LE DROIT DE PREEMPTION
prix de vente des terres était de peu de considération. Mieux valait les donner à ceux qui n'avaient pour toute ressource que leurs bras, car ces bras étaient une force, cent fois supérieure à celle de l'argent, appliquée à l'agriculture.
Ce système économique précéda de quarante ans les discussions qui s'ouvrirent au Congrès à propos de la disposition des terres publiques des États-Unis. 11 peut paraître surprenant qu'il ait tant tardé à pénétrer dans le Congrès, vu l'immense intérêt de hâter la mise en valeur des vastes étendues de pays au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, restées jusque-là à l'état sauvage. Cependant, dans la session de 1829-1830, l'on vit poindre des idées analogues à celles de Burke, mais entremêlées de considérations régionales, de commerce et de parti, qui devaient en retarder le succès, malgré les ménagements que comportait l'influence grandissante des États du Nord-Ouest. Dans cette session, se dessina la position que chaque parti voulait prendre au sujet des terres publiques.
Le bill présenté par M. Foot n'était qu'un prétexte pour engager la lutte entre les rivaux. Entre autres orateurs se signala dès l'abord M. Hayne, de la Caroline du Sud. Quoique étranger à la région Nord-Ouest, il soutint vigoureusement la cause des États et territoires qui s'y étaient formés. Il prétendit qu'ils avaient été sacrifiés parle gouvernement général, et qu'au lieu de demander le plus haut prix des terres, il aurait dû les abandonner libéralement aux pionniers, seul moyen d'augmenter le nombre des habitants et la richesse du pays. Loin de maintenir les jeunes Etats dans une sorte de détresse causée par le drainage continu de leurs ressources en argent, mieux valait renoncer à retirer un produit de la vente des terres, et recourir, pour les besoins généraux, à une taxe qui obligerait à la sobriété dans les dépenseset enlèverait au gouvernement un fonds de corruption. Faisant allusion aux États de l'Est, il stigmatisait la politique de ceux qui voulaient maintenir le prix des terres à un taux élevé, dans le but de détourner
l'émigration de sa marche naturelle, pour obtenir à meilleur compte les bras nécessaires aux manufactures. Enfin, poussant son argumentation à ses limites extrêmes, il demandait le partage des terres publiques entre les États, meilleurs juges que le gouvernement de leurs intérêts individuels (1).
Cette argumentation fut réfutée par Daniel Webster, l'un des plus puissants dialecticiens du Nord. Il soutint que le gouvernement ne pouvait adopter une politique autre que celle mise en pratique par lui. Sur 210,000,000 d'acres de terres cadastrées l'on n'avait pu trouver à en vendre que 20,000,000. C'était donc l'acheteur qui manquait. Les jeunes États de l'Ouest avaient, en très peu de temps, pris un essor qui dépassait toutesles prévisions et n'indiquait pas un état de malaise. Quelle nécessité alors de jeter au vent, pour eux, les terres publiques, même après l'acquittement de la dette créée par la guerre de l'indépendance? Ces terres, dans l'esprit des États, qui en avaient fait l'abandon à la Confédération, ne devaient point sortir des mains du gouvernement fédéral ; car il n'en était, à proprement parler, que le fidéicommissaire (trustée), chargé d'en faire l'application à des besoins généraux, non à des États individuels. Webster repoussa ensuite la doctrine de Hayne, qui tendait à priver le gouvernement d'un revenu permanent pnr la crainte de corruption et de l'absorption des États à l'aide de ce grand patronage. Puis venait une digression sur le tarif des douanes, qui passionnait alors en sens contraire les deux grands partis en présence, et Webster ajoutait que la Nouvelle-Angleterre, bien loin d'être contraire ta l'émigration au Nord-Ouest, cherchait à la favoriser. Il concluait en disant qu'il adhérait à la vente des terres à bas prix, mais point à vil prix, pour ne pas favoriser la spéculation (2).
Ces débats parlementaires, s'ils n'amenèrent point la solution actuelle des problèmes soulevés, décidèrent cepen-
(1) Tqcker, Uistory of the U. S., vol. IV, p. 33. — (2) Benton, Thirty year'sview, vol. I, ch. xliv et Tucker, vol. IV, p. 34.