sur les points les plus favorables, et qui, pour protéger les personnes et les marchandises contre l’agression des indigènes ou des pirates danois, élevèrent des forteresses. C’est ce que nous appelons aujourd’hui des cojnptoirs.

(1) Canlu, Malle-Rnm.

La race germanique prit ainsi pied sur les terres des Slaves. Toutefois elle ne se serait guère éloignée des côtes, si elle avait obéi uniquement à l’impulsion née des intérêts commerciaux. Un mobile plus puissant ne tarda pas à la conduire jusque dans l’intérieur du pays.

Dès l’an 997, saint Adalbert, archevêque de Prague, avait essayé d'introduire le christianisme chez les Pniczi ou population que l’histoire

mentionne pour la première fois vers cette époque, qui occupait à peu près la Prusse orientale actuelle, et dont les nombreuses tribus semblent avoir été reliées entre elles par une organisation sacerdotale commune. Toujours est-il que ces Prussiens primitifs étaient fort attachés à leurs croyances. Adalbert, ayant pénétré sur le territoire sacré d’un sanctuaire appelé Romov ou Romoiue, fut massacré comme sacrilège. Un siècle environ s’écoula sans autre tentative de conversion .

En 1106, un moine, nommé Maynard, se joignit à des marchands et reprit l’œuvre interrompue, mais en s’adressant aux Lives delà Livonie. Menacé à son tour, il fit construire plusieurs forts dont il fallut faire venir par mer tous les matériaux. Le titre d’évêque d’Yaküll récompensa ce zèle actif et conquérant. Maynard eut pour successeurs deux de ces prélats guerriers

qui, dans l’ardeur de leur prosélytisme, oubliaient volontiers l’horreur professée par l’Eglise pour relï'usion du sang humain. Le premier, Berthold, d’origine saxonne, fut chassé par la force des armes; revint à la tête d’une armée, défit les Lives, et fut tué en les poursuivant. Le second, Albert d’Asseldern, aidé par l’empereur et par le roi de Danemark, se mit à la tête d’une croisade, aborda avec vingt-trois vaisseaux sur la rive septentrionale de la Duna, et y bâtit en 1200 la ville de Riga, dont il occupa le siège pendant vingt-huit ans.

Pour s’assurer un appui moins précaire que celui des croisés, le belliqueux évêque appela autour de lui des nobles allemands, et leur distribua les terres conquises, à charge de service militaire. En outre, il fonda l’ordre des chevaliers porte-glaives, qui subjuguèrent les Esthoniens.

Christian, apôtre et évêque de Prusse, suivit l’exemple d’Albert, et institua les frères de la Milice du Christ. Mais, dans une bataille qui dura deux jours, les Prussiens tuèi*ent tous les chevaliers de cet ordre, à l’exception de cinq. Alors Christian appela au secours de sa propagande les chevaliers Teutoniques, déjà illustrés par leurs combats contre les infidèles d’Orient. Ceux-ci se hâtèrent d’accourir, et, réunis aux Porte-glaives, qui se fondirent bientôt avec eux, ils commen-

cèrent contre les païens delà Baltique une guerre acharnée (1) , qui entraîna souvent la Pologne, menacée, elle aussi, par la puissance envahissante des chevaliers, et que les Prussiens appelèrent maintes fois à leur aide.

Nous n’avons pas à raconter les péripéties de ces luttes. Rappelons seulement qu’au commencement du XV® siècle, l’ordre Teutonique possédait l’Esthonie, la Livonie, la Courlande, la Samogitie, la Prusse, la Pomérellie et la Nouvelle-Marche (2) ; en d’autres termes, ils étaient maîtres d’une grande partie de Paire territoriale que nous étudions.

Dans leurs luttes avec les indigènes, les chevaliers se faisaient aider par des colons appelés de toutes parts, mais principalement d’Allemagne, et qui formèrent surtout la bourgeoisie des villes, tandis que les campagnes restaient abandonnées à la race slavo-finnoise. Eux-mêmes étaient en grande majorité Allemands. Partout où les conduisait la fortune des armes, ils imposaient violemment avec la religion chrétienne leurs lois et leur langage (V). Voilàcomment la race germanique pénétra au cœur dès-populations locales. Voilà

(1) Les conquêtes de l’ordre Teutonique dans ces contrées commencèrent vers l’an 1280.

(2) Malte-Brun.

(3) Cantu, Malte-Brun, signalent spécialement ce dernier fait.

LA RACE l'HCSSlENNE.

surtout comment la langue allemande, la langue des vainqueurs, déposséda les divers dialectes slaves en Prusse, en Brandebourg, etc.; comment elle pénétra de plus en plus en Esthonie, en Livonie et en Courlaiide. Si la victoire de Tannenberg, remportée enl/ilO par les Polonais, n’avait pas arrêté le développement de la puissance teutonique ; si la Pologne avait été subjuguée comme les contrées qui la bordent au nord, nul doute que la langue polonaise n’eût disparu de môme, et que la terre des Jagellons ne fût aujourd’hui . proclamée territoire allemand.

L’avénement de la maison régnante de Prusse dut étendre et activer encore la transformation dont nous recherchons les causes. En J/jl l, Frédéric, comte de Hohenzollern et burgrave de Murberg, avait obtenu de l’empereur Sigismond de Hongrie, au prix de /i00,000 florins d’or, la marche de Brandebourg et la dignité d’électeur. Un de ses descendants, Albert, grand maître des chevaliers Teutoniques, embrassa la réforme de Luther, et sécularisa l’ordre militaire qui l’avait choisi pour chef. En revanche, il fut reconnu duc héréditaire de la Prusse orientale sous la souveraineté de la Pologne. En 1018, par le mariage de sa fille avec Jean-Sigismond, ce fief revint à la branche régnante de Brandebourg, tandis que la Prusse occidentale restait province polonaise. Je

n’ai pas à raconter comment des partages successifs ont renversé cet état de choses.

Ainsi disparut, après avoir duré près de trois siècles, l’empire fondé par les chevaliers Teutoniques; ainsi prit naissance celui 'qui pèse aujourd’hui sur nos destinées (1). On voit combien Cantu a pu dire avec raison que l’histoire de la Prusse à ses débuts est la suite ou plutôt un épisode de l’histoire des croisades.

En passant définitivement aux mains d’un prince allemand, en conservant à titre de nobles la plupart des anciens chevaliers de même origine, ce pays devait se germaniser de plus en plus dans les hautes classes, tandis que le fond de la population restait le même. Toutefois l’élément slavo-finnois, tel que l’avait fait la première conquête, fut loin de disparaître, même dans la noblesse. L’ancienne aristocratie des Pruczi n’avait pas lutté pour son indépendance avec autant de persévérance et de ténacité que les populations. Malte-Brun revient sur ce point à diverses reprises, et Cantu confirme ses appréciations générales par une foule de détails. Une partie des anciens chefs avait accepté le joug de l’ordre Teutonique. Plusieurs même étaient entrés dans

(1) La paix de Cracovie, qui consacra cette transformation, fut signée en 1525.

ses rangs. Leurs descendants prirent ainsi nécessairement place à côté des chevaliers germains sécularisés et de leurs fils. Certainement plus d’une famille noble prussienne a là ses origines, et des recherches généalogiques faites à ce point de vue auraient un véritable intérêt ethnologique.

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