‹ La rage & st-HubertChapitre 61 sur 168 · CH AP J TR H TROISIEME · texte numérisé non relu

CH AP J TR H TROISIEME

lion, de l’Église belge pourrait-on dire, car le pèlerinage de Saint-IIubert où l’on venait autrefois de si loin, est aujourd’hui à peu près limité à la Belgique et aux pays voisins1, et ce culte n’est plus blâmé ni condamné par aucun théologien. Mais il n’en a pas été toujours ainsi et les théolo-

1. Le pieux journal de Paris, le Pèlerin, a pourtant, à plusieurs reprises, fait de la propagande en laveur du pèlerinage de Saint-Hubert. Voir notamment ses nos du 1er et 8 novembre 1879, du 2 avril 1881, et son Almanach de 1880. Cette propagande a provoqué plusieurs voyages de personnes mordues, si nous en jugeons par le passage suivant (n° du 8 novembre 1879, p. 719) :

« Il y a quelques mois, un homme de bonnes œuvres de Brest écrivait au Pèlerin : « Un de nos pauvres ouvriers, père de famille, vient d’être « mordu à la jambe par un chien enragé, nous sommes dans une immense « inquiétude; vous nous avez dit que le salut serait pour lui au tombeau « de saint Hubert; mais que faire? car il n’a aucun moyen d’accomplir un « aussi long voyage.

« Nous répondîmes aussitôt par télégraphe : « Faites-le parUr sans « hésiter, Dieu pourvoira à la dépense. »

« L’homme d’œuvre n’hésita point; il prit sa bourse, la confia au voyageur et lui dit : « Allez au plus vite à Saint-Hubert. Dieu pourvoira « pour le remboursement. »

« Le malade souffrait alors; il souffrit pendant le voyage et il craignait que, le temps d’incubation achevé, le mal ne se déclarât avec ses crises redoutables.

« En arrivant, il alla trouver de suite M. Tliill, l’aumônier de Saint- Hubert, reçut le répit avec les prières ordinaires. M. l'aumônier l’engagea à prier lui-même et jugea que la cicatrice n’était pas assez profonde pour lui imposer la taille , qu’on réserve à ceux qui sont mordus avec blessure plus grave.

« Le soir même, Pérès se mit en route et revint; non seulement le malaise inquiétant avait cessé, mais la plaie se ferma tout à fait.

« Il a repris son service, nul accident ne s’est manifesté, et l’on nous écrivait bientôt : «... Il devra une grande reconnaissance au Pèlerin, « d’abord pour l’aide que vous voulez bien lui donner, et aussi parce que « c’est au Pèlerin que nous devons de connaître le pèlerinage de Saint- « Hubert... »

Du moment que l’aumônier a jugé utile de ne donner que le répit, c’est que la blessure n’était pas « à sang ». L’homme n’était donc malade que de la peur. Le Pèlerin aurait pu mieux choisir son exemple.

SAINT HUB2RT GUERISSEUR DE LA RAGE

giens français des siècles passés n'ont pas été indulgents pour le saint belge de la rage.

Au xv° siècle, nous trouvons le célèbre docteur Gerson, curé de Saint-Jean en Grève, chanoine de Notre-Dame et chancelier de l’Université de Paris. Il ne parle de saint Hubert qu’incidemment et comme exemple de vaine observance, mais il nous parait intéressant de citer le passage tout entier. On y verra la condamnation, par un de nos plus grands théologiens, de pratiques qui, dans l’Église même, ont été souvent désapprouvées, mais qui pourtant se sont maintenues et souvent avec une telle force qu’on aurait pu les croire des cérémonies essentielles de la religion catholique. Ce serait une erreur au point de vue historique, de regarder la religion comme formée par l’enseignement de ses docteurs et de scs ministres et limitée à cela seul. Il y a les croyances populaires qui font irruption dans l’Église, qui s’imposent à elle, qui, aux rites sacrés mêlent leurs propres rites traditionnels et les fantaisies d’une dévotion matérialiste et fétichiste. Tout cela se pénètre si bien qu’il devient difficile de distinguer la religion de la superstition, tant la première est embarrassée de pratiques grossières, tant la seconde, par la force de la tradition et de la foi qu’elle inspire, arrive à être considérée comme l’essence de la pratique religieuse. Les théologiens augmentent cette confusion. Ce qui pour les uns est une « vaine observance » est pour les autres, pour le plus grand nombre « une pieuse pratique » qu’ils n’approuvent pas absolument, mais qu’ils ne condamnent pas, et qu’ils purifient théoriquement par une direction d’intention. Cette direction d intention, le peuple ne la comprendrait guère, lui dont les idées sont restées en grande partie fétichistes, et dont les conceptions religieuses ont une forme matérialiste. Le culte des images, des objets matériels et des saints locaux, a toujours (dans l’Église catholique) reposé sur une équivoque; car le peuple croit différemment que les docteurs, et ceux-ci légitiment ce culte par des distinctions

Page 1