SCENE VI
JACQUES, LE GOVAIN
le govain, invisible. — Présent!
jacques. — Venez! Venez! (Un temps.
Brutalement.) Venez donc!
le govain, de la chambre. — Voilà!... (Au bout d'une seconde, il paraît.) Sapristi, vous êtes pressé!... (S' étirant.) Je vous retiens, vous!... Vous avez le chic pour éveiller les gens en sursaut. (Regardant Brachart.) Oh! quelle drôle de binette! Mauvaise nouvelle?
jacques. — Nouvelle... émouvante...
le govain. — Dégoisez, à la fin !
jacques. — Mon petit Jérôme...
Il se tait et va vers Le Govain.
le govain. — Eh bien ?
jacques, donnant à Le Govain une chiquenaude sous le menton. — Mon petit Jérôme, vous êtes un coquin.
le govain, se cabrant. — Ah! mon ami, gare!... (Le regardant.) Vous me paraissez singulièrement énervé !
jacques. — Pas du tout!... Voulez-vous le cours des Cuivres? On fait sept cent cinquante.
le govain, machinalement. — Huit cent cinquante.
jacques. — Sept cent cinquante. Cent francs de baisse, Jérôme Le Govain.
le govain, rudement. — Mais qu'est-ce qui vous prend ? Vous avez bu pendant que je dormais! Vous êtes soûl?
jacques, même jeu. — Et d'ici une heure, on fera six cents, Jérôme Le Govain.
le govain. — Encore? J'avais raison!
Vous êtes soûl. Je vous laisse cuver votre vin !
Il a pris chapeau et canne
jacques, barrant la sortie. — Minute!
Minute!
le govain, plus que sec. — Mais quoi?
jacques. — Le Govain, cette nuit, où soupiez-vous ?
le govain. — Cette nuit?... Si on vous le demande...
jacques. — Vous soupiez au café de Paris.
LE govain. — C'est possible.
jacques. — Avec des grues.
le govain. — C'est encore possible.
jacques. — Et avec les Ruches.
le govain. — Je ne me rappelle pas.
LE GOVAIN. — J'avais raison ! Vous êtes saoul.
Jacques. — Et avec Grâce Ritherford !
le govain. — Je ne me rappelle pas non plus.
jacques. — Et avec Anne-Marie, ma femme.
le govain. — Ah ! Brachart, en voilà assez! Il y a certaines plaisanteries...
jacques. — Je ne plaisante pas, je ne plaisante jamais, je ne sais pas plaisanter. Cette nuit, vous avez mené ma femme à un souper de filles. Cet après-midi, le Cuivre égyptien cotera six cent.s. Vous comprenez ?
le govain, se croisant les bras. — Ma parole, il est ivre !
jacques. — Quoi ! Vous ne comprenez pas encore ? Vous n'y mettez pas de bonne volonté!... Le Govain, mon chéri, vous êtes l'amant de ma femme et moi je vous ruine. Y êtes-vous cette fois?
le govain. — Oh! vous finissez par m'embêter, vous ! Allez ! place !
jacques. — Non. Vous ne sortirez pas.
le govain. — Et qui m'en empêchera ?
jacques. — Moi, probable.
le govain, marchant sur lui, la canne haute. — Et comment?
"Acques, assez terrible.
Comme ça !
vous voyez? comme ça!... (Jacques a saisi Le
Govain par les poignets et le fait reculer.) Les histoires que vous racontez derrière mon dos, elles sont vraies ! J'ai fait tous les métiers. J'ai vécu de mes bras... Faut bien que ça serve à quelque chose!... Posez donc votre joujou. (La main de Le Govain, sévèrement « travaillée », laisse tomber la canne.) Ça me sert à vous épingler au mur, comme un papillon...
Jacques, ce disant, a pris Le Govain à la gorge et il le pousse vers le mur, mais chemin faisant le couple rencontre une table sur laquelle aussitôt Jessie est à demi renversé en arrière.
le govain. — Voulez-vous me lâcher?
jacques. ■ — Xe gigotez pas, mon petit!... je vous étrangle! (Un temps.) Je suis le plus fort.
le govain, d'une voix blanche. — Voulezvous me lâcher ?
jacques, qui le tient toujours à la gorge. ■ — On promet d'être gentil, de ne pas me quitter, de tenir compagnie à son camarade? Dites ? Promet-on ?
le govain. — Soyez tranquille! Je ne m° colleté pas avec un portefaix !
jacques, qui, après un temps, a lâché
prise, mais qui reste sur la défensive, les poings en avant. — Je n'en exige pas davantage! Je ne suis pas difficile? (Il râla canne de Le Govain et replace un meuble.) Là! mettons un peu d'ordre... J'étais sûr que votre bonne éducation l'emporterait... J'en étais sûr!
le govain, qui arrange sa cravate. — Je vous répète...
Jacques. — Oh! vous êtes courageux! je ne le nie pas. Mais traverser le hall au Kitz avec du linge en lambeaux, avec la figure en sang, non... non!... On est gentleman ou on ne l'est pas.
le govain. — Brachart, reprenez votre calme.
JACQUES, d'une voix tumultueuse. — J'ai tout mon calme.
le govain. — Alors, conduisez-vous proprement. Si. à toit, vous vous jugez offensé, envoyez-moi deux de vos amis; vous savez à merveille...
JACQUES. — Un duel! Pour que je sois blesse par-dessus le marché?... Tue peutêtre r... Ah çà ! jeune homme, vous me prenez tout à fait pour une gourde ?
Vous avez eu mon argent, vous avez eu ma femme, il vous faut encore ma peau ! Ah ! ah! ah!
le govain. — Mais vous mentez, vous mentez! Quel est votre but en salissant Anne-Marie!-' Eviter de vous battre?
jacqi"es. arec un violent coup de poing sur la table. — Assez de bêtises! Je veux me battre!... Mais je ne veux pas me faire battre. Je déteste le rôle de victime. Je le trouve stupide ! Je me bats avec mes armes, sur mon terrain. Pour notre rencontre, ce salon d'hôtel, au milieu d'un appartement vide. Appelez, criez tant qu'il vous plaira. Vous ne dérangerez personne ! Pour vous retenir, mes poignets et mes poings... Souvent, je les ai mis à l'épreuve, j'en réponds! Et vous êtes un freluquet, vous! Vous ne tenez pas debout... Si j'étais le freluquet, si vous étiez le gaillard d'attaque, j'aurais cherché autre chose... Enfin, petit Le Govain, pour vous écraser, pour vous écrabouiller, ma galette, ma bonne galette! Justement, j'ai de quoi! Le voilà mon .système.
le govain. Il est joli! Enchanté de vous connaître, enfin. Ainsi, froidement, vous aviez tout combiné?
Jacques — Tu parlée !
ii GOVAIN. — Et vous m'avez attiré dans ce guet-apens ?
ja< ques. - Tu parles !
ii govain. -- Eli bien, c'esl l'acte d'un gredin et d'un lâche.
JACQUES Mi ' ton
i.i '.ovAiN. Oui. d'un lâche! Si voue n'étiez pas !<• dernier deB lâche-, vous Bauriez que tout bommi porte une épée...
jacques. l'as moi! Je ne porte pas d'épée, moi.
ik i. ovain. — Enfin, monsieur, l'honni lir...
Jacques — Ah, ah ! Je l'attendais ce motlà... l'honneur!... Mais je m'en fous de l'honneur! Je n'ai pas d'honneur. Le faubourg de Marseille où je suis né, on l'appelait le coin aux voleurs. Les passants crachaient à terre, en signe de mépris. La maison paternelle : un mont-de-piété clandestin. A l'école, les autres gamins formaient des ligues pour me rosser... Plein d'effroi, je subissais leurs coups. Une fois pourtant, dans une bataille, d'instinct, j'ai mordu. Ce jour-là, j'ai forcé une hypocrite complaisance. Ma carrière est à cette image. Honni des hommes, j'ai avancé parmi eux, les poings serrés, les mains moites, la bouche menaçante, le cœur craintif, redoutant, redoutable.. Aussi, je vous le dis, j'ai de la ténacité, j'ai de la férocité... j'ai de la rage, j'ai parfois des élans... j'ai de la passion... oui, de la passion!... mais je n'ai pas d'honneur!... Où l'aurais-je pris, mon honneur i ...
le govain. — En effet !
Jacques. — Vous, Le Govain, quelle différence !... Vous êtes le fils d'un soldat glorieux, respecté ; madame votre mère était une sainte femme. Vous avez sucé le lait de l'honneur, vous avez reçu les leçons de l'honneur, vous avez grandi parmi des exemples d'honneur, alors, bien entendu, vous en avez de l'honneur! C'est malin!... Vous en avez même trop, oui, trop !... Dans les duels, quand vous serviez de témoin à quelque blanc-bec, vous réclamiez cinq cents louis pour prix de vos peines. Je vous le dis, vous ne saviez qu'en faire de votre honneur! Vous le vendez... Vous vous êtes mis marchand d'honneur. Bon métier! Et commode!... Vous confiez vos dettes à une femme, à Grâce Ritherford, vous lui promettez le mariage et, fortune faite, vous la plaquez brutalement. Mais vous la remboursez! Vous êtes homme d'honneur. Et ce parvenu de votre connaissance... Avec lui, vous concluez un marché tacite. ATous lui accordez votre apparente amitié. En échange, vous ne refusez ni son or ni son aide. Et puis, délibérément, affreusement, vous lui avez volé sa chance de bonheur, son unique espoir, la lumière de sa vie. Vous pouviez vous le permettre... L'honneur! Salaud!... Et si j'étais tombé dans le piège des mots d'honneur, si je m'étais aligné avec toi, si, demain, tu m'avais couché sur le pré d honneur, ne te scmblc-t-il pas que, dans cette affaire d'honneur, il aurait encore pris quoique chose, l'honneur? (Mouvement de Le Govain.) Ne bouge pas de là, où je te casse |a, gueule!
i F. govain. — Je voulais mie cigarette. L'odeur du tabac ne vous incommode pas y
jacques, lui tendant la boite. — Tiens!... Fume, mon bébé, fume... T'as pas fini «le fumer! Tu ne crâneras pas toujours! Je la verrai grimacer, 1a vilaine figure de joli garçon... Car tu es bien, tu es très bien, tu es cruellement bien... Oh! tu me le payeras, Jessie, t u me le payeras!...
LE GOVAIN — Hein ?... La Bourse... une débâcle.
ï.e govain, assis à califourchon sur une chaise. — Sans indiscrétion, cet entretien doit-il se prolonger? Comptez-vous me garder jusqu'à demain?
jaoques. — Non. Seulement jusqu'à ton dernier sou. Quand tu seras décavé, irrémédiablement, alors tu pourras disposer. C'est amusant, hein? C'est nouveau! C'est du sport... Et si tu savais comme c'est bon!... J'en oublie que j'ai mal.
le govain. — Mon ami, vous vous fatiguez inutilement. Je ne suis pas si sot que j'en ai l'air. J'ai réfléchi... Votre histoire de baisse est puérile.
Jacques. — Bah !
le govain. — - On ne m'effraye pas à si bon compte. Le krach sur commande ! Mais par quel moyen ?
jacqces. — Et si je sacrifie tout ce que je possède?... Mes trente millions?
le govain, pouffant. — Pfff! Je couperais dans ce bateau-là?
Jacques. — Oh! j'avais d'abord conçu la chose autrement... Je vous dépouillais,' mes beaux messieurs... Je prenais votre bien et je
le gardais. Il n'y a pas mèche ! Tant pis, je saute avec vous !
le govain. — Brachart, votre argent! Votre cher argent! Sérieusement...
jacqtes. — - Tu as raison, j'aime l'argent... Je l'a'ime. Pourtant, je fiche en Pair ma fortune, pour qu'en retombant elle te casse les reins!... J'obéis à... à l'impulsion, mon coup d'aile à moi, cette force mystérieuse qui, dans les circonstances désespérées, me soulève, me fait audacieux, héroïque... invincible ! Il faut que je te fasse ton affaire !... Sam doute, m'en cuira-t-il après, mais à cette heure, il le faut, il le faut, il le faut !
A ce moment, de la place montent les cris de vendeurs de journaux.
lk GOVAIN, se levant. — Qu'est-ce que... Jacques. — Silence, donc !
Tous deux, ils écoutent. Puis Le Govain se précipite et ouvre une fenêtre.
le govain. — Heinr... La Bourse... une débâcle...
Jacques. — Oui! oui... Une débâcle... le krach... Ça y est, ça y est, tu es bouffé!
le govain. — C'était vrai!
JACQUES. — Je te crois que c'est vrai!... Bouffé ! tu es bouffé !
le govain. — Ah! canaille! Sale canaille!
jacques. — Bouffé !
le govain. — Sale crapule ! Sale voleur !
jacques. — La bète hurle! Bonne affaire! Tu es bouffé !
le govain, étranglant de rage. — Le bandit! Le bandit! {Tout près de Jacques et le bravant.) Cocu!.. Vieux cocu!... Oui, je l'ai eue, ta femme !
jacques. — Mais tu es bouffé, Le Govain.
le govain. — Quand tu le répéteras cent mille fois! J'ai eu ta femme, et comme tu ne l'auras jamais!... Tiens, tu ne brailles plus? Tu l'aimes, idiot! Tu n'oublieras pas!... Quand je rencontrerai ton vilain museau, c'est encore moi qui rirai !
jacques. — Non, Le Govain, tu ne riras pas.
le govain. — Je me gênerai !
jacquks. — Tu ne riras pas, Le Govain. Tu ne penseras plus à ma femme, tu penseras à la tienne.
le govain. — A la mienne ? Il devient gâteux!
jacques, qui s'est assis sur la table. —
Ecoute ! Ecoute donc !... Je me suis occupé de ton avenir, je t'ai marié. Tu épouses Grâce Ritherford.
le govain. — Imbécile !
jacque?. — Pas si bête! Elle t'adore, la Ritherford, elle te mendie, elle te guette! Tu ne supportes pas la dèche, toi... Tu y passeras !
le govain. — Malheureux imbécile!
jacques. — Tu le sais bien que tu y passeras. Comment t'en sortirais-tu, pauvre petit? Ah! Jessie, tu as eu ma femme, eh bien, moi, j'avais couché avec la tienne d'avance! Et tout le monde a couché. Tout le monde lui a passé dessus. Tu baladeras la femme à tout le monde ! Tu vois bien que tu n'auras pas envie de rire.
le govain. — Misérable filou, je te forcerai bien à te battre ! Nous nous battrons et je te tuerai.
jacques. — Tais-toi donc ! Tiens, tu es libre ! Cours à la Bourse, rage et pleure, et puis choisis! Ou bien redeviens le tapeur, le gigolo, l'invité. Ou bois te honte, suis ton cœur et épouse ta putain! Vous ferez un beau couple.
le govain. — A bientôt, gibier de bagne!
jacques, le balayant du geste. — Allez, ouste!
Le Govain s'élance au dehors.
FRANÇOISE. —Te lis! Tu peux lire!...