CHAPITRE PREMIER
§ 5. — l’ane est-il enragé ?
Pendant que nous sommes dans l’antiquité, citons un amusant tableau de mœurs que nous fournissent les Métamorphosés d’Apulée. Le héros do 1 histoire a eu la malcchance d’être changé en âne, tout en gardant son moi humain, et c’est lui-même qui raconte ses mésaventures. Il vient de faire une sottise ; il s’est jeté comme furieux dans la maison, brisant et renversant tout sur son passage.
Un petit domestique, le visage bouleversé et plein d’effroi, entre brusquement et hors de lui dans la salle du festin pendant que les convives chuchotaient familièrement ensemble; et il annonce à son maitre que de la rue voisine un chien enragé vient d’entrer par la porte de derrière avec une rapidité sans égale; que dans son ardente fureur il s’est jeté sur les chiens de chasse, qu il a gagné ensuite l’écurie prochaine, et que là il s est élancé sur la plupart des bêtes de somme avec un pareil acharnement; qu’il a fini par ne pas même épargner les hommes : Myrtile le muletier, Héphestion le cusinier, Hypatavius le valet de chambre, Apollonius le médecin, et encore plusieurs autres des gens ont essayé de le mettre en fuite; il les a déchirés tous de diflérentes manières, mais ce qui est positif, c’est que les morsures empoisonnées qu il a faites aux bêtes ont communiqué à quelques-unes d’entre elles le transport de la même rage.
Cette nouvelle frappe aussitôt tous les esprits. Persuadés que c’était également la contagion de ce mal qui m’avait rendu furieux, ils saisirent les premières armes venues, et s’exhortant les uns les autres à prévenir un trépas commun, ils se mettent à ma poursuite, bien plutôt enragés que moi. Sans aucun doute avec les dards, avec les épieux, surtout avec les haches que les domestiques fournissaient facilement, ils m’auraient mis en menus morceaux, si à la vue d’un orage aussi terrible et aussi périlleux je ne me fusse promptement jeté dans la chambre où avaient été logés mes maîtres. Au même instant on ferme, on barricade les portes sur moi, on fait le blocus de la place; et l’on se dispose à attendre que, sans nul danger pour les assiégeants, les ravages mortels de
LA RAGE DANS L 'ANTIQUITÉ CLASSIQUE
cette rage opiniâtre aient, épuisé mes forces et causé ma mort. Mais de cette manière je possédais enfin ma liberté; et profitant de l’heureux avantage d’être seul, je me jetai sur un lit tout fait où je me reposai comme dorment les humains, douceur dont j’étais privé depuis si longtemps.
Il était déjà grand jour lorsque, délassé de mes fatigues par la mollesse de ma couche, je me relevai plein de vigueur. On avait passé la nuit en faction pour me garder, et je les entendis qui discutaient ainsi sur mon compte : « Pouvons-nous croire que ce misérable baudet soit encore en proie aux transports de la rage? Le venin, parvenu à sa plus grande intensité, ne se sera-t-il pas plutôt tout à fait amorti ? » Les opinions étant partagées, on conclut à l’explication du fait; et regardant au travers d’une fente, ils voient que je suis tranquillement en place sans donner le moindre signe de maladie ou d’extravagance. Ils s’empressent bientôt d’ouvrir la porte, et veulent s’assurer plus complètement que je suis enfin adouci.
Mais un d’eux, vrai sauveur que m’envoyait le ciel, indique aux autres le moyen suivant pour reconnaître si je me porte bien : « Présentons lui à boire un seau d’eau fraîche; s’il ne frissonne pas, s’il le prend comme à l’ordinaire, et si cette eau lui fait plaisir, vous saurez, dit-il, qu’il est sain et délivré de tout mal ; si au contraire, la vue, le contact du liquide lui inspirent de la répugnance et de l’effroi, regardez comme certain qu’une rage redoutable le possède encore opiniâtrément. C’est une expérience indiquée par les anciens auteurs et une observation habituelle. » Son avis ayant été goûté, on va quérir aussitôt un grand vase, que l’on remplit d’une eau bien claire à la fontaine la plus voisine; et non sans trembler encore, ils me la présentent. Mais moi, loin d’hésiter un instant, je m’avance, je cours même au devant d’eux, car j’avais une soif ardente ; et plongeant la tète tout entière, j’avale à longs traits cette eau bienfaisante sans laquelle j’allais vraiment périr. Bientôt on me frappa doucement avec la main, on me secoua les oreilles, on me prit par mon licou, on m’éprouva de toutes les façons; et je me montrai si patient que, revenus de leur absurde présomption, tous me reconnaissent clairement pour un personnage des plus pacifiques1.
1. Apulée, Métamorphoses, livre IX. — Nous citons Apulée dans la traduction de M. V. Bétolaud.
LA RAGE