II
Dans les Etats du Sud, gangrenés par l'esclavage, la guerre de rébellion répandit la ruine tant par la force des armes que par l'affranchissement des esclaves. Les agents de culture manquant, il fallut recourir à la mise en fermage des terres ; c'est ce qu'on fit en divisant les exploitations; de là un grand nombre de fermes. 11 en a été de même à peu près dans les autres Etats du Sud, qui prirent parti pour la cause de l'Union : très froissés dans leurs intérêts, ils recoururent aux mêmes moyens.
Quant aux États du Nord-Ouest, les fermiers y sont nombreux. La culture des terres y est très en honneur; mais de grandes agglomérations s'y sont faites par spéculation, elles ont exigé des auxiliaires fermiers dans de fortes proportions. Un Etat, entre autres, se fait remarquer, sous ce rapport, c'est l'Illinois, où le nombre des fermiers n'est pas moindre de 80,244, chiffre le plus élevé entre tous ! Puis viennent l'Ohio, avec 48,573 fermiers et l'Indiana, avec 46,050. Ces nombreuses exploitations fermières sont en rapport avec celles de New- York et de Pennsylvanie, États qui sont suivis immédiatement par les trois États de l'Ouest, ci-dessus désignés sur l'échelle de proportion des populations de l'Union. Le chiffre très élevé des fermiers de ces trois États de l'Ouest atteste une grande prospérité par la fécondité du sol et par l'esprit de spéculation qu'on rencontre partout. Là le landlordisme n'est pas seulement une tendance, c'est un fait accompli dans un espace de temps peu étendu, et qui ira toujours se multipliant. Relativement aux terres plus à l'ouest (Far West), qui sont conquises dans des États et territoires nouveaux, le fermage s'y établit dans une petite mesure, sauf dans l'Orégon et la Californie, où il a déjà fait d'assez notables progrès. Cependant, les terrains étant principalement montagneux, privés d'eau, souvent infertiles ou renfermant du minerai, la proportion du nombre des fermiers sera toujours moins grande qu'ailleurs, parle défaut de fertilité du sol (1).
(1) TheNorth American Review, janvier 1886, p. 64.
Les données fournies par le recensement de 1880, quoique plus substantielles et plus détaillées que celles des recensements antérieurs, laissent encore planer bien des incertitudes sur le nombre des propriétaires cultivant euxmêmes leurs terres. Ainsi, parmi eux figurent des possesseurs de 1000 acres et au-dessus, même de 5000 acres. Peuton concevoir que de pareilles étendues de terre soient cultivées par le propriétaire seul ? Ces blocs forment une grande exploitation, et à moins d'avoir un grand amour de la terre, on ne peut concevoir qu'un seul homme s'y consacre, même en employant des ouvriers dont la main-d'œuvre est très coûteuse, et dont la proportion relativement à l'ensemble de la population, là comme dans d'autres pays, diminue chaque jour (1). Mieux vaut pour lui diviser sa propriété par lots qu'il affermera. Il échappera ainsi à la peine et trouvera un revenu plus ample. On ne voit rien qui éclaire sur ce point dans le recensement. Mais incontestablement un pareil ensemble de terres nécessite l'emploi d'un ou plusieurs fermiers. S'il était fait droit à cette observation dans le recensement de 1890, le nombre des fermiers serait notablement augmenté et changerait la proprotion relative de ceux-ci au regard des propriétaires.
On a fait, à ce sujet, un rapprochement entre les États- Unis et la France, quoique cette république soit inférieure de 12 millions d'habitants à celle des États-Unis. En France, l'on compte 5,000,000 de propriétaires ruraux, chacun d'eux possédant de 1 à 6 hectares(moins de 20 acres), cultivant eux-mêmes leurs champs, tandis qu'il n'y a que 2,000,000 d'individus possédant plus de 20 acres, indépendamment de leur habitation dans la ville. Ainsi, en restant à la surface des choses, la France, avec son sol restreint et d'une culture coûteuse, a réussi à créer plus de 5 millions d'agriculteurs aisés, propriétaires de leurs terres, tandis qu'en Amérique, avec un sol vierge et sans limites, dégagé de tous droits antérieurs, malgré leur population de 50
(1) North American Review, mars, 1886, p. 340. .
millions d'habitants incessamment croissante, on n'a pu réunir plus de 3,000,000 environ de propriétaires. Il ne faut pas perdre de vue qu'en France le nombre des propriétaires est en proportion de la décroissance des fermiers, tandis que c'est le contraire qui arrive aux États- Unis (1).
La condition des fermiers, en Amérique, ne paraît pas brillante, quelle qu'en soit la cause. Qu'on l'attribue à des mauvaises terres, à des récoltes insuffisantes ou compromises par des conditions atmosphériques contraires, à la charge des intérêts des emprunts contractés, il est certain que bon nombre d'entre eux plient sous le faix. Les emprunts surtout sont onéreux pour des gens gênés et dont la gêne n'est pas ignorée; ils sont assez multipliés dans l'Ouest. C'est une des principales causes du fléchissement des fermiers. D'après des hommes compétents en ces matières, 50 p. 100 des petits cultivateurs (2), dans les anciens États, sont très endettés et se traînent ainsi, en payant avec grand peine les intérêts de leurs dettes jusqu'à ce qu'arrive le moment suprême de la liquidation. A quelque cause que soit dû le relèvement du nombre des fermiers, il est indubitable qu'il augmente en raison directe de l'agglomération de la propriété dans un moins grand nombre de mains.
D'après un auteur américain, la marche ascendante de la grande propriété a été continue depuis 1870 jusqu'à 1880, sans parler des progrès notables qu'elle a faits depuis. Il classe ainsi les exploitations d'après leur contenance :
Les lots déterre au-dessous de 100 acres
étaient au nombre de 2.075.388 2.208.374
Ceux de 100 acres et au-dessus jusqu'à moins de 500 acres, de 565 .034 1 . 695 . 983
Ceux de 500 acres et au-dessus jusqu'audessous de 1000 acres, de 15.000 75,000
Ceux de plus de 1000 acres, de 3.400 28.600 (3)
(1) The North American Review, janvier 1886, p. 56, appuyée sur le travail de M. Léonce de Lavergne intitulé : Économie rurale de la France. —(2) Même revue, avril 1886, p. 394. — (3) Même revue, février 1886, p. 153.
Nous ne pouvons vérifier l'exactitude de ces chiffres, que nous ne garantissons point, quoiqu'ils émanent d'écrivains possédant bien la matière (1).
Les grandes terres nécessitent un nombre assez grand de fermiers surtout dans un pays neuf où souvent l'on débute par le défrichement. Les terres acquièrent d'autant plus de valeur qu'il y a plus de travailleurs intéressés à les faire fructifier; de là la masse grossissante des fermiers. L'une des causes de l'amoindrissement du nombre des propriétaires, pour un temps au moins, est la prodigalité des immenses concessions faites aux Compagnies des chemins de fer du Pacifique. Ces concessions débutent en 1862, pendant la guerre, et se continuent jusqu'en 1871 ; elles embrassent une superficie de 135,808,000 acres! Comment le gouvernement aurait-il pu leur venir en aide, si ce n'est par des concessions de terre, la seule, mais magnifique fortune qui lui restât; car sa dette qui au début en 1 862, n'était que de 564,000,000 de dollars, avait atteint, en 1864, le chiffre énorme de 2,681,000,000 dollars (2). Les entrepreneurs de chemins de fer visèrent le domaine public comme une proie d'une grande richesse. Ils obtinrent de la faiblesse du Congrès, pour ne rien dire de plus, des concessions de terres dont le total s'éleva aux chiffres fabuleux qui viennent d'être énoncés.
L'on a recherché dans quelles proportions, des étrangers, des compagnies étrangères, avaient profité de ce splendide festin, et l'on a trouvé un nouveau témoignage de la concentration de la grande propriété dans quelques mains seulement, et en partie parmi un petit nombre d'étrangers. Voici, pour ce qui concerne les étrangers, un tableau puisé dans le Congressionnal Record :
(1) Le rédacteur de l'Introduction au tome III du Census de 1880 (p. 14) déclare qu'il est impossible de comparer la répartition des propriétés par étendue aux deux dates de 1870 et de 1880 parce que les bases adoptées sont différentes et que ce tableau dans le Census de 1870 contient des erreurs matérielles; — (2) The North American Review, février, 1886, p. 154.
Un syndicat anglais n° 3, propriétaire au Texas de 3.000.000 d'acres.
La Compagnie hollandaise des terres,
au Nouveau-Mexique 4.500.000 —
Sir Edward Reid et un syndicat, en Floride 2.000.000 —
Un syndicat anglais, dans le Mississipi. 1.800.000 —
Le marquis de Tvveeddale 1.750.000
Phillips, Marshall et Compagnie de
Londres 1.300.000
Le syndicat allemand 1.000.000 —
Un syndicat anglais-américain 750.000 —
Byron H. Evans de Londres 700.00;» —
Le duc de Sulherland 425.000 —
Une Compagnie anglaise des terres dans
le Kansas 320.000 —
William Whalley, M. P. Petersboroug (Angleterre) 310.000 -
Compagnie des terres du Missouri d'Edimbourg (Ecosse) 300.000 —
Robert Tessaund de Londres 230.000 —
Compagnie des terres de Dundee
(Ecosse) 247.000 —
Lord Dunmore 120.000 —
Benjamin xWewgas de Liverpool 100.000 —
Lord Houghlon dans la Floride 60.000 —
Lord Dunraven dans le Colorado 60.000 —
Compagnie anglaise des terres dans la
Floride 60.000 —
Compagnie anglaise des terres dans
l'Arkansas 50.000 —
Albert Peel M. P. Leiceslershire (Angleterre) 10.000 —
Sir J.-L. Kay du Yorkshire 5.000 —
Alexandre Grant de Londres, dans le
Kansas 35.000 —
Syndicat anglais dans le Wisconsin. . . 110.000
Ellerbausen d'Halifax dans la Virginie ouest 600.000 —
[}n syndicat écossais, dans la Floride. 600.000 —
A. Boysen, consul danois, dans les
environs de Milwaukee 50.000 —
Une Compagnie des terres d'Edimbourg
dans le Missouri 165.000 —
Total 20.647.000 acres.
Ce territoire, grand comme l'Irlande (1), reste aux mains de vingt-neuf propriétaires étrangers, vivant hors de l'Amérique, attendant la hausse du prix des terres pour réaliser d'immenses bénéfices. Jusque-là ils cherchent des fermiers qui les mettent en valeur et leur assurent un revenu.
Il n'est point ici question des propriétaires résidant aux États-Unis, qui possèdent, au même titre, des millions d'acres de la même origine.
L'auteur auquel nous avons emprunté ces détails arrive à des déductions générales de grande importance qu'il convient de rapporter. 11 analyse ainsi les divers éléments de la richesse du domaine national en terres et les démembrements successifs dont il a été l'objet depuis la Confédération :
1 ° Cession faite aux États-Unis par les Étals originaires de leurs terres au Nord-Ouest et au
Sud-Ouest dont l'ensemble présentait une
superficie de 229.987.187 acres.
2° Achat de la Louisiane 756.961.280 —
Achat de la Floride 37.931.520 —
Achat de terres au Mexique par le premier traité 334.443.520 —
Achat au Texas 65.130.880 —
Terres achetées au Mexique par le traité de Gadsden 29.142.400 —
Alaska 369.529.600 —
Total 1 .823.180.387 acres.
(1) North American review, février 1886, p. 156.
Si l'on retranche de cet ensemble de 1 . 823 . 180 . 387 acres.
Alaska 369.529.600 acres.
Les réserves du territoire indien et les réserves militaires 157.000.000 —
Les terres montagneuses et non cultivables évaluées à 400.000.000 —
Total 926. 529.600 acres. 926.529.600 acres.
Il resterait 896 . 6b0 .787 acres.
En chiffres ronds 900.000.000 acres.
Sur ces 900 millions d'acres qui ont composé le domaine national des États-Unis utilisable pour la culture :
300.000.000 d'acres ont passé dans la main des particuliers, compagnies ou settlers 300.000.000 acres.
Le Congrès a donné aux États tant pour les écoles qu'à titre de swamplands 161.000.000 —
Il a donné pour récompense de services militaires et de marine 61.000.000 —
Et il a abandonné pour des canaux et desroutes déterre 6.000.000 —