ANNE-MARIE, FRANÇOISE
Les deux femmes sont assises en face l'une de l'autre. Anne-Marie est impassible. Françoise parait accablée. Un long silence.
Françoise, nerveusement. — Je t'en conjure, ma petite enfant, ne me regarde pas ainsi, fixement !
anne-marie. — Bien, maman.
Elle ouvre un livre.
Françoise. — Quand tu me dévisageras pendant des heures!... Oui, je suis anxieuse, oui, je suis tourmentée... affolée... épouvantée... on le serait à moins, j'imagine... (Force lui est de se taire, mais au bout d'un instant :) Passe-moi ton flacon de sels, je te prie.
ANNE-MARIE. — Le voilà.
Elle reprend sa lecture.
Françoise. — Tu lis ! Tu peux lire!... Je t'assure, ma chère fille, que tu dépasses la mesure.
anne-marie, doucement. — A la fin, maman, que désirez-vous?
Françoise, scandant ses mois. — Que tu ne me laisses pas dans cet état.
anne-marie. — Mais je n'y peux rien.
Françoise. — D'où revenais-tu, hier matin, à trois heures P
anne-marie. — Vous recommencez?
Françoise. — Tu vois, t-u préfères que je sois torturée !
anne-marie. — Je vous répète que mon absence ne se rapporte pas aux événements qui vous occupent.
Françoise. — Pourtant, je suis en droit d'exiger quelques éclaircissements. Tu mérites pour le moins un reproche. Une jeune femme, qui, au milieu de la nuit!...
anne-marie. — Non, maman, n'entamons pas le chapitre des reproches, s'il vous plaît! D'abord, les reproches, les regrets, les récriminations, c'est petit, indigne de nous... Ne le pensez-vous pas?
Françoise. — Je pense... je per.se... Je ne
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pcn^e pru, je ne pense plus! (Un silence.) Au moins me raconteras-tu exactement ce qui s'est passé entre ton mari et toi après notre départ P
anne-marie. souriant. — Vous le saurez bientôt mieux que nous-mêmes! Nous avons eu... comment dites-vous?... une explication. Cette explication close, Jacques Brachart m'a annoncé son intention de prendre le train de sept heures du matin pour Londres et nous nous sommes séparés dans des ternies... dans les termes habituels.
Françoise. — Et là-dessus, le gaillard est resté à Paris !
anne-marie. — Cela paraît probable.
Françoise. C'est sur! Aussi bien, il n'a jamais eu l'intention de partir. Ton frère a reconstitué à merveille la combinaison. Ah ! ce petit Max est doué... Vraiment!... Brachart comptait sur ce coup de bandit pour décupler sa fortune. Il avait préparé labaisse de longue main, et le voyage imaginaire devait servir d'alibi. Pour dépister les plus malins, mon délicieux gendre a parlé sur tous les tons du train de onze heures du soir et il a fait semblant de le manquer. Est-ce que ces gens-là manquent jamais le train!... Voilà notre homme réduit à s'embarquer hier matin. De la sorte, il pouvait s'écrier en apprenant le krach : « Fatalité! Fatalité ! Moi présent, cette débâcle était conjurée. Par malheur, je ne me trouvais ni à Londres, ni à Paris... Je naviguais, je roulais entre les deux villes. » Assez bien machiné, ma foi !... Hélas! les événements n'ont pas montré la docilité attendue, et le personnage s'est vu démasqué. Mais tel était son plan, n'est-ce pas?
anne-marie. — Sans doute... A quelques détails près.
Françoise. — Et de ce plan, de cette spéculation criminelle, enfin, de... de l'infamie qu'il mijotait, jamais il ne t'a soufflé mot?
anne-marie. — Jamais.
Françoise. — Tu ris ?
anne-marie. — Maman, vous m'avez posé cette question-là. au moins...
Françoise. — Mais ne ris pas! Je te défends de rire. C'est une honte! Tu ne ressens donc pour tes parents, ni respect, ni tendresse, ni pitié !...
anne-marie Pourquoi vous plaindrais-je, maman? Voue me confiiez à la minute que vus bénéfices étaient à l'abri et que roue gardiez, quoi qu'il advint, soixante mille livres de ren
Françoise. — Soixante mille... soixante mille... Et puis, il ne s'agit pas de nous! I mon cœur de mère qui... Je pense à toi,
ma pauvre petite !
anne-marie — Vous pensez à moi plus que moi-même.
Françoise: . -- Evidemment... Tu es une inconsciente!. Mais rends-toi compte. Ton na-ri ru- re iendra peut-être jamais... Il est •h Fuite.
anne-marie. — Oh! je ne le crois pas.
Françoise. — En tout cuis, il est ruiné.
anne-marie. — Je m'en moque!
Françoise. — Tu t'en moques!... Et déshonoré ? Tu t'en moques aussi ?
anne-marie. — Je n'ai jamais honoré Jacques Brachart... alors...
Françoise, aigrement résignée. — Allons!.,. Cette attitude te plait ?
anne-marie. — Puisque je la conserve jusqu'au bout !
Françoise. — C'est parfait! c'est plus que parfait!... Je me tais, je ne dirai plus un mot. Plus un traître mot ! Mais rien ne m'aura été épargné. (Elle s'essuie les yeux tandis qu'Anne-Marie reprend sa lecture.) Quelle nuit et quelle journée! Quelles deux nuits et quelles deux iournées! Le cinématographe!... Une séance de cinématographe.
Depuis que ta femme de chambre nous a fait réveiller, je contemple un cinématographe effrayant, terrifiant. Bien mieux, je suis un personnage du cinématographe. (Brusquement:) Quelle heure est-il?
anne-marie. — Sept heures moins vingt.
Françoise. — Et ton père qui ne revient pas! Sotte que je fais, aussi, de l'envoyer au Club, dans une pareille circonstance! I! commettra gaffe sur gaffe, et il ne nous rapportera pas la moindre indication... S'il entend quelque chose, il ne comprendra pas... Quand, par extraordinaire, il comprend, il oublie aussitôt... Du reste, s'il n'oubliait pas, il raconterait tout de travers, alors...