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CHAPITRE XXV

DE L'ACCAPARExMENT DU SOL PAR DE GRANDS PROPRIÉTAIRES ET DU NOMBRE CROISSANT DES FERMIERS.

Le gouvernement américain, en fractionnant par petites parties le domaine public, et en limitant le nombre de celles qu'il serait permis à chacun d'acquérir en y résidant, entendait rendre propriétaires du sol le plus grand nombre possible des habitants qu'il cherchait à préserver de la détresse, en en faisant des citoyens utiles à eux et au pays. L'idée de location, de fermage, impliquait, aux yeux de la masse, une sorte de vassalité ou tout au moins une subalternitédu fermier envers le propriétaire, celui-ci jouissant sans peine du travail de l'autre qui épuiserait ses forces en vue de partager le produit de son labeur. Et cependant, par une assimilation de circonstances, ces rapports n'étaient-ils pas les mêmes que ceux de l'emprunteur envers le bailleur de fonds? Cette théorie sur le fermage de la terre, acceptable au début d'une société, présuppose une immobilité dans la condition de chacun, qui répugne à l'idée d'épargne chez les uns, d'inaptitude ou de dissipation chez les autres. L'inégalité des conditions est la résultante de cette diversité, elle déjoue toutes les prévisions du législateur. La seule chose à laquelle il ait à pourvoir est de garantir le faible contre les entreprises de celui avec lequel il traite, pour empêcher sa ruine. La portion du domaine public, une fois sortie des mains du gouvernement, est indépendante de son autorité ; elle est susceptible d'aliénation, d'hypothèque, de mise en fermage, etc., et, suivant le mouvement progressif ou rétrograde des affaires, la situation de l'un ou de l'autre passe par des alternatives qui attestent, mieux que quoi que ce soit, l'égalité de leur

condition civile. L'homme devenu riche a généralement fait preuve d'intelligence, de force, de volonté; il a accumulé des épargnes qu'il emploie plus ou moins heureusement pour augmenter son bien-être et celui des siens à l'aide de placements surtout en biens ruraux. C'est alors qu'il afferme sa terre à un cultivateur et à des conditions débattues à l'avance; propriétaire et fermier cherchent à tirer parti de leur situation ; aucune oppression n'existe de part ni d'autre, rien, en un mot, qui rappelle la vassalité d'autrefois. Ces idées, longtemps confuses, étaient la conséquence de l'oppression que les colonies avaient parfois subie pendant l'époque coloniale. Elles ne reposent sur rien aujourd'hui, elles se sont dégagées successivement des préjugés qui les enveloppaient, et après avoir déclamé, pendant de longues années, contre la mise en fermage des terres, l'on est arrivé à voir les choses sous leur vrai jour, grâce aux immigrations considérables d'Européens, qui, ayant puisé d'autres notions dans leurs pays d'origine, ont accepté la situation de fermiers à défaut de celle de propriétaire, sans renoncer à arriver plus tard à celle-ci.

Il semble singulier, au premier abord, qu'il puisse être nécessaire de devenir fermier dans un pays où les terres du domaine public ne se vendent que sur le pied de 1 dollar 25 l'acre, et où même elles se donnent gratuitement pour en faire des homesteads. Mais, en observant de plus près, l'on aperçoit que les 160 acres de terre qu'il est possible d'obtenir ainsi, par préemption ou par homestead, exigent des sacrifices premiers qui dépassent souvent les ressources de ceux auxquels ils sont offerts. D'abord s'il s'agit d'un préempteur, il a à payer son prix, qui monte à 200 dollars, outre les frais à verser au receveur ; il faut construire une petite maison en bois, avec grange et écurie, puis viennent les achats des instruments propres au défrichement et à la mise en culture, sans parler des ustensiles de ménage, d'une paire de chevaux, d'une paire de bœufs, des semences qu'il doit acheter argent comptant, et en s'approvisionnant de moyens d'existence . Pour le préempteur

et sa famille, pendant un an au moins en attendant la première récolte, l'ensemble de ces dépenses ne monte pas à moins de 4 à 5000 francs. Les même charges pèseraient sur le homesteader, sauf le prix. Peu de défricheurs peuvent faire face, à cette situation. La majorité d'entre eux débutent par des emprunts hypothécaires, à moins qu'ils ne soient homesteaders ; car à leur égard, la terre n'est passible d'aucune action tant qu'ils n'ont point reçu leur patente. Cette situation première est pleine de périls ; bon nombre y succombent et abandonnent leur terre avec plus ou moins de dommage. C'est alors qu'ils deviennent fermiers sous le patronage d'un propriétaire.

Le bail est souvent fait à moitié fruits; il n'apparaît pas que le fermier intelligent, travailleur, ne puisse se tirer d'affaire, témoin le nombre de ceux indiqués par le dernier recensement, qui s'élève à 1,024,601, contre 2,984,306 propriétaires cultivateurs. En consultant ce document, il semblerait résulter du mouvement général de la population que la proportion du nombre des propriétaires tende à diminuer, tandis que celle des fermiers suivrait une marche contraire, par la raison que les propriétaires cherchant à tirer le meilleur parti de leurs terres les divisent en les affermant. Puis, l'accaparement des portions de terres sujettes à préemption et au homestead réduit le nombre des possesseurs et multiplie les fermiers. Les prévisions tutélaires du gouvernement sont mises en défaut par les fraudes incessamment pratiquées sur le domaine public. Si l'on voulait même pénétrer dans tous les arcanes des violations de la loi, l'on verrait que le nombre des propriétaires est moindre que ne l'atteste le recensement de 1880; car beaucoup d'inscriptions de préemptions et de homesteads ne sont que des masques employés pour dissimuler le véritable propriétaire. Les capitalistes font souscrire par un certain nombre de gens salariés des actes de ces sortes d'achats; ceux-ci en sont les titulaires apparents, mais ils ne remplissent que le rôle de prête-nom, dont l'emploi sert à dissimuler des actes prohibés par la loi.

D'après le Commissaire général des terres, les déclarations frauduleuses en matière de préemption, suivant les rapports des agents, s'élèvent de 75 à 90 p. 100 dans les territoires de Washington, Dakota et New-Mexico, ainsi que dans les États du Kansas, du Colorado et du Nebraska (1). On peut ainsi se faire une idée approximative de l'étendue des fraudes pratiquées en matière d'aliénation du domaine public, sans parler de celles qui ont trait aux homesteads, aux désert lands, aux timber lands, aux terres à minerai et à tous autres modes de prise de possession des terres publiques. Les fraudes en matière de homestead étaient évaluées s'élever à 40 p. 100 sur l'ensemble (2). Le recensement, en énumérant dans chaque État et territoire les nombreux fermiers qui s'y trouvent, fait voir dans quelle mesure le système de location des terres s'est répandu. On a essayé d'en former des groupes par région des États-Unis; nous n'en donnerons point ici le tableau, parce que la composition nous en paraît, à certains égards, arbitraire; mais nous en dégagerons certains faits utiles à recueillir.

Dans les États de l'Est anciennement créés, jusque et y compris le New-Jersey, le nombre des terres louées est peu nombreux. New-York, fait exception. Il compte 39,872 fermiers. 11 en est de même de la Pennsylvanie, où l'on en trouve 45,322. Pour ces deux États, les plus populeux de l'Union, où le commerce, l'industrie et l'exploitation des mines se sont très développés, l'esprit £st incessamment tourné vers les affaires de spéculation. L'épargne trouve son emploi dans des achats de terre principalement, et l'on s'efforce de s'affranchir du soin de cultiver son patrimoine en l'affermant. C'est une des formes du landlordisme (3).

(1) Voir le rapport du Commissaire, octobre 1885, vol. 1, p. 222-223, «on rapport pour 1886, p. 79. — (2) Voir The North American Review, Janvier 4886, p. 63-64. — (3) On entend par landlordism une sorte d'état de béatitude du propriétaire qui vit sans peine du travail de ses fermiers.

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