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PRÉFACE

cela qu'on trouvera dans mes différents travaux, publiés jusqu'à ce jour, des dissemblances dues à ce que j'ai toujours cherché à modifier ma méthode d'après ce que la pratique m'enseignait. Je m'abstiendrai dans ce travail de montrer les phases par lesquelles a passé ma technique; je m'arrêterai seulement sur celle que j'emploie actuellement et qui me paraît définitivement assise.

Paris, Juin 1919.

La rachi-aneslhésie, préconisée tout d'abord en Amérique par Corning en 1885 et érigée en mélhode d'anesthésie chirurgicale en 1889 par Bier en Allemagne et par Tuffier en France, était limitée au segment inférieur du corps et pratiquée uniquement par la ponction lombaire.

Sa vie a été très courte à cause des accidents assez nombreux et graves dûs à l'anesthésique employé alorc, la cocaïne. Presque abandonnée, elle ne fut reprise qu'en 1904, quand Fourneau découvrit la slovaïne, moins toxique que la cocaïne et presqu'aussi puissante qu'elle. Chaput, en France, fut le promoteur de la rachianesthésie à la stovaïne, bientôt employée par beaucoup de chirurgiens.

Jusqu'en 1908, la rachi-anesthésie est restée limitée à la moitié inférieure du corps. C'est à cette époque que m'est venue l'idée de l'étendre à tous les segments du corps, des pieds à la tête.

Après m'être convaincu par des essais sur l'homme que la ponction du rachis à tous ses niveaux est sans danger, j'ai cherché une solution anesthésiante qui soit tolérée par les centres nerveux supérieurs. Des recherches expérimentales sur les animaux, faites par mon assistant d'alors, le Professeur Amza Jiano, dans mon Institut de chirurgie expérimentale, l'ont amené, après de nombreux essais, à la solution de stovaine-strychnine qui nous a donné d'excellents résul-

lats. Pratiquée tout d'abord sur le chien, j'ai rapporté bientôt la nouvelle méthode sur l'homme, et en Juin 1908, je fis un certain nombres d'interventions sur la moitié supérieure du corps avec succès.

L'adjonction de la strychnine, par son action puissante sur les systèmes nerveux et musculaire, rendait la stovaïne tolérable pour les centres nerveux supérieurs. A partir de ce moment, tous mes efforts tendirent à pouvoir doser ma solution anesthésiante de façon à la rendre supportable et efficace pour chacune des ponctions et pour les différents malades, suivant leur âge, leur étal général, la durée présumée de l'opération et le siège de la ponction.

Les premiers résultats, je les ai fait connaître au 2' Congrès International de Chirurgie de Bruxelles, en Septembre 1908 (I). Ma statistique ne comprenait alors que quatorze interventions hautes, sur la tête, le cou, les membres supérieurs et le thorax, exécutées avec succès.

La rachi-anesthésie générale, présentait deux points essentiels :

1° La ponction du rachis à tous ses niveaux, pour anesthésier le segment du corps sur lequel doit porter l'opération.

2" L'emploi d'une solution anesthésiante tolérée par les centres nerveux supérieurs, obtenue par l'adjonction de la strychnine à l'anesthésique. Celui-ci, pour le moment, était la stovaïne qui m'avait donné de bons résultats. Mais, dès lors, j'ai dit que l'anesthésique employé pourrait varier suivant l'habitude et la confiance que le chirurgien a, en une telle ou telle substance. J'insiste sur ce point, car on a trop voulu faire

(1) Th. Jo-nnesco et Amza Jiano. — L'anesthésie génévale par injections intra-rachidiennes. Compte Rendu du II" Congrès de la Société Internationale de Chirurgie, Bruxelles, 1908. Vol. I^', p. 282-304.

dépendre ma méthode de l'emploi de la stovaïae, tandis qu'en réalité la stovaïne n'est qu'un adjuvant qui pourra être remplacé par n'importe quel anesthésiant qui, par son action aussi puissante et par une toxicité moindre pourrait avantageusement la remplacer.

La rachi-aneslhésie générale eut tout d'abord le sort de toute chose nouvelle et qui paraît en contradiction avec leà opinions établies. Le fait seul de pratiquer la ponction au niveau de la moelle soulevait la masse des détracteurs qui n'ont pas manqué de qualifier de téméraire la méthode que je venais de préconiser.

En effet, au 38'' Congrès de la Société allemande de Chirurgie (Berlin, Avril 1909), le Professeur Bier de Berlin n'hésita pas de se prononcer d'une façon catégorique en disant que « la méthode de rachi-anesthésie généralisée préconisée par Jonnesco au Congrès de la Société Internationale de Chirurgie, doit être rejelée »; et, au même Congrès, le Professeur Rehn, de Francfort crut pouvoir appuyer ce verdict en disant que « l'expérience sur les animaux montre le danger considérable d'injections faites au-dessus de la région lombaire, telles que Jonnesco les a recommandées ».

Ces condamnations a priori ne m'ont pas empêché de continuer à pratiquer la rachi-anesthésie générale et de cherchera en améliorer la technique parles observations journalières, convaincu que j'étais de me trouver sur la bonne voie, et que cette méthode, bien conduite, devait prendre place dans la chirurgie courante. Aussi, en Octobre 1909, j'ai communiqué à l'Académie de Médecine de Paris (1), et au Congrès Français de Chirurgie les modifications que la pratique m'a fait apporter à la

(1) Bulletin de l'Académie de Médecine, 1909, tome II, p. 270.

technique primitive et ma statistique portant sur 398 opérations pratiquées du 23 Octobre 1908 au 5 Juillet 1909, dont 103 anesthésies hautes et 295 anes- Ihésies basses.

La même année, j'ai publié trois travaux sur la rachianeslhésie générale, en France, en Angleterre et en Allemagne (1).

Malgré ces publications, je sentais que mes confrères ne pouvaient se convaincre de l'inocuilé, de la facilité et de l'efficacité de la méthode qu'en la voyant pratiquer. C'est ce qui me décida d'aller faire des conférences et des expériences en Angleterre et en Amérique.

A Londres, je fis des anesthésies dans le service du Docteur Lawrie Mac Gawin avec succès, et une conférence à la Société Royale de Chirurgie. En Amérique, à la demande de mes confrères américains, j'ai pratiqué des anesthésies et fait des conférences à New-York, à Philadelphie, à Chicago, à Rochester (Minnesota) (2). Partout mes conférences, aussi bien que mes expériences, ont prouvé à mes confrères américains la bénignité et l'efficacité de la rachi-anesthésie générale, et si je ne suis pas arrivé à les décider à renoncer à leur mode d'aneslhésie habituelle, tout au moins je leur ai prouvé que, loin d'être difficile et dangereuse, la méthode était très facile, et que toute hésitation, à ce sujet, devait disparaître de leur esprit.

J'ajouterai que mes confrères, désireux de voir jus-

(1) Presse Médicale, Paris, No 82, 13 Octobre 1909. Brilish Médical Journal, 13 Novembre 1909. Deutscher mediz. VVochenschrift, N» 49, 1909.

(2) 2 k Londres dans le service du D' Lawrie Mac Gawin; 11 à New-York (4 à Hospital for Ruptured and Crippled; 4 à Post Graduate Hospital; 3 à Mont Sinaï Hospital); 5 à Philadelpliie (3 à Pensylvania Universily Hospital; 2 à iVledico Gliirurgical Collège Hospital) ; 4 à Gliicago (3 à Cooli Gounty Hospital; 1 à Mercy Hospital) ; 3 à Rochester (Minnesota) à State Hospital. (Voir détails dans mon article du New-York Médical Journal, New-Torlt, 1" Janvier 1910, p. 43).

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qu'où la méthode pouvait être appliquée, m'ont présenté presqu'exclusivement des patients auxquels ils hésitaient d'appliquer leuranesthésie habituelle à Téther, et dans tous les cas mon aneslhésie a été efficace et nullement inquiétante.

En 1910, un certain nombre de travaux sur la rachianesthésie générale paraissent à l'étranger. Ils sont dûs à des chirurgiens qui ont appliqué ma méthode et qui, pour la plupart s'en sont très bien trouvés. Parmi ceux-ci je citerai : G. Marcorelli (1) (Milan), G. Nicolich (2) de Trieste, Lawrie Mac Gawin (3), de Londres, F. G. Madden (4), du Caire, A. P. Rici (5), de Naples, dont je rapporterai plus loin l'appréciation et les statistiques.

La même année, au mois d'Octobre, j'ai communiqué à l'Académie de Médecine et au Congrès Français de Chirurgie la statistique comprenant mes opérations depuis Juillet 1908 à Septembre 1910 : 1.005 cas, dont 238 aneslhésies hautes et 767 aneslhésies basses, auxquelles j'ajoutai 1.958 opéralions pratiquées par mes confrères roumains, dont 195 hautes et 1.763 basses, avec les mêmes résultats satisfaisants . (6)

Ces résultats encourageants de toute manière m'ont poussé à continuer l'application exclusive de la rachianesthésie dans toutes mes opérations, soit à ma clinique, soit dans la pratique privée.

(1) G. Marcorelli. — « Aneslhesia générale, etc. ... Clinica Chirurgica, Milano, 1910.

(2) G. NiooLicH. — Folia Urologica, 1910, Bd. IV, p. 782.

(3) Lawrte Mac Gawin. — British Med. Journal, 17 Septembre 1910, p. 733.

(4) F. G. Madden. — « Jonnesco's metbod of spinal Analgesia ». Brit. Med. Journal, 24 Septembre 1910, p. 914.

(5) A. P. Rici. — « La rachianesthesia col metodo Jonnesco nella clinica ginecologica delProf. Spinelli ». Arch. ital. di ginecologia. Napoli, .Janvier 1911.

(6j Bulletin de l'Académie de Médecine, 1910, tome H, p. 161.

14 LA BACniANESTHESm GENERALE

La pratique m'a amené forcément à modifier certains points lie la technique et à mieux connaître l'administration de l'anesthésique. J'ai communiqué en Octobre 1911, au Congrès Français de Chirurgie et à l'Académie de Médecine ces modifications ainsi qu'une statistique qui comprenait 4.945 opérations pratiquées en Roumanie, dont 1.588 pratiquées par moi ou mes assistants dans ma clinique, et 3.2.37 que je devais à mes confrères qui ont adopté ma méthode et ont bien voulu me donner leur statistique et leurs observations (1).

Mes 1.588 rachi-anesthésies comprenaient .333 hautes et 1.255 basses. La statistique des autres chirurgiens roumains : 3.357 anesthésies, dont 279 hautes et 3.078 basses, pratiquées par 30 chirurgiens, ce qui prouvait combien les adeptes, en Roumanie surtout, devenaient de plus en plus nombreux. C'était là la réponse la plus suf^gestive à ceux qui doutaient loujours de la bénignité et de l'efficacité de ma méthode.

A cette statistique roumaine j'ajoutais 206 anesthésies, dont 23 hautes et 183 basses, publiées par des confrères à l'étranger, ce qui faisait en tout 5.151 anesthésies, dont 633 hautes et 4.516 basses, avec deux cas mortels dûs à des fautes dans la technique, et dont je parlerai au cours de mon travail.

Au début de 1912 (Janvier), j'étais invité par la Société de Chirurgie de Berlin à faire une conférence, en langue française, sur ma méthode, et, à cette occasion, j'ai pratiqué des anesthésies dans les services des Professeurs Israël, Sonnenburg et Bier. Les résultats ont été tels que Bier, qui avait condamné a priori et rejeté ma méthode, a été forcé de reconnaître qu'il s'était trompé.

Cette môme année, j'ai fait paraître un travail sur la

(1) Bulletin de l'Académie de Idédecine, Paris, 1911, tome II, p. 140.

rachi-anesthésie générale dans la Presse Médicale (1), et en Octobre, j'ai rapporté au Congrès Français de Chirurgie une statistique roumaine comprenant 8.119 anesthésies, dont 809 hautes et 7.310 basses. Mes cas personnels comprenaient 2.101 anesthésies, dont 442 hautes et 1.659 basses, sans mortalité, ni complications immédiates ou tardives.

Malgré toute mon insistance à montrer chaque année par mes statistiques l'efficacité et Finocuité de la méthode, j'ai y\i avec surprise Tuffier, dans un rapport fait au 17= Congrès International des Sciences Médicales de Londres, en Août 1913, conclure que « l'emploi de la rachi-anesthésie est contre-indiqué dans les opérations qui dépassent l'ombilic ». Car, en somme, on ne pouvait pas sortir de cedilerane : ou les centaines d'opérations pratiquées par moi ou mes confrères à l'aide de la rachi-anesthésie générale sur les segments du corps situés au-dessus de l'ombilic, et que j'ai rapportées chaque année soit à l'Académie de Médecine, soit au Congrès Français de Chirurgie, étaient méconnues par mon collègue, ou ces statistiques étaient purement imaginaires.

Inutile d'insister, je crois plutôt que mon collègue, a défaut de pratique, est revenu à ses idées fixes qui n'admettaient pas qu'on puisse pratiquer la rachi-anesthésie dans le segment supérieur du corps, la moelle étant pour lui, comme pour bien d'autres, un noli me tangere. C'est la seule explication que je peux donner à son ostracisme absolu.

Du reste, la même année (1913), au mois d'Octobre, je suis revenu à l'Académie de Médecine et au Congrès Français de Chirurgie avec une stastistique plus fournie encore, puisqu'elle comprenait, rien que pour les chirurgiens roumains 11.324 opérations, dont 1.035 hautes et

(1) Presse Médicale, N" 2, Janvier 1912, p. 11.

10.289 basses. Les opérations pratiquées par moi-même ou par mes assistants dans mon service, montaient alors à 2.436 dont 505 hautes et 1 .931 basses, et sans aucun cas mortel, ni complications immédiates ou tardives.

Je crois qu'on ne pouvait mieux répondre à l'affirmation de mon collègue Tuffier que par les chiffres que je viens de citer (1).

Depuis 1913, je n'ai plus eu l'occasion de parler de la rachi-anesLhésie générale, la guerre mondiale m'en ayant empêché. Pourtant je dois mentionner une conférence que mes collègues français, qui étaient venus nous apporter leur aide pendant la guerre en Roumanie, m'ont demandé de leur l'aire à Jassy, à la Société Médico- Chirurgicale du Front russo-roumain. Je puis affirmer que mes confrères français qui ont eu l'occasion de voir ma méthode à l'œuvre se sont, pour la plupart, convaincus de ses avantages à tel point qu'ils en sont devenus des adeptes et l'ont largement employée (2).

Cet historique aussi fidèle que possible de l'évolution de la rachi-anesthésie générale, pendant les onze ans de son existence, prouve ma confiance inaltérable et celle de mes confrères roumains dans une méthode qu'ils ont été plus à même de juger, puisqu'ils pouvaient la voir d'abord et l'appliquer ensuite. Il prouve aussi que toutes les craintes qu'on pouvait avoir à son égard, en ce qui concerne ses conséquences immédiates ou tardives, ont dû disparaître, car le temps ayant fait son œuvre, il a prouvé mieux que tout autre chose son inocuité absolue. La rachi-anesthésie générale pour être adoptée, ne demande plus que le désir, sans parti pris, de la part des confrères, de se rendre compte par euxmêmes des avantages qu'ils peuvent tirer d'une méthode simple, sans contre-indications et sans conséquences, car

(1) Bulletin de l'Académie de Médecine, 1913, tome II, p. 201.

(2) Compte rendu de la Société Médico-Chirurgicale du Front russo-roumain, N" 3, Mars 1917, p. 81, Jassy.

HISTORIQUE n

ce n'est que par une application constante et dans le désir de se convaincre, et non pas en l'employant comme une curiosité et pour des cas exceptionnels, qu'on peut arriver à juger une méthode à sa juste valeur.

C'est celte conviction que je veux faire entrer dans l'âme de mes confrères; c'est là le but réel de ce travail dans lequel j'exposerai aussi succinctement et aussi clairement que possible, la technique, les résultats et les avantages de la rachi-anesthésie générale.

Certes, je ne prétends pas que la rachi-anesthésie générale n'est plus susceptible d'améliorations et même de profondes transformations. Mais telle qu'elle est aujourd'hui, elle présente déjà des garanties suffisantes et des avantages réels, et je crois qu'elle pourra donner entre les mains de n'importe quel confrère les mêmes résultats excellents qu'elle a donnés à moi et à ceux qui m'ont suivi.

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