X HON FILS XI
poliliq[ue9 a adressée à uu etœUent poète de ses amis à l'occasion de la publicalion de mes Cfirondim. EUe esl d'uoe Mie actualité et prouve à un tel point que le Peuple de Paris, aussi bien du reste que celui de toute la France, est capable de discuter les proUèmes qui intéressent son existence et que l'on peut séfieusement raisonner avec lui, que je n'hésite pas à te la rappeler ici afin que tu puisses la mettre sous les yeux de la classe ouvrière :
Lettre k mon ami Emile D. . ., sur le poème de M. Théodore Vibert
Mon cher poète,
ne Zo9e à ce qu'il paradt n'aime pas le poème ^ aime-til mieux la préface ? . . . J'en doute ! . . . moi, je ne suis pas aussi savant que Zoïie ; î*aime assez la préface, mais je préfère le poème. . . Cela tient peut-ètre^à ce que Tune n'est qu'en prose, tandis que l'autre naturellement est en vers . . . Quoi qu'A en soit, je crois y voir la preuve que M. Th. Vibert est véritablement poète. Car les poètes parlent presque toujours mieux en vers qu'en prose. . . Si je préfère le poème, ce n'est pas que je dédaigne la prâfece, oh non ! je n'ai pas fermé les yeux sur les saillies, la verve et le tour malicieux qui s'y trouvent ; et certes en dégustant cette préface on doit penser que M. Vibert n'est pas un mauvais avocat! maïs en Ksant le poème, je trouve qu*il est encore meilleur poète.
1, Le {»otee des GirMMliii<«
XII AVANT-PROPOS
« Dans cette préface qui fourmille d'idées originales, il y a bien certains points sur lesquels je né serai pas de l'avis dé M. Vibert ; je ne discuterai pas sur la monarchie démocratique et sur la République aristocratique, sur le pouvoir temporel, etc., et bien d'autres questions délicates.
« Il faudrait les ailes d'un aigle pour suivre M. Vibert dans des régions aussi élevées I ... et encore je ne m'y fierais pas ! . . . Je craindrais de me perdre dans le vague des discussions à perte de vue... que dis-je?... C'est plutôt à perte de temps qu'il faudrait dire, puisque aous perdrions chacun notre temps à vouloir mutuellement nous convaincre. Et puis je ne suis pas de force à lutter avec la vélocité des évolutions du style. . . Ça tourne I . . . ça tourne. . . c'est comme la canne d'un tambour maître I ... il ne fait pas bon de s'y frotter . . . Cependant il y a un certain coup de canne que je voudrais parer. . . Mais ce sera au moment où M. Vibert y pensera le moins. . . En attendant quittons la préface et parlons du poème... Mais j'y reviendrai I . . .
« C'est toujours à vous, moucher E. . . , que je m'adresse, je n'ai pas l'honneur de connaître M. Vibert, et avec vous je pourrai garder mon franc parler, mais soyez assuré que je tâcherai d'être juste et impartial... les éloges et les critiques que vous allez lire, sont l'expression sincère de ma pensée sur l'ouvrage de M. Th. Vibert.
« Il est malheureux pour l'auteur d'avoir publié ce| ouvrage dans un temps où l'on s'occupe si peu de poéj
A MON FILS Xtll
sie et encore moins do poème en douze chants...
Dans un temps plus favorable, cet ouvrage eut fait la
gloire et peut être la fortune de son auteur, dans un
temps pareil à celui oii Lamartine et Hugo jetaient
tant d'éclats à leur aurore, M. Th. Vibert aurait eu sa
part de gloire et de renommée littéraire I... On ne peut
^ i pas choisir son époque et M. Vibert a bien fait de ne
![ pas attendre I . . . et cependant qui sait si un soufHe
^ poétique ne viendra pas reposer nos âmes, calmer nos
espritd, et apporter une trêve à notre eServescence
s- politique I
3it « Honneur à ceux qui, ainsi que M. Vibert, et comme )&^ vous particulièrement, ont conservé leur confiance, et i^ travaillent en espérant deé temps moins positifs et e^^ moins calculateurs î Moi j'oserai dire que M. Vibert, \ i^ tout en méritant des éloges sincères de ma part, n'a p i^ pas pris un bon chemin.
ïûo* « En effet, est-ce avec un ouvrage, très bien exécuté y&^ d'ailleurs, mais essentiellement politique, qu'on peut \\s] arriver au but dont je parle? . . . Bien au contraire ! . . .
Mais ce n'est pas là le but que M. Vibert se propose, eïï^* son but n'est pas aussi ambitieux, c'est seulement ^'0' celui d'être lu par le petit nombre de ceux qui ont enf , ^ core le feu sacré ; à tous les poètes bons ou mauvais ar^ il fait parvenir son livre, c'est ce qui fait que vous, )ï\t^^ mon cher E. . , , vous, un véritable poète, vous m'avez )%^ confié à moi, qui ne le suis guère, un ouvrage dont je
sais toutefois apprécier tout le mérite I . . . Je vous ^0' remercie tout en félicitant M. Vibert de s'êti^e adressé ^ d&f à vous ; il pouvait t<nnber plus mal I . . .
XtV AVANT-PJkOPOS
a Maintenant je vais vous parler du travail.
« En général tout le travail m'a plu, et un bon nombre de passages ont excité mon admiration. Les tableaux, les descriptions, une surtout, celle de l'orgie dans l'église qui est tracée de main de maître ; mais celle qui m'a charmé le plus, c'est celle dans le chant dixième, pages 231 et suivantes, c'est un paradis terrestre ! . . ,
a: Il y en a bien d'autres que je pourrais citer, mais ce serait trop long, pourtant je ne veux pas passer sous silence la description des enfers, je ne connais pas le Dante, mais je crois qu'il ne peut avoir fait mieux, je citerai encore la scène de Brutus avec Chabot, où le maître est obligé d'obéir au valet, qui me semble digne de nos meilleures comédies, etc. etc., dans ce poème, une foule de vers harmonieux, hardjs, expressifs, et vrais pourraient être cités comme modèles.
« Oui, je reconnais un talent réel, et c'est pourquoi je me suis fait la question suivante :
« Pourquoi dans les deux premiers chants se trouvet-il quelques rares imperfections ? Avec un peu de travail, les petits défauts auraient pu disparaître, et le poème eut été un chef-d'œuvre complet. M. Vibert qui est plus savant que moi et d'autres, puisqu'il est avocat, a bien pu s'apercevoir de ces petits délits, pourquoi les avoir laissés? J'en parle parce que c'est dommage pour cette belle œuvre.
c( C'est peut être à cause de cela que le poème n'est pas aimé de Zoïle. Moi, je lui dirai : Mon bon monsieur Zoïle, un fruit peut être beau et bon quoiqu'ayant
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quelques taches, moi, j'avoue que je serais honteux de citer les fautes dont je parle, elles sont si rares et si faibles, ce serait être trop vétilleux ! J'aime mieux admirer les dix derniers chants qui sont irréprochables et dire à M. Théodore Vibert : Très bien ! très bien !... J'arrive, mon cher Emile, à vous parler de la pensée du poème : Ah ! dame I nous ne sommes plus d'accord avec M. Th. Vibert. . . Nous dire dans un poème en douze chants, et le bien dire en très beaux vers, que Marat et Robespierre, etc., sont des monstres, c'est très bien ! mais ce n'est pas neuf. . .
« Il y a si longtemps qu'on le dit et qu'on nous le chante, que nous sommes bien forcés de le croire ; mais nous en avons les oreilles rebattues I . . . à cet espèce d'axiome, beaucoup et la plupart diront :
« C'est vrai ! » moi, je dirai : Je n'en sais rien ! , . . Dirai-je que Napoléon I^ est un monstre ? Parce que dès milliers d'hommes sont restés sur le champ de batailles?. . . Oh ! non.
« J'admire le grand homme, malgré le sang versé, car c'était pour la France? Qu'est-ce donc quelques centaines de victimes de nos discordes, auprès des milliers de braves qui n'ont jamais revu leurs foyers? On est rarement juste dans les sujets historiques, on considère les faits avec unô lorgnette, on regarde par le gros ou le petit bout selon que l'on veut diminuer ou grossir les faits, afin qu'ils soient conformes à notre opinion personnelle ... Un mystère plane sur l'histoire au sujet des malheureux désordres de la terreur ; moi je ne crois pas que ce soit la soif du sang qui ait poussé
XVI AVANT- PROPOS
les terroristes à cette extrémité. J'aime mieux croire que c'était dans Tintérêt du pays, intérêt mal compris h cause du vertige qui s'empare des esprits dans des pareils moments, et qui, alors se manifestait d'une manière déplorable * I . . . que l'on se reporte en esprit à cette époque désolée, que verrons-nous ? . , .
« Le peuple afTamé, abruti par la misère, et qui ayant reconquis quelques droits est obligé de les défendre.., La France presque ruinée, incessamment minée par les conspirations du dehors et du dedans... Des armées nombreuses à repousser... Des provinces entières à délivrer, car de tout côté la France est envahie. . . La France est à deux doigts de sa perte.., La France est sur le point d'être . . , partagée I . . . à ce tableau nous sentons bouillir notre sang et nous com* prenons que dans des circonstances aussi malheureuses, il a fallu se soumettre à des nécessités à jamais regrettables I . . . c'est alors qu'il fallait une grande âme douée des sentiments les plus patriotiques pour assumer sur sa tète une responsabilité aussi grande, et braver les reproches des générations futures, et dire:-
^ Je voue mon nom à l'infamie ! à la réprobation des siècles, mais au moins, la France sera sauvée ! . . . Voilà, mon cher Emile, voilà* je crois le mobile des grands crimes de la terreur. , . à ce point de vue, les monstres ne sont plus aussi noirs qu'ils nous sem-
1 . Hélas ! l'intërôt du pays entre pour bien peu de chose dans U conduite des ambitieux. Leur intérêt personnel est le seul mobile qui les fait agir, qu'ils s'appellent Robespierre ou Napoléon .
A MON FILS XVII
blaient d'abord, on est tenté de les plaindre et peutêtre de les admirer tout en les maudissant. . . et puisqu'il faut les condamner, on leur doit au moins la faveur des circonstances atténuantes.
« Nousdevonsôtre humains même avec les monstres^ et ce n'est pas à nous d'être moins clément que Dieu I . . . Qui sait si Dieu, dans sa grande justice, n'a pas été indulgent pour eux, à cause de leur intention et leur dévouement à la cause du peuple ?
« Dieu n'a pas une justice à courte-vue comme la nôtre, parce qu'il connaît notre âme, notre conscience et nos plus secrètes pensées.
« Peut-être leur a-t-il pardonné, comme il a dû assurément pardonner à Charlotte Corday . . . j'ai lu un ouvrage où on la représente comme une héroïne mais aussi Marat est dessiné comme un héros. . .
« Je regrette que M. Vibert n'ait pas eu cette impartialité ... les hommes ont tous des vertus et des vices, pourquoi donner toutes les vertus aux uns et tous les vices aux autres ? . . .
« Pourquoi d'ailleurs, rapetisser les grandes figures de cette grande époque qui a eu tant d'influence sur les destinées de l'Europe ? Quel avantage peut-on tirer pour la France de crier à l'Univers qu'elle a enfanté des monstres?. . . Ah 1 si j'avais le talent de M. Vibert et qu'il me soit donné d'écrire sur cette grande page de notre histoire, tout en les déplorant, je voilerais les
1 . Oui, nous devons être humains même avec les monstres, mais nous devons surtout être juste et les flageller comme ils le méritent, car l'avenir de la République et de la Patrie eu dépend.
XVIII AVANT-PBOPOS
crimes de ces hommes sous de grandes vertus, et cela non pas pour satisfaire à une opinion personnelle, mais seulement pour l'honneur de la France 1 . . . A ce que je viens de dire, on peut répondre : que ce ne sont pas les crimes de la terreur qui ont sauvé la France . Mon inlention n'est pas de soutenir cette thèse, peutêtre soutenable, je n'ai seulement voulu qu'indiquer une des ressources dont on peut user d'une manière impartiale dans tout poème ou la fiction est admise. D'ailleurs, cette hypothèse est peut-être vraie, en tout cas, elle est plus noble et plus naturelle I Le dévouement à la Patrie n'est-it pas un mobile plus acceptable en cette occasion que la soif du sang ? . . . Et il y avait là des scènes pathétiques qui n'auraient pas déparé le poème de M. Vibert.
« Reposons-nous un peu, mon cher Emile, quittons un instant ces belles phrases 1 et parlons d'autre chose . . . Vous savez ce que c'est que la Gabaliste? . . . Oui, eh bien ! Dans ces luttes parlementaires qui se terminaient par Téchafaud, dans ces rivalités entre Girondins el Montagnards, entre Thermidoriens et Jacobins, je vois les funestes effets de la Gabaliste . . . Vous le savez : dans toute société non organisée, la Gabaliste ne produit que du désordre ; jugez alors, au milieu du chaos de la révolution, quel désordre cela devait faire ! Si vous en doutiez, je vous rappellerais nos petites réunions d'autrefois où les rivalités s'enflam* maient jusqu'à la haine, malgré l'unité du but... Nous avons beau nous en garder, la Gabaliste est plus forte que notre raison, car elle est un des ressorts que Dieu