‹ La râepublique amâericaine Etats-UnisChapitre 52 sur 205 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

La Convention, arrivée au ternie de ses travaux, fit faire par un comité spécial une rédaction définitive de la Constitution, qu'elle approuva et signa le 17 septembre 1787, dans sa forme devenue historique. Le texte porte qu'elle fut arrêtée du consentement unanime des Etats présents. Cependant Randolph, l'auteur du plan primitif, et Mason, son collègue de Virginie, refusèrent leur adhésion. 11 en fut de mêmedeGerry, du Massachusetts; mais leurs collègues de députation de ces États n'hésitèrent point à sacrifier leurs préférences au salut du pays, et ils apposèrent leurs signatures sur cet acte important qui, du reste, n'était qu'un projet, mais dont l'autorité devait peser d'un grand poids sur les résolutions du peuple. Quant à Hamilton, le seul des représentants de New-York qui ne se fût pas éloigné de la Convention, il signa, non par sympathie pour l'œuvre commune à tous, mais parce que, disait-il, il n'y avait point à délibérer entre l'anarchie et la confusion d'un côté, et la chance d'une réussite, de l'autre (1) : mémorables paroles qui révèlent à elles seules le grand citoyen !

Le projet fut ensuite adressé au Congrès alors en session à New-York, avec un message par lequel la Convention, qui allait se dissoudre, lui en recommandait l'adoption. Quoique certains membres de cette législature y fussent peu favorables, on parvint à les convaincre qu'il n'y avait pas lieu de préjuger la volonté du peuple, et que la seule chose praticable était de lui remettre a solution

(1) Madison Papers, vol. II, p. 1601.

définitive des questions engagées. Ce point accordé, le Congrès, sans s'expliquer sur le mérite du projet de Constitution, résolut à l'unanimité de l'adresser à toutes les législatures d'État pour être soumis par elles à des conventions de délégués élus par le peuple, autrement dit par les électeurs de tous les Etats. Ces conventions furent, en effet, régulièrement convoquées avec mission de statuer définitivement sur l'adoption ou le rejet de la Constitution.

Les discussions vives et animées de la grande Convention de Philadelphie, l'abstention de quelques-uns de ses membres, et le refus de leurs signatures par trois de ceux qui avaient pris une part active aux débats, faisaient présager des luttes orageuses dans le sein des conventions locales, peut-être même le rejet du projet. Le moment était solennel, et de l'aveu des hommes les plus considérables par leurs lumières et leur perspicacité, le pays penchait sur un abîme (1). Deux partis s'organisèrent pour la lutte. L'un s'appela fédéraliste, l'autre antifédéralkte. Ces mots, qui semblent s'expliquer d'eux-mêmes, ont eu des acceptions variées suivant les circonstances, et l'on tomberait dans d'étranges méprises si le même sens leur était toujours conservé. Pendant les débats de la Convention, la qualification de fédéraliste s'appliquait à ceux qui, fidèles aux articles de la Confédération, en voulaient le maintien sauf une addition de pouvoirs, mais sans aucun mélange d'un gouvernement centralisateur. Leurs opposants étaient appelés antifédéralistes. Lorsque la Constitution fut soumise au peuple dans les conventions locales, les partis se donnèrent des qualifications arbitraires; ceux qui en favorisaient l'adoption aux dépens des droits des Etats furent généralement désignés sous la dénominationde fédéralistes; leurs opposants se trouvaient ainsi des antifétléralistes, ce qui aurait dû être le contraire pour conserver aux mois leur signification réelle. Aussi la plupart de ceux-ci réclamaientils contre ces appellations qui dénaturaient les faits et ten-

(1) Gurtis, History, vol. II, p. 497 et Hildreth, vol. IV, p. 31. H. 13

daient à nuire aux uns au profit des autres. Plus tard, sous l'administration de Washington, lorsqu'il y eut lieu de donner à la Constitution tousses développements, les esprits se divisèrent et formèrent deux groupes ou partis, dont les tendances en sens contraire pouvaient devenir dangereuses pour le pays : un de ces partis cherchait à fortifier l'action du gouvernement général. On le qualifia de fédéraliste par opposition à celui qui voulait ne donner qu'une interprétation restreinte aux pouvoirs conférés au gouvernement de l'Union, tâchant ainsi de ressaisir indirectement une partie du terrain que lui avait fait perdre l'adoption du nouveau système. Par opposition de mots, ce parti fut appelé antifédéraliste. Plus tard on le qualifia de républicain, dénomination qui n'offre à l'esprit aucune idée précise pas plus que celle de démocrate, qui lui a succédé, car les deux partis en présence avaient un égal attachement pour le principe démocratique (1). Mais des qualifications plus précises eussent dévoilé les tendances de chacune et la tactique consistait à les dissimuler. Les partis, en Amérique comme ailleurs, savent revêtir un déguisement pour mieux abuser le peuple en semblant le servir.

Mais s'il est des hommes qui ne sont citoyens que de nom, on rencontre toujours, quoique dans de bien moindres proportions, des caractères élevés qui savent se dévouer sans arrière-pensée à la chose publique. Dans ce nombre (sans parler de Washington qui était hors de pair) on comptait Hamilton,Madison et John Jay, trois des hommes les plus éminents de cette époque. Us résolurent de réunir leurs efforts pour aider à l'adoption de la Constitution. Rien de plus noble que cette conduite de la part d'Hamilton qui n'avait pas foi dans le succès de la Constitution, telle qu'elle était sortie des mains de la Convention, et qui cependant, voulait qu'on en fît loyalement l'essai. Dans l'espoir de prévenir de grandes calamités im-

(1) Voir sur cette variété de dénominations des partis, Curtis, vol. II, p. 497, note et Hildreth, vol. IV, p. 31.

minentes, ces hommes d'État convinrent donc de faire, sur les points essentiels du projet soumis aux conventions locales, une série de publications dans lesquelles ils exposeraient de la manière la plus claire les principes généraux qu'il contenait, et où ils réfuteraient par une argumentation serrée les objections dont il pourrait être l'objet et feraient ressortir tous les avantages que le pays en retirerait. Cette publication fort remarquable, qui parut par numéros détachés, eut pour titre the Fecleralist. Toutes les questions de gouvernement y furent traitées de main de maître, et l'on ne peut nier la grande influence qu'elle exerça sur les esprits, tant elle se distinguait parla sûreté des principes, la netteté de l'exposition, une discussion savante sans recherche, et un style parfaitement approprié au sujet. Aujourd'hui encore, on peut dire que le Federalist est une excellente étude de droit public (1).

Nous n'entreprendrons point de décrire toutes les péripéties des luttes ardentes que les partis se livrèrent dans chaque Etat sur le terrain de la Constitution. Les considérations provinciales, l'égoïsme des intérêts Qo mite nature, les antagonismes d'État à État, et bien d'autreô causes rendaient pénible l'enfantement du gouvernement nouveau. L'accord fut long à s'établir comme on peut s'en convaincre par ce fait que la première ratification, celle du Delaware, fut donnée le 7 décembre 1787, tandis que celle du Rhodelsland (l'État qui ne prit aucune part à la Convention de Philadelphie), ne put être obtenue que le 29 mai 1790. Mais déjà, le 26 juillet 1788, onze États s'étaient ralliés à la Constitution, et ce nombre était plus que suffisant pour la rendre obligatoire à ceux qui l'avaient ratifiée. L'on pouvait attendre patiemment l'adhésion de la Caroline du Nord, et celle du Rhode-lsland, les seuls États alors dissidents.

(i) John Jay, par des circonstances indépendantes de sa volonté, ne prit que très peu de part à celte publication. Mais cet homme d'État, un peu plus tard, réunit ses efforts à ceux d'Hamilton et du chancelier Livingston, dans la Convention de l'État de New-York, pour entraîner l'acceptation de cet État. (Gurtis, vol. H, p. 585.)

Page 1