CHAPITRE DEUXIÈME
qui venait se rafraîchir à la source 1 ! Le calembour naïf sur ce nom de lieu — c’est ce que les linguistes appellent une « étymologie populaire » — est peut-être ce qui a fait attribuer à Jean de Matha et à Félix de Valois le miracle du cerf au crucifix. Remontons plus haut encore.
Au vme siècle vivait, au couvent de Saint-Sabas à Jérusalem, un écrivain ecclésiastique grec, saint Jean de Damas (ou Damascène). Parmi ses ouvrages, se trouve un traité a sur le culte des images ». Pour justifier ce culte, et surtout la vénération dont le crucifix est l’objet, l’écrivain arec rapporte un miracle dont a été témoin Placidas. Placidas était un officier païen du 11e siècle, honnête et bienfaisant; il avait trop de vertu pour n’èlre pas chrétien ; et Dieu fit un miracle pour le retirer de l’erreur.
. Un jour que, suivant sa coutume, Placidas était parti avec une brillante escorte pour chasser dans les montagnes, il fit soudain rencontre d’un troupeau de cerfs qui paissaient ; disposant aussitôt sa troupe, comme il est d’usage, il se mit en devoir de les poursuivre. Déjà tous ses gens n’étaient plus occupés que du soin de leur donner lâchasse quand un de ces animaux, d'une taille extraordinaire et d’une beauté remarquable, se détacha de la bande, pour gagner à l’écart des lieux plus escarpés. Placidas s’aperçut decette fuite et, brùlantdu désir de s’emparer du fugitif, abandonna, lui aussi, ses compagnons, pour se précipitera la poursuite de Panimal, suivi seulement de quelques uns de ses veneurs. Vaincus par la fatigue, ceux-ci durent s’arrêter tour à tour. Placidas seul s’obstina dans sa chasse et. grâce à la Providence, ni son coursier ne fléchit sous la fatigue, ni lui-même ne se laissa arrêter par les difficultés du chemin. Dans cette poursuite ardente, il finit par se * trouver isolé de ses compagnons ; le cerf alors, gagnant le sommet d’un rocher, s’y arrêta immobile. Arrivé devant cet obstacle, Placidas s’arrêta de même, cherchant des yeux autour de lui un chemin pour arriver à s’emparer de l’animal.
1. Cerfroid, commune de Brumelz, département de l’Aisne. On peut voir sur ce nom l’observation assez naïve du R. P. Calixte dans sa Vie de saint Félix de Valois (Paris, 1869), p. 279 et suiv.
SAINT HUBERT ET SA LEGENDE
Mais le Dieu de sagesse et de miséricorde, qui sait faire aboutir toute voie au salut de l’homme, donnait lui-même la chasse au chasseur. Tandis que Placidas restait là, debout, considérant le cerf, admirant son port majestueux, et ne trouvant nul moyen de s’en rendre maître, le Seigneur qui avait accordé jadis la parole à l’ànesse de Balaam pour reprocher sa folie au prophète, le Seigneur fit apparaître entre les bois du cerl une image de la sainte Croix, resplendissant d’un éclat plus brillant que celui du soleil, et, au milieu, le visage sacré de .lésus-Cbrist. Prêtant au cerf une voix humaine, il interpella Placidas :
« O Placidas, dit-il, pourquoi me poursuis-tu de la sorte? Voici que pour t’offrir ma grâce, j’arrive et me révèle à toi par cet animal. Je suis le Christ que, sans l’avoir pu connaître jusqu’à cette heure, tu sers en faisant le bien. Mais les aumônes que tu prodigues aux indigents sont arrivées jusqu’à moi; et je viens en reiour me montrer à toi, te poursuivre, ô chasseur, et te saisir dans les rôts de ma miséricorde. Car il n’est pas juste que celui que j'aime pour ses bonnes œuvres, reste attaché au culte immonde de Satan, à des idoles sans vie et sans cœur. Me voici donc, tel que j’ai apparu ici-bas pour sauver le genre humain L »
Placidas se prosterne en s’écriant : « Je crois ! — Si lu crois, reprend le Seigneur, regagne la cité la plus proche, va trouver le pontife chrétien et sollicite de lui la grâce du baptême. » Placidas obéit à cet ordre, se lait baptiser avec sa femme et ses enfants, prend au baptême le nom d Eustaclie — c’est désormais saint Eustache — et reçoit le martyre sous l'empereur Adrien. Naturellement, ce miracle lit dès lors partie de la légende de saint Eustache.
1. Nous citons Jean Damasoène dans la traduction de M. Demarteau, Saint Hubert, sa légende,, son histoire, p. 14. — - « Ce récit, dit M. Demarteau dans son autre dissertation (p. 7, n.), u était pas encore connu dans nos régions cent ans plus tard (après Jean Damascène), ce semble, carie premier reviseur de notre biographie de saint Hubert, 1 évêque d’Orléans Jonas (T 843) n’y lait allusion ni dans son livre de Institutions clericali, où cependant un chapitre spécial est consacré aux abus de la chasse, ni dans un autre ouvrage sur le sujet même traité par Jean de Damas : de Cultu imaginum, et où Jonas rapporte de nombreuses apparitions de croix. »