‹ La rage & st-HubertChapitre 62 sur 168 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

scolastiques que le peuple serait incapable de saisir. Les théologiens disent bien que l'effet obtenu par telle ou telle pratique de dévotion résulte, non pas ex opéré operato , c'est-à-dire de l'acte matériel, mais bien ex opéré oper antis, c'est-à-dire de la foi, de la contrition et des dispositions morales de celui qui prie et demande une grâce au ciel. Mais fera-t-on comprendre cette distinction aux âmes simples et souvent grossières, qui forment la masse populaire ? Pour celles-là, il n’y a que Vopns operatum, l’acte matériel, et l’incantation qu'il exprime.

En somme, la religion catholique (nous parlons au point de vue historique, au point de vue de la vie morale et intellectuelle du moyen âge, au point de vue des croyances populaires des campagnes de notre temps et de ces couches profondes de nos sociétés modernes qui gardent le genre de foi matérialiste du moyen âge), la religion catholique, à ce point de vue, a été un compromis entre le christianisme théorique (c’est-à-dire la religion enseignée dans le catéchisme et prêchée dans la chaire), et les traditions, les pratiques, les croyances et l’état mental de la foule. Et peut-être pour la plupart y avait-il plus de ceci que de cela.

Voyons maintenant comment un théologien philosophe va distinguer la superstition de la religion et réduire au minimum l’emploi des symboles matériels nécessaires pour faire comprendre à l’homme les choses surnaturelles. Nous prenons le traité de Gerson, De directione seu rectitudine cordis :

Voyons d’abord quelle doit être la direction du cœur dans l’adoration des images dont l’abus parait être très grand chez les laïques et les hommes du siècle, et même aussi quelquefois chez les clercs et les religieux qui adorent une image plutôt qu’une autre, et cela seulement parce qu’elle est plus agréable, ou plus belle ou plus ornée; et ils parlent à cette image, comme si elle comprenait. Il faut veiller à la direction du but et la faire souvent pénétrer

SAINT HUBERT GUÉRISSEUR DE LA RAGE

dans l’esprit, et la rappeler par la prédication dans les cas de ce genre et dans beaucoup d’autres U..

Passons maintenant à d’autres cultes de saints qui paraissent avoir beaucoup de superstition ; ainsi quand on leur fait une neuvaine, et non une semaine ou une quintaine; quand on leur fait telle ou telle offrande, par exemple à saint Christophe ou à saint Jean-Baptiste un coq pour les garçons, et une poule pour les filles; quand à saint Hubert on fait pour la morsure d’un chien enragé d’innombrables pratiques particulières qui ne paraissent avoir aucune raison d’être I. 2 3. Et de pareils rites passent en une superstition qui n’est rien qu’une vaine religion. Nous disons vaine parce qu’elle manque de raison et d’effet. Il en est de même de ceci que saint Antoine a, dit-on, plus de pouvoir que les autres saints à guérir le feu sacré °. Il en est de même encore de croire que dans une église consacrée à la Très Sainte Vierge, son pouvoir est plus grand que dans une autre pour faire des miracles, pour secourir ceux qui l’invoquent, et cela surtout à cause de telle de ses images ou à cause de tel pèlerinage traditionnel. Il en est de même encore dans des cas innombrables.

Il faut considérer que très peu de personnes sont en état de s’élever jusqu’aux choses divines si ce n’est par l’intermédiaire des choses matérielles. Un grand nombre ne peut avoir facilement confiance en Dieu et dans les saints que par une pratique particulière qui s’adresse souvent à ses sens ou à son imagination. Une semblable imagination, forte et confiante dans le secours divin, est permise et méritoire, quoiqu’elle se dirige par des objets intermédiaires ou des applications matérielles, et par des actes étrangers qui émeuvent, aident et fortifient l’imagination vers l’espérance, vers la confiance à obtenir le salut, comme les médecins aussi disent qu’une imagination forte peut donner le mal ou la guérison 4.

I. Directio finalis consulenda et sæpius inculcanda, atque prædicanda taübus in his et in pluribus aliis, etc.

J. Qaod ad sanctum Hubertum pro morsu canisrabidi fiant innumeræ particulares observantiæ, quæ nullam videntur habere rationem institutionis.

3. C’est une maladie de peau qu’on appelait souvent aussi le Feu Saint-Antoine, ou encore le Mal des Ardents.

4. Gersonii Opéra, Ed. du Pin (Anvers, 1700), t. III, col. 471-472.

LA RAGE. fl

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