CHAPITRE DEUXIEME
Comment expliquer le miracle du cerf crucifère que rapporte saint Jean Damascène? Pour nous, il paraît sortir d’un mélange du symbolisme chrétien avec des traditions populaires. Le cerf était un des types les plus aimés du symbolisme des premiers chrétiens. 11 était regardé comme le symbole de Jésus-Christ, des apôtres, des saints. La rapidité de sa course représentait la crainte et la fuite de l’âme chrétienne à l’approche du danger. Comme le cerf passait pour être l’ennemi des serpents, c’était l’image du Christ qui écrase la tète du démon sous la forme de serpent ; le cerf se désaltérant à une source était l’image de l’âme altérée soupirant après le baptême, etc.1.
« Le cerf est l’emblème de Jésus-Christ, » avait dit saint Eucher, deux siècles auparavant, cervus Clir isti, à propos du sens analogique de divers textes des saintes Ecritures ( de formula spirituali). «Le cerf de l’amitié, ajoute-t-il ailleurs, c’est encore le Christ, ce maître de toute dilection et de charité. » {De quæsl. diff. Yet. Test.)
Combien de réminiscences de ce même rapport mystique entre le cerf et Jésus-Christ, ne trouve-t-on pas dans diverses légendes !
11 n'est pas rare d’y voir des transformations merveilleuses de Jésus-Christ en cerf courant, et des cerfs qui reçoivent tout à coup la faculté de la parole. C’est ainsi, par exemple, qu’un cerf d’une taille extraordinaire, lancé par saint Julien, se retourna subitement, reprocha au jeune chasseur son acharnement à le poursuivre, il lui prédit qu’un jour viendrait où il ferait périr son père et sa mère. {Legenda Aurea, cap. x) *.
Le cerf joue aussi un grand rôle dans les légendes des saints du moyen âge. « Cet animal, dit M. Alfred Maury, était regardé comme étant doué d’une certaine vertu prophétique, et dans maintes et maintes circonstances, nous le voyons indiquer l’existence de reliques demeurées ensevelies dans un lieu inconnu, révéler la présence de certains
1. Abbé Martignv, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, éd. de 1877, p. 158.
2. Abbé Canélo, dans la Itcvue de Gascogne, t. VI (1865), p. 235.
SAINT HUBERT ET SA LÉGENDE
objets que les hommes s’étaient efforcés vainement de découvrir, ou amener un païen, un pécheur, en quelque occurrence qui devait déterminer sa conversion'. »
Les croyances populaires parlent d’animaux fantastiques, « fées » ou « sorciers, » comme on les appelle, que les chasseurs poursuivent toujours vainement, sans jamais pouvoir les atteindre. On se rappelle la fable de La Fontaine, Le jardinier et son seigneur . Il s’agit d’un lièvre :
Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et malin, dit-il, et du piège se rit;
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit;
11 est sorcier, je crois. . . .
Ainsi, en Bretagne, on croit à l’existence de la biche blanche de sainte Nennoch : les balles ne peuvent la toucher, ni les chiens l’atteindre. Dans le Lai de Guigemar (par Marie de France) Guigemar blesse, sans le savoir, une fée métamorphosée en biche. Il y a en Allemagne des légendes analogues. De même que les hommes, il y a nombre d’animaux qui « reviennent, » et la liste serait longue des animaux fantastiques qui, à la tombée de la nuit, courent les champs et les bois. Le cerf, dans l’antiquité, était l’animal d’Artémis-Diane; nous aurions pensé trouver quelque histoire analogue aux nôtres, mais bien peu ont survécu des légendes de l’antiquité. Ce que nous trouvons de plus approchant, c’est l’histoire de Saron qui tombe dans la mer et se noie en poursuivant un cerf, dans le voisinage d’un temple d’Artémis.
Peut-être conviendrait-il de citer ici la biche deSertorius; c’est tout le contraire d’un animal fantastique, mais la crédulité qui la faisait prendre pour un animal sacré, messager et représentant de la divinité, montre quelle place les animaux tenaient dans les croyances populaires. Sertorius, en Espagne, avait apprivoisé unejeune biche blanche, au point quelle le suivait partout sans la moindre crainte. « Il en