IMMIGRATION FRANÇAISE AU XVII® SIÈCLE
Je reconnais bien volontiers que les croisades ont eu pour causes premières le désir de propager la foi chrétienne et des croyances, étrangement interprétées , il est vrai. Toutefois elles satisfaisaient et surexcitaient également des passions purement terrestres, l’ambition et l’amour du lucre. Les ordres guerriers qu’elles enfantèrent, l’ordre Teutonique en particulier, se firent promptement distinguer sous ce triste rapport (i). D’autres événements religieux et des mobiles plus
(t) L’orgueil et le luxe des chevaliers Teutoniques ne le cédaient en rien à tout ce qu’on a dit des Templiers. Dans un dîner servi eu 1363 par le grand maître Wallenrod aux douze chevaliers les plus distingués de son armée, le repas ne
purs amenèrent en Prusse, en Brandebourg- surtout, des éléments ethnologiques bien étrangers à ceux que nous avons signalés.
Dès J 61 4, le margrave Jean-George avait renoncé aux doctrines de Luther pour embrasser celles de Calvin. Ses successeurs restèrent attachés à cette branche du protestantisme. Ce fut la seule grande cour calviniste de l’Allemagne. Lorsque, oubliant ses promesses et ses opinions premières, Louis XIV commença la persécution des réformés français, un certain nombre émigrèrent de l’autre côté du Rhin. Assez mal accueillis par les princes luthériens, ils s’adressèrent à ceux qui partageaient leurs croyances. Frédéric-Guillaume, alors souverain du Brandebourg, comprit la portée de ce mouvement. Il mit tout en œuvre pour amener dans ses Etats une population honnête, laborieuse, qui apportait avec elle des éléments de prospérité inconnus dans le Nord, et qui devait combler les vides laissés par la guerre de Trente ans et par les guerres avec la Pologne. Cette politique intelligente porta ses fruits. Dès 1672, une communauté française, autorisée à célébrer le culte dans
compta pas moins de trente services. Les convives siég^èrent sous des baldaquins de drap d’or. Us lurent servis dans une vaisselle d’or et d’argent que l’ou cbangea à chaque service, et chacun d’eux reçut en don les objets dont il avait fait usage.
sa langue maternelle, existait déjà à Berlin, et l’im de ses membres était grand écuyer du sou- \erain (1).
A peine Louis XIV avait-il révoqué l’édit de Nantes, que le Grand-Électeur répondit par l’édit de Potsdam (2), ouvrant ainsi aux émigrants français une seconde patrie dans toute l’étendue du terme. Ses représentants à l’étranger reçurent ordre d’aplanir pour eux toutes les difficultés du voyage. Les biens qu’ils apportaient furent affranchis de tous droits et péages. Aux agriculteurs on abandonna les maisons et les terres dont les possesseurs avaient disparu, et ces propriétés furent exemptées d’impôt pendant six ans. Aux industriels on accorda d’emblée le droit de bourgeoisie dans les villes, l’entrée dans les corporations de métiers. Aux gentilshommes on assura les droits et les prérogatives de la noblesse du pays. Des commissaires spéciaux furent créés pour veiller à l’exécution de ces mesures. Des institutions de crédit furent fondées pour subvenir aux premiers besoins, pour préparer l’avenir. Les réfugiés eurent, comme ils l’avaient eu en
(1) Charles Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France depuis la révocation de l'édit de Nantes jusqu'à nos jours.
(2) La révocation de l’édit de Nantes fut signée le 22 octobre 1685 ; l’édit de Potsdam est daté du 29 du même mois.
LA HACE PRUSSIENNE.
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France, leurs cours de justice, leurs consistoires, leurs synodes. Enfin, toutes les affaires qui les concernaient se traitèrent en français (1).
Il n’est pas surprenant qu’attirés par d’aussi grands avantages, les protestants français se soient portés en masse dans le Brandebourg. Leur consciencieux historien, Charles Weiss, en estime le nombre à 25 000 hommes^ non compris ceux qui n’avaient pas attendu le dernier moment.
Comparé à la population indigène, ce chiffre est considérable. A la mort du Grand-Électeur, la Prusse entière ne comptait qu’un million et demi d’habitants. On voit que les réfugiés français durent apporter un fort appoint à celle des provinces qui les reçut presque tous au lendemain des guerres qui l’avaient dépeuplée. Aussi l’histoire les montre-t-elle rebâtissant presque seuls des villes détruites par Tilly et ses émules, créant dans la capitale même de nouveaux et les plus beaux quartiers, fondant de véritables colo-
(1) L’exemple du Grand-Électeur fut suivi par presque tous les princes qui se rattachaient à la famille de Brandebourg:. On doit citer parmi eux Charles 1®^, landg:rave de Hesse-Cassel. Sans même attendre l’édit de révocation, il offrit un asile aux protestants persécutés. La seule ville de Cassel, qui ne comptait alors que 18 000 habitants, en reçut 3000, et le landgraviat 5000 ou 6000, dont environ 150 chefs de famille appartenant à la noblesse. (Ch. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France depuis ta révocation de l'édit de Nantes.)
nies, repeuplant des cantons entiers, et défrichant de \astes territoires abandonnés depuis quarante ans (1) .
Toutefois, pour apprécier à sa juste valeur le rôle joué dans le Brandebourg par les réfugiés français, il ne faut pas seulement les compter ; il faut surtout avoir présents à l’esprit les services qu’ils rendirent à leur nouvelle patrie et la position qu’ils surent y acquérir par cela même. Nous ne pouvons entrer ici dans des détails, et nous renvoyons à l’ouvrage de M. Charles Weiss, aux écrivains allemands, qu’il a résumés et complétés. Il sera facile de s’assurer que ces éléments nouveaux, venus d’un pays beaucoup plus avancé à tous égards, donna à la nation prussienne tout entière une impulsion inattendue. Presque toutes les sources de la fortune publique furent renouvelées et considérablement accrues, depuis la culture des jardins fleuristes et maraîchers jusqu’à celle des champs (2) , depuis la fabrication des étoffes communes jusqu’au tissage des teintures de soie et de brocart, depuis la bouton-
(1) Entre autres exemples de ce genre, Ch. W^eiss cite le comté de Ruppin, qui conservait à peine quelques habitants, et fut remis en culture par des laboureurs français. Ruppin est au cœur même du Rrandebourg et à quelques lieues seulement de Berlin.
(2) Parmi les cultures introduites en Brandebourg par les Français, il est bon de mentionner la culture du tabac.
DE QUATREFACE.S.
nerie et la chapellerie jusqu’à la joaillerie , depuis l’art d’arracher les métaux à la terre jusqu’à celui de les mettre eu œuvre. Grâce aux fugitifs qu’elle avait accueillis, la Prusse échappa à la plupart des impôts qu’elle payait à d’autres États pour satisfaire à sa consommation, et les rendit tributaires à leur tour.
Au reste, la Prusse sut reconnaître les services rendus. Par suite des dispositions libé- V raies de l’édit de Potsdam, aucun réfugié ne descendit dans les classes les plus inférieures de la population. Les plus humbles furent des colons libres, bientôt des cultivateurs aisés, ou prirent place dans la petite bourgeoisie et ne tardèrent pas à s’élever par l’intelligence et le travail. Un très-grand nombre s’établirent d’emblée au premier rang dans le haut commerce, dans la grande industrie, qui reçurent d’eux une impulsion toute nouvelle. En même temps, la cour, la diplomatie, l’armée, la magistrature, s’ouvrirent à une foule de familles françaises, dont plusieurs ont laissé des noms historiques. D’autres s’illustrèrent dans la science, la littérature, les arts. La plupart existent encore. Jene pourrais les rappeler toutes, la liste en serait trop nombreuse. Il en est, du reste, comme celles des Ancillon, des Savigny, qui sont universellement connues. De nos jours, la colonie a dignement soutenu sa
vieille réputation en tout genre; mais on comprend qu’ici surtout je dois m’abstenir de rappeler des origines qu’on semble vouloir faire oublier (1). Je ferai seulement remarquer que, par suite des alliances contractées avec les familles locales, la France peut revendiquer sa part dans l’origine ethnologique de bien des illustrations portant une appellation tout allemande. Tl suffit de nommer les deux Humboldt, Prussiens par leur père. Français par leur mère,
La France tout entière était représentée dans l’émigration protestante du Brandebourg. Pourtant les provinces du Centre et du Midi fournirent la plus large part. Metz et son territoire envoyèrent, il est vrai, trois mille réfugiés environ, qui presque tous se fixèrent à Berlin. Mais pour être partis de cette ville que l’Allemagne nous a enlevée, ces derniers n’étaient rien moins que des Germains. Les noms qui nous ont été conservés attestent tous une origine française. L’Anjou, le Poitou, l’Ile-de-France, le Béarn, le comté d’Orange, donnèrent un contingent considérable. Il semble toutefois que le Haut et le Bas-Languedoc furent représentés d’une manière spéciale
(1) Un grand nombre de ces familles ont déguisé et germanisé leurs noms, soit en changeant l’orthographe, soit en traduisant ceux qui étaient significatifs, tels que Lacroix, Sauvage, etc. (Voyez Ch. Weiss.)
LA RAGL l‘RUSSlENNE.
dans cette exode, grâce surtout aux efforts et à l’activité de deux frères, François et Jacques de Gaultier. Ce furent les industriels de Nîmes, de Montpellier, de Béziers et des environs, qui apportèrent avec eux l’art de fabriquer diverses étoffes de laine, et Pierre Labry, originaire du Vigan, introduisit en Prusse le tissage des bas, toujours populaire dans nos Gévennes.
Ainsi le plus pur sang français a pénétré partout dans la province de Brandebourg, au cœur même du royaume de Prusse. Aujourd’hui ce sang coule dans les veines de la haute et de la basse bourgeoisie, de la grande et de la petite noblesse (1). A bien chercher, on trouverait, sans doute, que la grande majorité des individus composant les classes dirigeantes de la nation en a reçu sa part d’une manière directe ou indirecte.
Cette communauté de race ne nous a pas créé de sympathies en Prusse ; au contraire, peut-être. Purs ou métis, ces descendants des réfugiés de l’édit de Nantes sont tout* aussi Prussiens de cœur et de sentiments que leurs compatriotes d’origine slave, finnoise ou germanique. Ils l’ont prouvé lors des invasions de Napoléon et de la guerre de l’indépendance ; ils l’ont hautement
(1) La l'aniillc régnante ellc-mème en a quelques gouttes, car Frédéric-Guillaume avait épousé la petite-fille de notre Coligny.
LA KACE PRUSSIENNE.
proclamé au début de la guerre actuelle par la voix de quelques-uns de leurs représentants les plus distingués.
La France doit souffrir en trouvant des ennemis dans ces descendants de ses fils. Mais, il faut bien l’avouer, elle n’a pas le droit de leur en faire un reproche. Jadis, à de bien rares exceptions près, elle s’associa tout entière à la grande faute, au grand crime de Louis XIV; elle chassa les protestants par des raffinements de persécution et de cruauté que n’avaient pas inventés les bourreaux de la Rome païenne. Elle les rencontra bientôt sur les champs de bataille ; elle y a retrouvé aujourd’hui leurs descendants. Ce ne sont certainement pas les moins redoutables parmi nos adversaires. Dans ces anathèmes que la Prusse piétiste lance contre la France catholique il y a sans nul doute un écho lointain de nos vieilles guerres de religion, et l’on sait trop quelle source inépuisable de colère et de haines les hommes ont fait de cette doctrine que son fondateur résumait en deux mots: — Aimer Dieu, aimer le prochain.
Malgré leurs trop justes ressentiments, les hrtmçais de Prusse conservèrent la langue de la mère-patrie, et la répandirent partout. La partialité intéressée de Frédéric TI leur vint en aide à ce point de vue. TjC français remplaça le latin à l’Académie de Berlin ; il fut longtemps seul en
usage dans la colonie; il pénétra jusque dans les provinces les plus reculées, avec les arts, les industries, les méthodes agricoles nouvelles. Un moment on put croire que cette conquête pacifique irait jusqu’au bout, et que l’allemand subirait le sort qu’il avait fait subir à d’autres idiomes. Mais une vive réaction, qui avait sa source dans des sentiments que nous reconnaissons être justes et vrais, rendit bientôt la supériorité à la langue nationale. Les guerres de l’empire favorisèrent encore ce mouvement. Les descendants des réfugiés épousant en tout et pour tout les sentiments de la population qui avait accueilli leurs ancêtres, tendirent de plus en plus à se confondre avec elle. Tous ils joignirent la langue du pays à celle qu’ils tenaient de leurs pères. Les habitudes religieuses accusent nettement les progrès de cette révolution. Jusqu’en 1819, Berlin possédait sept églises où le culte se célébrait exclusivement en français. A partir de cette année, on y prêcha alternativement en français et en allemand. Dès 1830, l’allemand prévalut. Dans plusieurs grandes villes, qui toutes avaient eu leurs églises françaises, on ne prêche plus dans notre langue qu’une fois par an. Dans les petites villes et les villages la langue française est supprimée depuis longtemps (I).
(1) cil. Weiss.
Toutefois la tradition de notre langue n’est pas encore perdue dans les familles. Par là s’explique lin fait qui a pris une grande importance dans la guerre actuelle, dans les événements qui l’ont suivie. Il n’a été que trop aisé de trouver dans tous les rangs de la population et de l’armée des hommes parlant français avec pureté et sans accent allemand. Ces hommes n’ont pas eu de peine à se faire passer pour nos compatriotes, à se glisser partout, à surprendre et à trahir ce qu’il nous importait de cacher, à prêcher l’indiscipline et rinsurrectioii. Certes, si Linné eût vécu de nos jours, il n’eût pas manqué d’inscrire la révocation de l’édit de Nantes, et les suites que cet acte a eues pour la France, dans sa Nemesis (livina (1).
(1) Linné (adnicllail dans toute sa rijjueur la doctrine de la punition des pères dans les enfants. Il expli(iuait ainsi les infortunes personnellement iminéritéès qui attei^niaient, soit les individus, soit les familles. (Voyez le curieux article de XL Gelfroy dans la l\nmœ des deux mondes.)
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